comment rendre justice au feu qu’on nous a appris à taire

  1. d’abord, il n’y a pas
    de calcul à faire
    il faut laisser advenir

  2. on peut cependant
    apprendre à retourner les braises
    aiguiser son tison

  3. on peut suivre le feu
    à la trace, y compris
    sous la mer :
    la socialisation des petites filles
    favorise
    à la moindre flammèche
    l’arrivée des pompiers

  4. (soyez pompière
    pyromane)

  5. les circonstances propices
    à l’embrasement
    sont les suivantes :
    un journal sur la table
    une chenille écrasée
    un vase rempli d’eau
    qu’on a posé dans la cour
    par temps mauvais
    les larmes de votre sœur
    un dîner de famille
    une énième valise sur le dos
    d’un âne bâté
    un craquement d’allumette
    une parole d’acier
    un silence de plomb, d’étain,
    ou déplacé

  6. et le plus difficile :
    quand la soupe déborde, il faut
    réprimer le réflexe
    de la bonne ménagère
    il faut laisser la main devenir
    indocile ; il faut
    se laisser faire
    il n’y a plus de feu doux, plus de main
    invisible
    pour réguler l’ambiance
    d’un foyer
    délétère
    il faut risquer sa peau, et sa place
    sa réputation de bonne
    cuisinière
    il faut faire déborder, et même
    en rajouter, même cracher dans la soupe
    cracher tout son venin, se vider,
    se vautrer
    et il faut accueillir,
    sereine, les conséquences :
    ce soir la soupe, la soupe
    sera mauvaise

Manuel pour capter l’eau de son corps lorsque la terre est à sec

D’abord une fleur
laissez les narines se déplier
les osmophores se rompre
capsule │ molécule
à la visite de l’insecte
greffer une conque d’or
entre les seins et recueillir

puis
dans la cuisse blanche
écorce │ épiderme
sertir une épine d’églantier
laisser s’écouler le liquide
sève du corps │ sang de l’arbre
dans un balsamaire

et puis
aux plis de l’aréole
cercler le duramen
d’une noirceur d’ébène
cendre │ étincelle
jusqu’à l’apparition
de stigmates lactescents

vient
le chant des sources
sous les paupières
les larmes duelles
algue │ coulemelle
filent un canal unique
jusqu’au troisième œil

et pour finir
le silence de la louve
serrer les lèvres
salive │ cyprine
la lignée du sang
dans l’utérus ouvert
à l’avènement.

Le manuel

D’abord entrer sous la tente
Se déposer sur un grand tas de pierres comme un cadavre
S’endormir allongée droite comme les rayons d’une roue
Puis dans le froid se mettre à tourner comme un chaman
Aller vers ton corps


Ensuite observer les mouvements de l’amour qui tournoient `une boule de feu dans la neige
Oublier que je suis seule très loin dans un fossé
Oublier la disparition
Deuil deuil deuil

Comment devenir un athlète oral ?

Tout le monde le sait, la langue est un muscle. Nous préconisons une approche originale pour la travailler, un entraînement hybride. Il s’agit d’alterner des phases intensives et d’autres plus douces, d’endurance, avant celle de récupération.

D’abord, il faut échauffer, tendre et relâcher, la tirer, la soulever, la soupeser, tirer à nouveau dessus  pour l’assouplir.

Quand la langue est prête, on peut commencer les premiers exercices. On prononce sans effort des mots faciles, sans grande signification, des mots anodins, indéfinis.

Puis, vous passerez à l’étape supérieure. Vous devez toujours et avant tout penser au phrasé, au niveau sonore, à bien faire tinter les voyelle, bien poser les consonnes. Pensez aussi à interpréter la ponctuation, parfois même, chantez-la. 

L’accélération requiert une force cardiaque pour articuler les mots compliqués ou ceux qui engagent. Attention de ne pas vous laisser submerger par l’émotion des mots. Certains sont véritablement traîtres, ils nous terrassent avant même de les énoncer. Certains mots nous assassinent. Pourtant, il faut s’accrocher et les dire tout de même. De plus en plus fort, de plus en plus vite pour les faire entrer dans le cœur à coup de langue. Il faut que la langue joue les mots, qu’elle les crie si besoin, qu’elle fouette les mots, jusqu’au sang. Puis, il faut enchaîner des mots, des mots, des mots, ventiler, inspirer, des mots, des mots, des mots, maîtriser l’allure, la diction, le souffle, des mots, des mots, marathonez un peu, cela fait du bien à la langue

Dans une seconde phase, on laissera retomber le rythme, l’énergie, la douleur ressentie, lentement, sans pression, en respirant profondément, jusqu’à ce que la langue se relâche totalement, qu’elle reprenne une position normale dans la bouche, positionnée au repos, contre le palais. Alors seulement, le silence pourra réinvestir la place.

A la fin, tous les organes auront retrouvé le calme, au niveau le plus bas, d’avant l’entraînement.

Comment faire pour être ?

D’abord, de prime abord, avant tout, retirer tous les conditionnements inhérents à l’existence, un à un.

Chose non aisée car la plupart sont inconscients!

Pour autant, il est fondamental de recommencer inlassablement, sans répit, car les injonctions inconscientes ont la dent dure.

Recommencer à chaque instant volé. Persévérer, jouer de tout cela.

Attrapez le violet de la fleur qui s’épanouit et embaume, l’être est là…

Soyez touché par la caresse d’un rayon de soleil, l’être est là…

Écoutez le silence du sommeil de l’autre aimé, l’être est là…

À un moment donné, par surprise, un voile s’élève subrepticement et l’être apparaît avec simplicité presque timidité. Il a toujours été là mais tellement ignoré.

Il apparaît plein de lumière même en pleine nuit.

Il apparaît avec reconnaissance et humilité d’être enfin considéré.

Il a été patient et accompagnant tout ce temps durant.

Temps qui pour lui n’existe pas.

Comment apprivoiser la vieillesse ?

D’abord, armez vous de patience – patience et moteurs de temps font plus que morses ni que pages : il se peut que la vieillesse tarde à venir. Ne désespérez pas, elle finit toujours par se présenter. Au besoin, faites des mots croisés ou trouvez un emploi en attendant.

Une fois cela fait, baissez les armes. S’armer et se désarmer sont des signaux envoyés à la vieillesse : nous avons les capacités de tenir le siège, mais nous l’accueillerons en amie. (En réalité nous n’avons pas le choix, mais l’illusion du choix nous rassure).

Deuzio, parlez-lui cinq minutes chaque jour. Le matin, par exemple, avant de vous brosser les dents. L’oublier serait le meilleur moyen de la vexer. Elle ne viendrait plus effleurer nos épaules. On la croirait disparue. Elle nous tomberait dessus à l’improviste, et nous écraserait d’un coup. 

Puis, prenez un objet coupant, une râpe à fromage par exemple. Faites glisser la râpe sur votre visage, au coin des yeux, de telle sorte que de petits sillons apparaissent. Répétez l’opération jusqu’à ce que la vieillesse vienne s’y lover. La ride est le ramage de l’âge. 

Pensez aussi à faire l’inventaire de vos organes invisibles. La vieillesse raffole des organes usagés. Sélectionnez les plus amochés, servez-les dans un petit bol d’argent, comme les croquettes du chat. Vous verrez, dès la première bouchée elle ne vous quittera plus. 

Voilà pour l’aspect corporel. Vous êtes en bon chemin. Mais il vous manque l’essentiel. Pour apprivoiser la vieillesse, il faut aussi transformer votre âme. Commencez par oublier tout ce qui est oubliable. Ce ne sera pas long. Regardez droit devant vous, à l’intérieur, le plus loin possible.

Ensuite, réunissez le matériel nécessaire et fabriquez-vous des souvenirs. Ne lésinez pas sur les moyens, c’est une étape importante. Quand vous aurez tous vos souvenirs devant vous, ils prendront vie et deviendront vos amis. Ils vous diront de les suivre. Suivez-les. 

Levez la tête. La vieillesse est là, devant vous, pour la première fois. Elle est affreuse, régalienne, repoussant remugle. Ne courez pas. Ne fuyez pas. Si vous courez, elle vous rattrapera et vous dévorera. Regardez là en face. Peu à peu, elle vous semblera plus belle. 

Enfin, faites la ronde autour d’elle avec vos souvenirs. Chantez, dansez, changez les os en flûtes à bec. Souriez-lui, embrassez-là. Laissez là picorer dans votre main, et quand il n’y aura plus de grain, fermez les yeux.

Comment décrocher la lune en gardant les pieds sur terre ?

  • Laisser vous d’abord toucher par les vacarmes du monde et leurs échos d’effondrement.
    C’est douloureux, certes, mais indispensable pour réveiller en vous un sentiment de révolte
    et d’indignation trop longtemps enfouis dans les impératifs concrets du quotidien. Vous
    pouvez y mêler des sensations de tristesse, d’empathie, d’impuissance, ainsi qu’un fond de
    colère, afin de former le sol dans lequel vous enracinerez votre quête.
  • Adressez-vous ensuite au ciel, jusqu’à ce que son silence vous soit insupportable. Servez-vous
    de poèmes et de mots de louves, de souffles de nuits et d’échelles de Babel, usez vos genoux
    à la seule hauteur de ceux qui sont tombés
  • puis levez la tête vers les nuages, trempez-la dans des pluies qui feront enfin fleurir les
    déserts
  • et laissez-vous traverser par les poussières d’univers, laissez-vous bouleverser par les fusions
    de nouveaux noyaux. Réinventez l’histoire des particules élémentaires, foulez leurs sentiers,
    arrosez-les de nuits
  • choisissez celles-ci de lunes pleines et de marées sauvages, laissez-vous porter par la brume
    des étoiles, faites de votre corps une plume
  • et trempez-la dans l’encre discrète des gestes tendres, des gestes doux. Distribuez-les
    comme des pamphlets. Répandez-les sans calculs ni philosophies. Dispersez-les comme des
    vents fous.
  • Il se pourrait bien alors que naisse une faille de clarté dans les trous noirs du monde. Une
    faille aux allures de croissant.

How to become James Bond ?

Être James Bond c’est faire l’état des lieux, sauter du train en marche, rouler sur la terre, amortir la chute, se relever et continuer. 

D’abord, Live and Let die (1973)  : faire l’état des lieux

Il faut se souvenir avec précision et méthode. Se rappeler que la mémoire n’est pas toujours vraie, que c’est un récit comme un autre, toujours incomplet. Il n’y a pas toujours d’archives de la douleur. Il faut se dire que les objets qui contiennent la mémoire ne sont pas une preuve du récit : le canard de bain DJ jaune en plastique me donne envie de t’appeler. Les objets donnent une fausse sensation de réel aux souvenirs recomposés. Tu devais savoir ça, tu m’as offert tant de cadeaux. 

Une lettre d’amour condamne la mémoire au raccourci de la nostalgie. 

Et puis : Licence to kill (1989): prise d’action / sauter

James Bond fait toujours confiance à son instinct. Je dois me souvenir, sans transformer le récit. 

Une histoire est toujours dense quand elle vaut la peine d’être racontée. Il faut extirper ses archives personnelles du tissu du récit général. Je ne dois pas transformer la mémoire en ta vérité historique à toi – j’ai d’autres archives que je dois m’employer à déterrer, sortir de la terre avec mes ongles – et ton récit me paraît être aussi étranger que la campagne la nuit. 

C’est toujours une affaire de gestes. Ceux qu’on reproduit, ceux qui nous échappent, ceux qu’on imitent et ceux que l’on retient. Face à toi,  je dois ne pas bouger. Immobile, invisible comme si j’étais déjà morte. 

      Si je bouge : tu tires. 

Ça a toujours été comme ça et là dessus, je sais que ma mémoire ne me ment pas. J’ai toujours peur que tu tires. James Bond n’a jamais peur. Ni du noir, ni du silence, ni de toi. 

Mon cerveau fait un geste vers ton souvenir, le restaurant, tes lèvres, le cinéma. Parfois, c’est simplement une mémoire du corps et des couleurs. Un geste à toi et je me retrouve coincée dans un train lancé à pleine allure, qui file entre nos images déformées par la vitesse. Elles s’enchaînent les unes à la suite des autres, entre le sifflement du vent et le tremblement du train sous mes pieds.  Alors je dois sauter vite, avant qu’il ne soit trop tard,  même si ça veut dire perdre la vie à tout jamais

Parfois je reste longtemps figée, à regarder les images défiler en accéléré

ton jogging adidas    ton regard    la cime des arbres    tes seins    ta bouche    les champs de blé    tes dents    ton ventre    ta voix    les lacs    tes poils

 – J’aurais tellement aimé qu’on trouve une vérité partagée –  

C’est toujours tes mains que je vois, derrière la forêt les poteaux électriques la lune les cinémas – la vitre du train. 

On ne devient pas James Bond avant d’avoir sauté. 

Et Tomorrow never dies (1997), réguler sa respiration / se relever 

James Bond lutte contre les limites de son corps. C’est comme le crawl dans la piscine municipale, au début ça brûle dans les poumons. On s’étouffe avec le chlore, ça coule dans la tête par le nez. Je dois désinvestir mes pensées de toi – faire cet exercice encore et encore. Ça provoque un incendie dans les muqueuses cérébrales et finalement – ça va – la respiration se régule et on peut nager autant que l’on veut.

Pour finir,  No time to die (2021): continuer

Il part toujours du concret. Il est nécessaire de créer de nouveaux rituels partout autour de soi quand une certitude s’effondre. Je ne crois plus en toi.

Si je pars de ce postulat, alors je dois trouver une autre vérité. 
Si ne plus croire en rien c’est se laisser mourir alors je dois faire exploser Mcdonald’s, boire de l’eau filtrée et faire de la rando. 
Si je l’écris beaucoup, ça devient vrai. 
Si j’oublie comment écrire, j’écris mon prénom. 

To become James Bond I have to remember you precisely 
be wary of my memory
I have to jump off the train 

Diamonds are forever, so does that make us rocks ? 

Comment voir clair quand il fait noir ?

Ça nous sied parfois, de ne rien voir. Ça nous “arrange” de fermer les yeux, de fuir en nous-même, de se tenir à l’écart du monde et laisser le temps à sa course folle, pendant que nous nous excluons, les pouces sur les yeux. 
Stop. Pause.
Par préservation, l’espace d’un instant, on se sauve du réel, devenu insupportable, assourdissant, envahissant. Mais le plus souvent, on veut voir. Être là. Les pieds dedans, en plein. Immobile, en mouvement, captivé, par-dessus l’épaule, émerveillé, scandalisé, peiné…  on veut voir. Voir pour dire : on y est. On existe. On fait partie du Game.
Voir à tout prix. De toutes les manières. Même la nuit.

D’abord, nos yeux sont incroyables, Ils caressent la nuit, la déduisent, la poursuivent, la percent … Il faut laisser les pupilles s’acclimater, leur diamètre s’élargir afin qu’ils absorbent l’infime lumière. Car pas d’obscurité sans lumière. Elle se glisse, s’immisce dans les interstices. Il y a toujours un espace vide, une ouverture, même minuscule. Une trouée à combler. Une ombre à dessiner. Ainsi, nous voyons. 
Gris.
Oui,  “la nuit tous les chats sont gris.”

Puis, n’oublions pas notre grand pouvoir : la richesse de nos sens ; l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher et la vue.
Cinq ! Comme les doigts de la main.
Quand l’un manque, les autres prennent le relais comme si de rien n’était. Notre vue est altérée par un manque de clarté : nous nous concentrons davantage sur les bruissements, les parfums, les choses que l’on frôle.

Après, il faut compter sur la connaissance, l’expérience, l’habitude, l’usage. rangés dans un tiroir de notre mémoire. La grande armoire dans laquelle on tire une représentation : le contour, le trait, la forme, la couleur, la matière etc… ainsi nous “voyons”, mentalement.

Et l’Imagination ! Cette fabuleuse faculté ! Du latin imaginatio image, vision. Un puits sans fond, une eau vive et débordante. 
Sans limite. 
Intarissable.
Évidemment, elle est empreinte de fausseté mais ne serait-ce pas une autre manière de regarder ? Voir ce qu’on aimerait et non ce qui est.
Histoire de mettre de la lumière quand on voit tout en noir.

Sinon, il y a la lampe, dans la poche révolver, à braquer sans réfléchir, crûment.
Mais c’est d’un vulgaire !