J’allais, épaules voûtées, m’appliquant à faire table rase des agapes et bonheurs d’autrefois, des paysages de l’enfance. Repasser, défroisser, doucement lisser la nappe blanche sous ma paume pour faire des miettes un petit tas.
Je mâchouillais des humeurs malsaines, je griffonnais des mots sans queue ni tête et j’absorbais des peurs à vomir, sans les rendre, des angoisses sans fondement. Naissait et périssait l’espoir, en vain et dans un même élan, quand s’additionnaient les doutes sur les baisers reçus et la duplicité à lire sur les bouches. Bonne élève, je m’appliquais à taire le meilleur et le pire. Tout et n’importe quoi, je le gardais pour moi ordonnant les trois temps d’une valse muette, une chanson triste qui me venait en tête, où seuls les grains de poussière tournoyaient dedans. J’étais petite, j’étais farouche.
Le monde tremblait sournoisement. Il écrivait l’histoire sans fin du temps qui passe, du temps qui blesse. Il écrivait le livre de l’éternel recommencement. Je suis devenue vielle femme. Les rêves ont noyé les peines, les pages assoiffées d’encre ont bu toute l’eau des larmes, les tempêtes sont apaisées, le ciel d’orage se découvre, les arbres babillent avec le vent et les couleurs sont plus intenses. Les petits bonheurs m’enchantent et me consolent à présent.

Désirs suspendus

______ j’aimerais qu’on
écrive______ ensemble
sur ce qui nous arrive

on a cherché
un temps
à être Lou
t’écrire deux-trois choses
de ma journée __animait
un dialogue virtuel
avec palpitation j’écrivais
______________au creux
____________ des lèvres
ma langue défroissant
l’inconnu de tes plis
______ nous frissonnions

Je pensais
désirais Lou
cette______ pou-asse
________indissoluble

qui fit bouillir
ta fiévreuse fatigue
nos corps fluides
__________________cette chose
du corps qui colle
à la peau
visse dans la chair
sécrétions charnelles

nous nous entoilions
de petits fils poisseux
ta main aimantée
à mon ventre
____________battant
nous voilà
sans mots
désormais

l’ombre fantomatique
de nos caresses voile
nos larmes sèches
écris moi __________dis moi
comment tiennent les oiseaux
blancs sur le fleuve 

il y a notre Lou
deviendrons-nous
duo
____________dis oui
____ensemble
il y a ______pourquoi pas 
Tender is the Night

la main gauche
de nos nuits
recueille à présent
ta chute________ fluctue
mes attentes
nos déplorations

est-ce là le travail
______de l’espoir 
me déposer ____en toi

s’envoyer des notes
de lecture comme
des cartes postales

__ _aucune évidence
nous étions
nous ne sommes plus
vraiment

mon Lou_ _ ma Lou
tenace_____ persiste
il y a__encore _ tant

Avaler la nuit

J’ai été l’enfant derrière les draps, la tempe tendue à rompre, balle à linge et doudou coton. Plate, écrasée, derrière les pinces à linge, j’ai connu l’eau, goutte à goutte, creux de siphon, lampées.

Je suis devenue pâle, et puis teintures par couches, un brin pigment, une doublure ouatée – gonflée la toile entre deux épaisseurs. J’ai pris forme sous mes propres doigts, je me suis accouturée.

Seule, derrière des trames opaques, seule dans la maison du cri perdu, je marchais à pas de louve, cachette et silences.

Pour que le soleil pointe.

Me voici déferlante, voix qui porte au-delà des saisons, je suis poudre d’orage, soufflée à vos visages.

Je ne sais pas déchirer la nuit, je l’avale et la digère, m’en rapièce un manteau, ouvre les pans, laisse passer la lumière.

Le ciel laiteux en bord de mer,
le froid pénétrant jusque sous la peau,
une étendue de sable sur lequel
de rares personnes
emmitouflées
marchent à contre-courant
du vent.
Un chien blanc, fox terrier,
les précède.
Ils baissent tous la tête.
Moi aussi.
C’était l’hiver juste avant.

Etincelles de soleil,
ils sont presque nus,
le sable se recouvre de ces corps étendus,
odeur de crème solaire, de beignets gras.
Un chien blanc cherche
l’ombre
inefficace d’un parasol
coloré,
sur lequel une marque de boisson
trop sucrée
apparaît inscrite
en lettres penchées.

Je me lève,
cours vers l’eau,
y trempe les pieds,
nage quelques mouvements
de brasse,
marche
sur le sable encore mouillé, puis sec, puis brûlant.
Je cherche des yeux le paréo qui est le mien,
mon corps désorienté par le courant et par la foule
d’un 14 juillet.

J’étais plaine incendiée de soif, djebel enrobé de ciel.
Je suis tranchée boueuse gorgée de peur, ciel furieux que les hommes déchirent.

J’étais chasseur le meilleur de ma tribu, berger paisible qui s’en remet aux écritures.
Je suis corps instrument de guerre, chair qui a mal qui a froid, corps qui ne compte pas.

J’étais assez.
Assez fort. Assez jeune. Assez courageux.
Assez français pour en mourir.
Je suis trop.
Trop africain trop arabe trop musulman.
Trop étrange pour être français.

J’étais le tirailleur, le combattant, le soldat.
Je suis le fils du fils, la mémoire fragile, la parole pudique. Qui parle bas, qui parle faible, qui
parle maladroit. Qui parle quand même. Qui dit je suis le Français africain, le Français arabe,
le Français musulman. Qui dit ce que j’étais je le resterai, ce que je suis je veux l’être aussi.

Je suis devenue

J’ai été belvédère face au paysage sans jamais me perdre
je suis devenue vertige à quatre pattes sur la roche effritée
j’ai été souffle de suffisance jusqu’au cime sans jamais chuter
je suis devenue rugueuse|lancéolée jusqu’aux racines|tentacules
j’ai été lisière d’arbres centenaires sans oser les embrasser
je suis devenue épaisseur|strate muscinale|feuilles desquamées
j’ai été passante de l’autre rive croyant connaître celle d’où je venais
je suis devenue truite|arc en ciel|fusiforme en zone humide
j’ai été romantique falsifiant la nature de miroir et d’état d’âme
je suis devenue rampante|je mange les orties|je lèche les mues.

Aménager le destin

Quelque part ou partout

J’ai été con 

Je suis devenu un vieux con

J’ai été sportif

Je suis devenu mou du genou

Du reste

Tout le monde a été jeune

Plus tard tu verras

Quelle heure est-il

Quel moi sommes–nous

Quelle moissonneuse boiteuse

Récoltera le temps passé

À ne rien faire qu’attendre

Encore et toujours 

Ton tour viendra

Aménager le destin 

J’étais déjà en creux 

La ronde bosse devenue

En dents

Tu as été cette enfant avec un trou à la place d’une dent de devant. Tu as pleuré, mais pas longtemps. Tu passais ta langue sur ta gencive, c’était doux, un peu bizarre ce trou. Tu étais fière, grande, ils allaient voir à l’école.


Tu es devenue cette femme qui encadre de rouge le blanc de ses dents définitives. Tu marques mon col, peins mon cou de tes lèvres, mais ça c’est un secret. Tu souris beaucoup, il faut arrêter. Ça me donne envie de t’embrasser, de devenir à ta bouche moi aussi définitif.

Vague et rivage

J’ai été l’eau tranquille coulant paisiblement comme celle de la fontaine, se perdant sur le sol quand personne n’avait soif. Gouttes sans importance que nul n’osait goûter. Un jour, tu as eu soif et tu t’es arrêté là juste devant moi. Tu as bu
de mon eau.

Alors, je suis devenue vague découvrant son rivage, je venais caresser par les jours magnifiques, le grain de ton corps sage ; tu défaisais le mien, voyais mes paysages. Je venais t’embrasser tout au bord de tes yeux. Par les jours de pluie, de gros temps, de tempête, je lêchais toutes tes larmes, mêlais les miennes avec.


Fou, tu prenais mes baisers comme des milliers d’embruns. Tu t’es même perdu dans mes cheveux épars. Arabesques, étincelles t’entourant tout entier.

Flux, reflux. Vague et rivage infiniment s’enlacent. Ensemble, nous sommes devenus ce mouvement éternel.

j’ai été vierge au mât de colère
j’ai été mât vert de colère pour les vierges
j’ai été polisseuse d’angles pourvu que la guerre n’éclate
j’ai été suivante et plus que bretelles propres à remonter le moral fixe des parents
j’ai été sourdine à grosses graules
j’ai été entomologiste de psychés

je suis devenue louve à plein temps ligne léchant ce qui louvoie semeuse de désirs à récolte précoce
guerrière désarmante je suis devenue la putain de mon monde pour que rien
ne m’échappe