Au début il y a ce moment où l’on écrit afin de
se raconter des histoires que l’on ne connait pas
déposer ce que l’on n’aurait pas voulu qui soit
faire exister ce que l’on voudrait voir naître
conjuguer conjurer ce qui est et que l’on est était sera peut-être
fixer ce qui constitue l’essence de notre être boulot chaine
solitude d’un crayon tête de bois qui crisse crie crée des intimités des inimitiés
des clans d’initiés à continuité
il y a ce moment où l’on écrit comme on prend une photo
pour fixer un coin de l’instant tanné
à sa propre manière à sa propre matière.
Traversées de forêts de feuillus de feuillets répandus de magiques paradis où
parader perdu le long des voix rauques -tu vois ! – des voies des routes déroute
le long de rues pavées vers l’envers
force aimant les contraires les contrats les jeux de je jeux de mots jeux d’échos
partis en éclats dérive
écrire égaré dépité caféïné déca – pitié à la fin
il y a ce moment où l’on écrit parce qu’on ne peut pas s’empêcher
de le faire.
Tag / Écrire un moment avec Radu Vancu
Le moment du retour
A l’été
La faim de revenir
De revenir au village
Deux routes, deux verrous
Le col escarpé
Le col de la vallée
Plus jeune, le col escarpé
Tunnels sombres et humides
Peur de croiser une voiture
Coups de klaxon lancés dans la nuit
Ventre qui se serre du précipice
Yeux ébahis des falaises en surplomb
Derniers virages
Avant l’horizon familier des cimes
Le rocher en forme de langue de chat
Et enfin
« Beau Soleil », le village en contrebas
L’accueil du chêne blessé par le panneau indicateur
La haie d’honneur des brins d’herbe du talus
Le rose de la joubarbe dans le mur de pierre
La girouette affolée par le vent du retour
Désormais, le col de la vallée.
Des kilomètres à porter l’envie, le désir, la soif
Des kilomètres à entendre en moi le gargouillis régulier de la fontaine
A anticiper
Le goût de l’eau
La poussière chaude du chemin qui mène aux framboises
L’ombre fraîche du Riou
La forêt aux airs de contes où pister l’odeur des champignons
Les portes des maisons grandes ouvertes
Enfin
La maison
La trace de l’aveu d’un grand-père
« Quand j’arrive ici, je me sens chez moi »
Comme lui,
Sans pouvoir m’en empêcher,
Comme un aimant
Être aspirée toute entière vers cette terre
Cette roche, ce pays où deux vaches, une chèvre suffisaient pour vivre
Une grange
Du foin qu’il faut rentrer avant la pluie.
Le reste de ma vie suspendu au porte-manteau
Je revêtirai la chemise à carreau usée aux coudes et aux poignets
Je revêtirai la fille du pays, la lointaine cousine, la voisine
Ici il n’y aura pas d’ailleurs
Lieu-centre,
Centre d’un millénaire de chemins
En germe, déjà, le départ
Accepter de se laisser contenir
Pour mieux en repartir
Repartir au petit matin, avec la brume
Par la petite gare que l’on menace de fermer
Seule, ayant prolongé plus loin le séjour,
Pour gouter jusqu’au bout de l’été la saveur des fruits, les chemins familiers
Le jour du départ, s’arracher
Mes yeux pleureront l’effacement des marques du passé
Mes yeux pleureront tous ceux qui ne sont plus
Je me laisserai emporter par le mouvement des roues
Je me laisserai emporter par les paysages que déroulent les fenêtres.
Et déjà penserai au retour.
Presque cinq heures
L’heure s’est éteinte. Quiétude paisible au travers du corps. Il est quatre heures quarante huit ce matin. Le plus dur est derrière ses yeux qui cherchent encore à transpercer la nuit. Les lumières du village sont encore éteintes. Pour quelques minutes, ou pour quelques siècles d’insomnie.
Le corps, lui, ne dort pas. Il lutte, avec ses démons insomniaques, qui taraudent l’esprit sain, ou du moins ce qu’il en reste la nuit vers les quatre heures quarante huit. Ni tôt, ni tard, le temps se suspend aux lèvres assoiffées prêtes à tout, à rien, et pourtant enfermées au mitard sans plus rien à boire de décent.
Doucement le chant de la nature change, il s’éveille et me résonne dans tous les muscles. Tendu, harassé, et en vain se jeter contre ce vide subtil, dans cette plénitude entière, qui me débarrasse enfin d’une nuit de plus passée à écrire, car au fond, c’est la seule véritable forme de lutte possible.
Il est quatre heures quarante neuf, hagard, je laisse s’en aller le train de nuit démoniaque de mes obscurs tourments. Le prochain départ, prévoit la nuit d’après, une folle cavalcade cérébrale vers des lieux de silence, où résonnent en chœur les corps encore éveillés.
Mon ami, prends donc ta plume et toi aussi, gratte la nuit afin d’en déchirer sa voûte céleste, pour qu’au travers ta lumière la transperce.
5h du matin
Cinq heures
s’écoulent dans ma bouche—-
n’importe laquelle ;
qu’elles le veuillent ou non
préservées des chants sourds de la veille.
Cinq heures
s’écoulent à travers mon silence—-
immémoriales ;
toutes à moi et si lointaines à la fois
aussi lointaines que le réel.
Cinq heures
veulent boire à la fontaine de mes rêves—–
avant qu’elle soit tarie ;
jamais ne me seront rendues
pas plus que les eaux rêveuses
de cette nuit.
Cinq heures
Filent comme un éclair—–
Hors champs ;
mais la clé de leur temps
restera toujours gravée dans ma mémoire
Quelque part
Ce moment où tu ne dors plus tout-à-fait
Ce moment où tu n’es pas tout-à-fait réveillée
Les yeux clos pour conserver encore un peu tes rêves
Blottie dans la chaleur des couvertures
Contraste avec la fraîcheur de ta chambre
Cet entre-deux où tu es hors du temps
Tu retiens encore un peu de sommeil
Tu laisses le dehors s’éveiller et le petit jour pousser la nuit
Non, pas tout de suite, c’est si bon
Ton esprit vagabonde et s’active au ralenti
Ton corps s’alanguit pour savourer l’instant
Que tu fais durer encore et encore
Tu te demandes pourquoi, mais pourquoi donc faut-il se lever le matin
Tu sens ton cerveau se remettre en place, petit à petit,
Démêlant les pensées qui y arrivent en vrac, sans queue ni tête
Puis tout de même tu ouvres un œil, à demi, puis l’autre aussi
Et telle une chatte, tu étires tes membres encore tout engourdis
Tu sens ton corps émerger du sommeil, un peu à regret tout de même
Tu jettes un œil à ton réveil
Oui, il est temps
Courage
Dommage
La journée s’annonce belle
Le soleil filtre à travers les persiennes
Merci le jour
Merci la vie
Soleil couchant
Extinction des feux
et le brasier intérieur s’allume.
Rejouer sa vie les yeux fermés
le cerveau grand ouvert.
Cette phrase que j’aurais dû répondre
ce rendez-vous qu’il ne faut pas que je manque
cette personne qui me manque
et qui n’est plus là.
Les ribambelles de pensées
attendaient patiemment
se déplient
font les chauve-souris
dans la cave de mon intimité.
C’est comme une douche
mais ici l’eau est tiède
et collante.
Elle coule
s’immisce dans chaque interstice de mon corps-fourmilière.
Et le corps
qui s’efforce d’obéir à la tête qui fait
pars – mmm non reviens – va t’en – non, reste.
Le corps
qui ne sait plus où donner de la tête qui lui dit
muscle par muscle
abandonne-toi
relaxe
malaxe
Mais elle n’en fait qu’à sa tête, la tête
tactiquement
insaisissable
elle le ghoste.
Et le portable
veilleuse comme un flash dans la tronche
désactive le mode avion
et la cohue du métro débarque dans mon lit.
Se plonger dans un autre bassin
couvrira peut-être
les voix de ma vie imparfaite.
Et les moutons
qui au début sautaient docilement la barrière
de fils en aiguilles se dérobent
disparaissent
échappent à l’attention de mon berger distrait.
Parfois, je lui tends la main
je le prends comme il est
on se disperse ensemble
on saute de pensée en pensée sans s’attacher
on goûte l’air et on repart
là où nous menons le vent
là où
le soleil couchant.
Déjà hier, la peur au ventre
La nuit longue, parsemée de réveils
Les rêves alambiqués, désorientés
Le vertige du précipice et la chute
la sensation du trou sans fond
Aucune accroche
Le lendemain, ton baiser sur ma joue,
ta main dans la mienne,
tes yeux dans mes yeux rougis
Morve aux larmes mêlées
Respirations saccadées
Mâchoires serrées
Gorge nouée
Coeur explosé
Entrailles recroquevillées
Mains lourdes
Jambes tremblantes
Mon corps se fait rempart, édifice chancelant
Protection fragile
de mes terreurs infantiles et de mon être évanouissant
Les feuilles chuchotent,
la rumeur court,
qu’à l’aurore pourpre demain matin,
l’automne éclaboussera mes tristes jours de teinte vermeille et ocre et carmin.
L’été termine sa course folle. Soleil ardent, nuits passionnées…
Et moi, si belle, si forte et si frivole, je ne veux pas le voir faner.
Mais c’est trop tard, tout flambe autour de moi, tout brûle,
jeunesse, amours et espoirs vains,
le monde vacille, le temps s’écoule,
s’enfuie, se dilapide et glisse lâchement entre mes mains.
Je cours et me débats sans cesse de cette cruelle fatalité.
Pour échapper à mon destin, je danserai toute la nuit jusqu’à voir l’aube s’embraser.
Cramer mes jours, flamber mon corps,
brûler d’ardeur d’ivresse et de bonheur,
se consumer jusqu’à redevenir cendre et poussière,
courir toujours, printemps, été, automne, hiver.
Le temps d’un instant, l’or loge maintenant
Le temps d’un instant, reconnecter aux sens …
Ouïe, goût, toucher, vue, odorat.
Le temps d’un instant, reconnecter au sens …
Pourquoi ai-je fait ceci ? Pourquoi ferai-je cela ?
Impermanence de l’instant, permanence du possible temps. Décider de s’apporter non-jugement, auto-compassion et clarté dans ses choix.
Le temps d’un instant, reconnecter à soi.
Parfois le matin, parfois le soir, parfois en journée, parfois la nuit.
Allongé, debout, assis.
Parfois dehors, parfois dedans.
En marchant, en tailleur, à plusieurs et seul en même temps.
Chaque instant est une possibilité, chaque expérience devient une opportunité.
Se laisser guider par une voix, bercer par une mélodie, charmer par le son d’un bol du Tibet, ou simplement cueillir ici le silence faussement silencieux du moment. Tout est permis.
Apprécier le grain de raisin et savourer la vie, la vigne, le soleil, la terre et toutes les petites mains qui lui ont fait faire ce chemin.
Se délecter du verre d’eau pour regoûter à la saveur de l’extraordinaire dans l’ordinaire quotidien.
Réapprendre à entendre, se décentrer, chercher combien d’oiseaux chantent en ce moment ou qui bricole au loin.
Les yeux fermés, s’amuser à compter combien de voiture sont passées, bourdonnement d’abeilles, valse de feuilles, rire d’un enfant ou gouttes de pluie, écouter la musique de la vie.
Les yeux ouverts, remplir son cœur d’un coucher flamboyant ou apaisant, apprécier la beauté des couleurs dégradées et leur unicité, l’engrammer pour transformer l’éphémère en éternité.
Laisser sa peau s’exprimer au contact du sable, de la chaise ou du vent. Chaleur, confort, humidité. Se sentir vivant.
Des tensions ? Des émotions ? Quelles sont leur forme, leur couleur, leur expression ?
Pied gauche, pied droit, même sensation ? Relier le corps au cœur en dirigeant sa pensée.
Respirer. Simplement. Rythme naturel ou forcé. Visualiser l’oxygène qui entre par le nez, s’amuser à vérifier jusqu’où aujourd’hui, mon inspiration viendra se diffuser. Hier, je l’ai senti jusqu’au mollet.
J’aimerais bien, mais je n’ai pas le temps. Alors doubler ce moment, il est urgent de prendre le temps !
Tiens, une idée spontanée, profiter de ma douche pour apprécier l’eau qui ruisselle sur mon corps nu, vapeur d’eau chaude, notes boisées du savon, relâchement des muscles, retrouver la douceur du toucher, s’énerver du soudain courant d’air frais.
Une autre fois, remettre à l’honneur des sensations oubliées : avoir faim, avoir froid, par la pluie être mouillé. Ça se passe où déjà quand je suis contrarié ? Ah oui, mon corps me parle, j’avais oublié.
Poser l’intention de l’attention. Être pleinement là.
Savourer la gratitude pour tout ce qui est déjà.
Le temps d’un instant, laisser hier et demain de côté.
Lâcher l’avant et l’après, observer avec curiosité ses nuages de pensées. Les laisser passer.
Moment parfois forcé, parfois choisi, parfois suggéré.
Accueillir ce qui est, tantôt inconfortable, tantôt très agréable. Ne pas forcément se relaxer.
Moment fini sitôt commencé. Et moments qui n’ont de cesse de se succéder.
Indéfini et connu à la fois.
Moment précieux. Instant cadeau.
Faire le choix, pour un moment, de revenir dans l’ici et maintenant.
S’offrir le pouvoir de l’instant présent.
Dans la pénombre
toutes les nuits
à la même heure
quatre heures –
dans la chambre
rodaient des loups.
Tournée vers le néant
ne pouvant ni toucher
ni atteindre personne
puisqu’il en est ainsi
de la distance qui se creuse
jour après jour
et agrandit les ombres
puisqu’il en est ainsi
des multiples écrans
qui s’élèvent entre les hommes
des murs si hauts
si hauts qu’ils deviennent
infranchissables.
Je vous tenais pourtant
dans mon regard encore
fidèle dans mon regard seulement
dans mon regard attentif toujours
à vos couleurs, à vos formes
à vos gestes, à vos tremblements
pour mémoire, je vous tenais
frissonnant sous les draps
jusqu’à l’aube.
Pour porter votre odeur
votre goût à mes lèvres
quelque chose de vous
quelque chose de doux
quelque chose d’humain
pour m’apaiser je soulevais
mes mains au dessus de mon visage
les faisant danser
ainsi comme des pantins
je remuais l’air statique
et tout l’éventail d’artifices
que les premières lueurs
du jour font danser sur les murs.
Parliez-vous ?
Non, vous ne disiez rien.
Du bout des doigts, je tendais
des lianes de branche en branche
des cordes de clocher à clocher
des guirlandes de fenêtre à fenêtre
j’inventais des ponts
suspendus pour sortir de l’ombre.
Pour conjurer l’angoisse et l’insomnie
je poursuivais des chemins éreintants
où j’errais seule pour renouer
la soie de l’eau filante
entre deux rêves et recoudre
au ciel de la chambre un drap
brodé de milliards d’étoiles.
C’était loin.
C’était long.
Je cousais, je brodais
j’entrelaçais des rêves de paille
des fantasmes, des contes de Perse
usant mes yeux, mes doigts
allez savoir pourquoi
à ces enfantillages, ces mirages.
Seule, dans la nuit des loups
à quatre heure
j’avais peur, j’avais froid
j’étais redevenue petite
toute petite, si petite.
J’appelais.
Pas un mot.
Pas un murmure.
Personne.
M’entendiez-vous ?
Non, vous n’entendiez pas.
Je dansais, je pleurais
je riais, je cousais, je brodais
des étoiles, des mots, des astres
mais tout faisait silence
parfaitement.