Le miroir dans le miroir

Le miroir reflète dans les yeux le miroir
Les yeux dans les yeux se regardent de près
L’ombre suis le marcheur
le marcheur est dans l’ombre
Le chemin est dans l’ombre
et le marcheur s’éteint

Au sommet, au plus haut
les pas tapent encore ; à l’écho se reflètent
La lumière revient, le soleil à son plein

Ombre
Je te suis quand derrière moi le soleil me suis

Sommet
Je t’espère quand dans l’ombre je t’atone mes pas

Lumière
Tu allumes mon ombre

Cailloux cassant
Vous rythmez mes pieds

Les monts découpés
noirs et charbons, flanqués de lumière :
Ils contrastent nos ombres
C’est moi, mes amis, ma famille, mes ancêtres 

qui montent là haut, tout en haut

À la cime des sommets.

Une rose est une rose
Est une rose 1
Aucune sans épine
Etendards fragiles
Barbelés de beauté
Fils cousus d’un monde
Aux pétales brûlées


Un corps est un corps
Est un corps
Le mien grêlé d’échardes
Les yeux funambules
Sur des sarments de ronces
Ma peau, un récif d’orties
Je pique à fleur de mots


Trémière aux flancs des murs et murailles
Pétales pâlies des parfums de suie
Suie je suis et suis
La course d’un vent de foudres et d’incendies
De folies


Le monde est monde
Est immonde
Le temps écosse ses levures dans mon ventre
Avec l’haleine acide des blessures
Que la nuit ne suture plus
Je suis d’aubes et d’épines.

1 Gertrude Stein, dans son poème « Sacred Emily », 1913.

Aller devant

Le TGV roule vite 

Quand on court on va plus vite que quand on marche 

Le champion du monde du 200 mètres est arrivé le premier

Le cœur bat quand on est vivant 

On ne peut pas revenir en arrière 

Quand on avance on ne recule pas 

J’ai gonflé palpité essoufflé assoiffé 

J’ai cru que c’était ça j’ai mangé des records 

J’ai gagné j’ai perdu j’ai eu peur 

J’ai pleuré 

J’ai frappé ma tête sur des j’aurais pas dû 

J’y vais 

Les yeux giclés de sang la fièvre 

Et les cellules en bataillons 

Les muscles tendus par la rage 

Un déchaînement de particules 

Un souffle contenu un cœur sur le qui-vive 

Un but un objectif 

Vas-y 

Cours après les années marathone 

Que vois-tu dans le miroir quand s’égrènent les secondes 

Et les minutes et les années 

Contraint comme toi d’aller devant 

Sans pouvoir se saisir du monde 

Mais va, avance 

Tu ne peux pas reculer

Mes yeux sont au nombre de deux ils me servent à voir

Mes yeux sont au nombre de deux et me servent à voir.
Deux est le total de mes organes de vision, les yeux sont des organes.
Les yeux ne se voient pas eux-mêmes, ils voient les autres organes.
Les membres vont par paire de deux.

Je ne prête mes yeux à personne, je ne le peux pas.
Je compte le nombre d’œil sur les autres, souvent eux aussi en ont deux.
Je regarde le reflet de mes yeux dans le miroir.


Et alors mes yeux deviennent quatre ou huit si je rajoute un autre miroir. Ils s’étendent dans la salle de bain, la salle de bain a un grand miroir. Deux n’existe plus, il s’étend dans des images d’images pour devenir minuscule et pourtant infini. Le miroir est un tunnel de lumière.
Quand je ferme les yeux ils redeviennent deux mais je ne peux plus les voir.

Triste tigre

j’ai trouvé dans un livre
une tautologie
la différence fait toute la différence

je me l’approprie
ça ne répète pas la même chose
ça fait toute la différence

quelle distinction quand
le corps sourd abasourdie
il n’y a que le silence qui vaille

en révolte impuissante
pour délier ma langue

compulsive je lèche
mon pelage fauve

Le rouge est une couleur primaire

Le rouge est une couleur chaude

Le rouge est une couleur complémentaire du vert

.

Fillettes en pèlerines et capuchons pointus

Gourmandes elles goûtent les groseilles

Tirent sur les grappes les grains en bouche

Elles avancent le long du pré

À la queue-leu-leu vers leur vie

.

Je tire sur la perle de verre rouge

Et tout le collier sort du bois

C’est connu comme le loup rouge

Cette histoire-là

.

Sort de moi une enfilade

Gouttes de sang pointillées sur fond vert

Carnivores

Printanières

Véronèse sous magenta

Gentils coquelicots nouveaux

.

Étendue sur l’herbe chaude tout près

Le delta de mon estuaire

Source de tout le rouge

Des origines à nos jours

Immobile je bouge

.

L’amour primaire brille sur le pré

Étoiles de mer

Couleur grenade sur fond fougère

De gouttelettes perlées

Sillage voie lactée

Écarlate écarquillée beauté

Rouge et vert

Complémentaires

L’échec cuisant du néant :
Diffuser la rumeur qu’il s’oppose au grand Tout
De sa propre existence, de son sens propre, vidé
Anéantir c’est détruire ce qui est.
Et tout-ce-qui-est-n’est-pas-nécessairement-grand.

Si j’avance aussi frêlement qu’on érode le rien
Si je m’auto-néantise dans un vide sublime façon syndrome de Stendhal
[Ce que je fais 12 fois l’an lors de crises de trop-pleins en écoutant du rap français grand cru
1996 jusqu’à épuisement de ma rage]
Si je clame innocence quand j’ai mauvaise presse auprès de l’une de mes parts enténébrées
Evidez-moi évidemment seule je n’y parviens pas

Rien de plus rebattues que les cartes d’une Gitane
Qui me susurrent : « mais ma chérie qu’est-ce que tu crois ? »
Et moi de répondre : « ô rien, rien. Mais à cela ardemment je crois. »