Je ne te vois pas mais je te sais, je te sens. Tu es là, quelque part dans l’espace infini de ma wifi. Je mange mon fantôme quotidien. J’avale mes propres couleuvres.

J’allonge une main vers toi, la longueur d’une page (presque) et ta main absente me disperse, me court-
circuite. Je disjoncte, je ne suis plus à la terre.

Je te parle dans ma tête et ton regard absent me frotte. Ton acide me troue. Je me liquéfie.
Bleue ta voix à distance. Feu ton souffle me rougit à blanc. Je brûle encore, le sais-tu ?
Entends-tu quelque part l’histoire qui raconte le désir ? Saurai-je effacer la distance ? Aurai-je le courage
d’articuler ton nom à pleine bouche ?

je digère l’espace

je dis
je digère l’espace
je me distends
je me dispense de mes autres vies
je dissimule la plus grande part
je ne pense guère que pour moi-même
je me gonfle de tous mes organes
je suis auto-suffisant
dans l’ombre je distingue mal
les autres
j’exerce mes yeux
je guette leurs méfaits
ils surgissent à la lumière pure
je les observent distinctement
leurs manies m’exaspèrent
leurs gestes m’effraient
je ne veux surtout pas qu’ils s’approchent
s’ils me touchent je meurs
j’agonise de leurs chuchotements
je veux qu’ils disparaissent
alors ils disparaissent
alors je reviens à mon centre
je reviens à mon calmement respiré
état premier du ventre
je m’apaise
je m’arrondis
je me distends
je digère l’espace

éclaboussée

je me dirige à la baguette
je ne me passe rien
posture droite rigide du corps
et de l’âme verticalité
impeccable
je parque tout un troupeau
au garde-à-vous
dans mon ventre
toute vie contenue
rien ne dépasse
le vent souffle à travers sans rien déranger

il ne manquerait plus que ça
une tempête un tsunami
qui gronderait tout au fond
qui organiserait sa propre fronde
se lève descend en toi – même –
brise les ponants supprime le nord
ce grand désordre ourdi
cet affolement dans les flux
dans le flot qui jaillit
tout t’échappe tu ne gagnes plus rien
à empêcher

je me laisse ravager submergée par
quelque chose que je ne connais pas
la vague peut-être
de la vie
déferle devenue typhon
là où j’étouffais
mes poumons explosent
d’un rire inconnu
dans le gras du corps
un ras-de-marée
abrase l’horizon
et lance une lumière
douce elle coule
à mes pieds
je suis inondée
je patauge dans la joie
éclaboussée

Parey un ti voulvoul | Comme un cheveu de pelé

Kan Zarlor y tomb su nou
parey un ti voulvoul ki rod su ban pièr
li lé transporté
ti lamp ti lamp dan’ l’air frais
la ramèn amwin
la ou mon ban zié lé an fé
sàt moment ou
kan mi imazine out figure
ek le ban zetoile ki gilit aou

et ou rire aou
y rézone dan fon dan’ cascade
y plonge dan keur batan’
y bat ann’dan

Quand le trésor nous atteint
comme un cheveu de pelé qui bouge sur les pierres
il est transporté
doucement dans l’air frais
ça m’a ramené
là où mes yeux étaient en feu
ce moment, où,
quand je me souviens de ton visage
et de ces étoiles qui te chatouillent

et ton rire à toi
il résonne dans le fond des cascades
il plonge dans le coeur battant
il bat à l’intérieur

L’amère ?
Un goût de regret.

La mer ?
Un flot de larmes qui fait des vagues.

La mère ?
Un ancrage en cas de naufrage.

*
Un souffle ?
Un instant de vie.

Une vie ?
Une respiration.

Une respiration ?
Ta main dans la mienne.

*
L’acide ?
Le fiel de tes maux craché sur ma peau.

Le miel ?
La douceur de tes caresses.

Le sel ?
Le zeste de piquant que tu mets dans ma vie.

*

Le visage ?
La mémoire d’un passage.

Le passage ?
La croisée des chemins.

Les chemins ?
Un voyage incertain, un aller sans retour.

*
L’absence ?
L’éloquence de tes silences.

Le silence ?
Un point de suspension.

Le point de suspension ?
Le champ des possibles.

*

Bourdon

Une femme et le silence

J’écouterais le bourdon
sous les fleurs du prunier
ton suspens me soulève
jusqu’au pollen fossile
tu dors innombrable et un
contre mon ouïe élimée|usée
je serais le bruit blanc
des jours sans passé
j’aiguiserais mon souffle
tu transpires dans l’estuaire
des labyrinthes
ton écho oscille
osselets | coquillages | élytres
je recouvrirais de sable
le corps étendu
les paupières entre elles
les sutures des lèvres
tu souris à la fraicheur
très exacte des algues
déposés sur nos ventre
ton offrande à marée basse
se retire des épidermes
Devrais je avaler mon cri
d’une seule lapée ou
chanter plus fort que le bourdon ?

Confidence

Écoute | Vois plus près
là près de moi
la mousse et le lichen
prolifèrent
dans l’intime des pupilles
l’humide perce nos tympans
la tendresse s’invite
arborescente
nos cheveux nuages
se souviennent
des branches mortes
murmure à l’écorce dorsale
une intimité de papier
déchirée perdue piétinée
inassouvie

babil | pépiement | gazouillis
éclaboussent la bouche
tu ne m’aimes plus
tu stigmatises l’oiseau
entre les lèvres

galop | élan | soulèvement
écorchent le ventre
tu ne m’aimes plus
tu flagelles l’apis
entre les reins

éclat | friselis|pétillement
griffent le visage
tu ne m’aimes plus
tu obscurcis la luciole
entre les cils

Écoute | Vois plus près
là près de moi
je retourne à la terre
avec les espèces compagnes
ensemble
corpuscule flottant infime infirme
à quatre pattes dans la poussière du ciel.

Le promeneur et l’odeur

Un homme marche dans une forêt dévastée, des souches brûlées, un désert de branches noires, une
odeur s’enracine , elle s’intensifie, elle se propage …jusqu’à lui.
le promeneur. — qui suis je dans ce chagrin? Je te sens, tu me suis dans les traces de suie ou je te suis dans le noir d’os de branches calcinées.
l’odeur. — es tu si fier de m’inspirer? d’incorporer l’incendie dans ta gorge dilatée?
le promeneur. — je retiens mon souffle, je voudrais courir plus vite que toi, m’enfuir, te semer aux quatre vents, tu me poursuis, tu gravis par les pieds mes muscles tétanisés, j’avance fakir sur un tapis de feuilles cautérisées.
l’odeur. — crois tu que je sois encore la vie? acceptes tu nos empreintes irradiées?
le promeneur. — brume ou fumée, viens tu de la terre ou descends tu des cieux? Obsédante, irradiante, mendiante, tu tourbillonnes de poussière en particules, tu éclos en capsules, corps volatile, invisible.. je voudrais te saisir dans mes mains, te pétrir et éclaircir la forêt des brûlis ancestraux. J’invoque une cérémonie où tu serais encens disséminé, éparpillé.
l’odeur. — laisse l’humus moisir dans les cendres, laisse toi descendre dans les exhalaisons des calcinations. Je suis celle qui annonce l’alchimie. Chacun de tes pas me soulève…
le promeneur. — je pleure les cèdres, les peupliers, les châtaigniers.. à tes combustions se joignent la saveur primitive de leurs sèves. Sucrée et âcre, tu coules sur mes joues, je laisse s’écouler tes flux, serpent sous les feuilles mortes de ma peau
l’odeur. — oui, je suis la vague noire qui recouvre et découvre les souches pour que tu te souviennes
le promeneur. — viens contre moi, viens frotter tous les pores de mon corps, viens te glisser dans mes cellules, j’embrase tes cils vibratiles en une infinité de brindilles calcinées, je te respire ensemble, le souffre s’insinue, ardeur dans le chaos du corps. Tu es là à l’instant où l’allumette craque en même temps qu’une étoile s’allume. Tu agglomères le pur et l’impur, tu sens la mort en même temps que la vie. Enlace moi comme je t’enlace, embrasse moi, comme je t’embrasse, console moi comme je te console, ensemence moi comme je t’ensemence
l’odeur. — je divague dans le sillon que tu traces.. tu remues le sous bois où le lichen pulse je fonds dans tes poumons où le respir expulse
le promeneur. — inspir…expir…inspir…expir…inspir…expir
L’homme marche en respirant fort et derrière lui, des feuilles commencent à reverdir.

Deux voix

Elle regardait le centre de la lune, comme un astre qu’elle portait dans son ventre, rond, brûlant, humide avec des cratères et de l’eau en abondance. Elle caressait le vivant sous son nombril dévasté, la lumière traversait la peau et fendait l’espace en une cicatrice sanguine.

« tu m’entends, je t’appelle petit pois, petit bois derrière chez moi. La peur ce soir perdue dans les mots que tu as abandonnés sous le lit. Debout, tout est noir, je t’appelle, les lettres sont des ogres, je suis avalée par deux voyelles..Ou …Ou… Ou…. La fenêtre s’est ouverte et la nuit est rentrée dans ma bouche. Je mâche l’obscur jusqu’à le rendre à la poussière. Je marche l’obscur jusqu’à le rendre à la lumière. Où suis je? Je t’appelle …Ou …Ou… Ou…. »

Elle renversait son corps à l’envers du décor pour retourner dans les coulisses. Elle voulait retrouver celle qui s’était échappée au moment même où la lune s’était levée, rouge, gonflée, exaltée, derrière les rideaux. Elle croyait au crépuscule entre chiens et loups pour mettre au monde le désastre et le destin d’un astre. Elle s’enfonçait dans de petites bulles d’excroissances, d’effervescences, de lucioles et de broussailles.

« tu n’es pas loin, je te sens , tu pues le sous bois, l’humus noir, les souches dévorantes, tu fourmilles d’idées, tu calligraphies de brindilles ma cabane cérébrale, je t’appelle …Ou …Ou… Ou…. tu ne m’entends plus, je m’accroche aux araignées, à leurs broderies, point compté, point de croix, petit point… tu as disparu dans les trous sombres où s’enfoncent mes doigts. Attends moi »

Elle tissait l’obscurité avec du fil d’or, l’enlaceur des mondes dormait tout contre elle, belle au bois dormant, elle s’endormait au centre de son visage circulaire où tournoyaient des comètes. Le sang gorgeait le noyau de la lune qu’elle portait en elle, sanguinaire.

« tu craches la terre décomposée entre tes dents, je cherche les débris, les cadavres, les exsudats, les signes, les frottis, les phylactères racinaires, en brouillon sous le sol, enlacés, embrassés, ensemencés dans des nids infinis, points croisés, entrecroisés… je t’aime, je nous aime, je suis la même et l’ancienne et la nouvelle »

Elle s’étourdissait dans la clarté d’une clairière d’une éclaircie, tout vacillait sous ses pieds sous la terre, elle était grenade dans la nuit, un fruit luminescent dans les entrailles. Elle ouvrait la forêt en brassées de lumière.

Nous irions promener nos corps contenus et nos visages relâchés – les dents découvertes.

Nous ririons en ramassant des pins, dans la forêt rapace, au bord du ciel. Nous irions lécher la sève des arbres, cueillir le jasmin de nuit qui diffuserait son parfum en plein jour. Nous tâcherions d’être gais et limpides et nous rangerions nos tristesses rabougries au coin d’une rue sauvage.
Les volets sont ouverts comme mon coeur l’est à chacun de tes mots.
Nous grattons une allumette, l’odeur de brûlé s’empare de nos poumons et nous reniflons nos ambivalences au milieu d’un cri d’enfant doux et dense à la fois – étreinte océanique.
Le ciel nous prie de nous étendre et d’accueillir les sentiments disponibles, sans frais.
Nous dessinerions des chemins à la craie sur le sol tonique des routes sans mères.
Nous déciderions d’emprunter une voie ou une autre, le rein prêt à rebondir face aux brisures des âmes juxtaposées.
Nous ne nous accrocherions ni au convenable, ni à l’amertume, le coeur tout dehors, nous nous ferions du bien en caressant le juste et le tendre.