Tragédies humaines

Tragédie

Il neigerait des pétales
j’attendrais la caresse de l’arbre
les bourdons murmureraient
leurs prières ensemencées
exaltées de soleil
j’ouvrirais mon iris
à la litanie des mésanges
la balle cingle une pensée
le crâne se renverse
sur la chaussée
j’explose en plein vol
un cratère se creuse
dans le ventre de la femelle
des grains s’émiettent
sur ses seins
sous les bombes solaires
ruisselle une chemises blanche
les oiseaux se poseraient
sur le mamelon d’un éclair
j’inclinerais mon visage
dans les plumes chaudes
je verserais ma vie sauvage
goutte à goutte
sur le duvet des fleurs.

Aube

réveil ?
survie
la mille-cent-quarantième

matin ?
regard droit devant devant devant
fixation des œillères
démontage du rétroviseur qui repousse tout seul

café ?
arôme cherchant son double
par habitude

silence ?
colocataire bruyant
mettant la table pour deux
& ne laissant jamais un mot
sur la table de la cuisine

dimanche ?
vacarme des secondes

après-midi ?
espace à remplir
ou à vider

vin ?
gilet de sauvetage sur tapis volant

soir ?
lente fermeture de paupière noire

crépuscule ?
couleur résistant à toutes les métaphores

nuit ?
bal des fantômes
carnet plein
je danserai jusqu’à l’aube

rêve ?
toi

toi ?

Je me suis écorchée l’âme
Dans ton regard
Et j’ai pansé les non-dits.

Tu as bousculé nos certitudes
Tu n’as pas eu le courage de ta magnificence.

J’ai balbutié nos regrets
J’ai vomi tous nos maux
Sur le papier froissé.

Tu as largué les amarres
Pour balayer tous nos orages
Qui malmènent mon corps meurtri
De toutes nos turbulences.

Sans un ciel où t’attendre
Je reste là, clouée au sol
Émiettée par ton absence.
Mais je danse et j’écris,
Et parfois, même je ris,
Je pleure aussi.
Et toi,
Toi, tu m’oublies dans d’autres bras,
Dans d’autres lits.

Mais comment fait-on ?
Comment fait-on pour rester en vie
Juste après,
Juste après ça ?

Le journal d’un manœuvre

c’est un éclat de verdure,
c’est
la mousse humide s’agrippant à la pierre
c’est le vent, partout,
le vert
brillant,
les joues rosies et le matin frais
c’est la séance,
les photos et l’appareil
click
tu viens près de tes fleurs ?
click
Les pots humides aussi,
ceux qui tiennent et contiennent l’organe vivant
la vie
ce matin, doux comme l’air
saisit son corps, ses membres nus
les pieds dans les savates, protégés, elles marchent, frôlent la terre,
les cheveux tressées par leur grand-mère
le matin même, plus tôt encore,
le jour qui dort dort dort
c’est le souffle, de ce jardin dans un jardin sur une île

Gratte les cordes de ton âme -fort avec le bout de tes doigts
Bois un café blanc- avec un peu de menthe, d’anis et une goutte de fleur d’oranger
Avale une cuillère de miel pour adoucir ta langue
Reviens au silence
Prends ton tapis
Avec tes mains propres, essore ton coeur
Enlève ces chaussures trop petites – et mets de la crème sur les cores de tes pieds
Apaise le contour de tes yeux – assassins potentiels,
Lève-les vers le Ciel et enduits toi du bleu, du blanc
Le gris, laisse-le entrer, accueille-le
Dis non – mais ne ferme jamais la porte à une bouche qui a faim
Lave tes draps tâchés de lait – le lait du dégoût et de la déprime
Épluche les jours qui ne se retournent pas
Explore le temps qui est là, juste devant toi – ne le laisse pas filer comme le vent
Retiens ta langue, tes mots qui blessent comme une hache
Épaissis ton silence – les murs te remercieront et la lampe aussi
Accroche ton manteau, décrispe les trapèzes
Mange le fruit de ta solitude
Fais coulisser ton foie qui ne draine plus.
Ménage tes réflexions intestinales.
Assiège tes peurs et ton chagrin qui ne naît que par toi
Entoure-toi de gens beaux et bons comme une sauce qui mijote au soleil – de leurs odeurs de repos et de défis.

Les pas

J’allais avoir six ans
Dans le jardin d’Eden,
Parmi les coccinelles,
Les oiseaux, les sauterelles,
J’entendais juste ses pas,
Assurés, affectueux,
Sur le menu gravier
Des allées potagères,
Un craquement familier,
Céréales croustillantes,
Sous les sabots aimants.

Hélas, tous les menus graviers,
Un jour cailloux devinrent,
Puis un roc acéré,
Pour construire une dalle,
Où l’on ne fait qu’un pas,
Ton ultime demeure.
Je me retrouvai seule,
Dans l’allée potagère,
Mes oreilles fouillant,
Mais n’entendant plus rien,
Restai seule à pleurer,
Le craquement familier,
Et les pas croustillants.

Dans le printemps soudain,
De ce menu gravier,
Me parvinrent quelques sons.
C’était bien ce craquement,
Qui tintait à nouveau,
Enfantines céréales,
Sous les semelles d’un cœur,
Celui d’un beau jeune homme,
Aux pas doux et aimants,
Il fit réapparaître,
Pour deux âmes qui résonnent,
Dans le jardin d’Eden
Ces chers pas croustillants.

Il est ce soir
où tu as souhaité
envelopper les
mondes à connaître
le mien d’abord
le tien ensuite et
je n’ai su abandonner que
ce que tu as pu retenir

mon regard
le vrai sous le
tapis de la parodie

mais désillusionné 
tu as été
jusqu’à ce que tu te rappelles 

il rassemblait au-delà de
tes désirs déments
en aucun cas démentis

de-ci de-là 

l’ampleur de nos
vies comme des cimes

Sous la pluie

La nuit ?
exterminatrice, jamais à heure fixe
du noir à débordement
ne refoule rien : déferle

Le noir ?
flux à visage unique, avance masqué, grimé tarasque
absorbe tout sur son passage, serait une éponge
rafle toutes les mises à la fin

La pluie ?
brille éparpillée éclatée au pare-brise
emporte la poussière dans ses vibrations sans mauvaises
intentions de ciel lessivé

La lumière ?
s’invite là impatiente sautille brève
ne se laissera pas décimer
par tant d’ombres

La route ?
s’avale dure et dense goudron gravide
garde ses monstres pour plus tard

L’essence des qu’est-ce que

Qu’est-ce-que l’ouïe ?
C’est l’aile noire de l’aigu
déchire le ciel fouille sa branche
C’est la voix en morceaux brillants
virevoltent sous la fenêtre
C’est le long roulis vert des plaines
tremble le front à la vitre du train
C’est mon cœur sûrement
s’assoupit dans l’oreille

Qu’est-ce-que la vue ?
Sont les tessons de feu
frissons vifs du fleuve
C’est le visage suspendu
dans le cadre photo
C’est la gamine tresses rousses bonnet bleu
ses bottes dans le nuage de pigeons
C’est l’écorce orange derrière mes yeux
où pressent mes doigts

Qu’est-ce-que le toucher ?
C’est le chaud courbe du bol
sur le vert formica
C’est le rêche c’est le doux
c’est me prolonger d’étoffe
C’est des mots écrire le noir
sur la pulpe des doigts
C’est depuis ta peau trop blanche
sa glace au creux de moi

Qu’est-ce-que l’olfaction ?
C’est l’ombre de la rue
remâche ses recoins d’urine
C’est le gras jaune métro
tombé sur l’étal des brioches
C’est le diesel chalutier ronronne
Colle sa fumée aux grues de la criée
C’est la lumière d’Afrique
son parfum d’épices étalés

Qu’est-ce-que le goût ?
C’est la sueur et le sel
c’est le sang et son fer rouge
C’est se brûler à l’amer café
Le cendrier et la cigarette allumée
C’est le verre de vin frais
le dernier avant de fermer
C’est je saurai plus jamais rien des qu’est-ce que c’est
quand je suis terminé définitivement dégoûté

Chifoumi

Pierre ?
lourde ne roule pas
n’amasse aucune mousse sous la chaussure
terrasse la terre puis la berce (ou l’inverse)
pèsera toujours sur les feuilles

Feuille ?
Nous ferait croire qu’elle sait voler
jonche jonche jonche après avoir chuté
se déchire d’un coup de ciseaux

Ciseaux ?
Lames élimées enjambent cette cible
sur les pointillés une dérive
une voie rapide à cisailler