Travelling cerisier

t’es là
doux présent joyeux instant
odeur de printemps, pétales au grès de la brise, travelling cerisier – sourires
vous êtes là, parenté cimentés à travers le temps, sang ciment des enfances sentimentales, liens charnières
entre habitué.e.s enchantés


tu prendras une respiration puis deux puis trois
tu hésiteras avant de prendre la parole et la fuite
avant de laisser mijoter les remous non-dits des passés ankylosés
verdâtres, marais usées, moustiques des regroupements familiaux printaniers


tu réfléchiras soigneusement aux mots par lesquels ouvrir la séance
thérapie, soin ou tribunal
et au détour d’un silence en rotin
plan large sur familles défaillantes
plan à l’heure du thé, lumière du soir, golden hour des relations défectueuses
d’un coup
tu t’engouffreras dans le tunnel des phrases-qui-ne-s’arrêtent-plus
des mots non dits qui jaillissent forts, torrents de lettres dégoulinants de tes lèvres inarrétables
tu avaleras parfois les mots de liaisons qui ne lient plus grand-chose entre vous, les verbes définitifs,
verbes infinitifs, actions sans pronoms
dire je est indiscible
zoom rapide efficace sur instant suspendus, plan sur réactions, caméra sur visages ombragés
par les mots et le cerisier
son de ta voix ta voix seule déliée et veloutée imperturbable
tu continueras
malgré les lèvres qui s’affaissent malgré les regards courroucés malgré les tentatives d’interruption
malgré les tentations de ne plus être là, malgré les lâchetés ordinaires et ordonnées, malgré les tasses qui
accélèrent le va-et-viens bouche-soucoupe, malgré les yeux qui clignotent malgré le vent qui se lève
tu t’enivreras de ta propre parole
tu parles tu libères tu décris
voix blanche lumière blanche paupières lourdes
visages blafards thé renversés
ceriser imperturbable
caméra gênée regarde ailleurs
plan sur la route derrière oh tiens le facteur


ne resteront que les bras ballants
les souffles courts
les sangs montés aux joues
et pas grand-chose à quoi se raccrocher
pour faire perdurer
les mythes familiaux élimés

Un conte cruel

Les incomplètes

Il y a longtemps de cela, une femme fatiguée et malade mis bas une paire de filles pour la douzième et dernière fois. Elle eut bien du chagrin de se voir une fois encore engrossée comme une vache qui revient du taureau. Elle accoucha dans la douleur de deux filles incomplètes et hideuses. On ne pouvait dire laquelle était la plus ratée des deux. La mère ne ne leur donnât pas de prénom tant elle détestât les fruits de cette copulation.

Les jumelles étaient loupées, trouées de partout mais se complétaient l’une l’autre. L’une avait des dents acérées que l’autre n’avait pas. L’une avait une main que l’autre n’avait pas. L’une avait une langue que l’autre n’avait pas. L’une avait des viscères que l’autre n’avait pas. Et ainsi deux corps distordus, bosselés, amputés, deux corps agissant étrangement dans l’ombre de l’humanité. Pas un geste de l’une sans que l’autre en fit un.

Quand l’une croquait une pomme, l’autre tuait un oiseau. Quand l’une vomissait, l’autre arrachait des fleurs. Quand l’une voulait effacer son visage, l’autre giflait la mère. Elles étaient incomplètes et ne le savaient pas. Elles grandirent ainsi, unies à jamais dans l’absurdité de leur vie.

Etrangement, l’une et l’autre se mirent à penser à l’amour. L’une et l’autre rougissaient ensemble et leurs coeurs palpitaient plus vite quand elles pensaient plaisir. L’une et l’autre se lovaient comme des chattes en chaleur.

Comme il se doit, dans les contes où des filles attendent un prince charmant, le prince arrive. Le voila ce bel innocent en quête d’une jolie blonde qui saurait le combler. Elles eurent un même désir en voyant le désirable mâle. Qui de l’une ? Qui de l’autre ? Il fallu bien trancher.

L’une attira le prince, l’autre saisit la hache. Elle tranchèrent ainsi l’étalon, s’en sentirent comblées mais pour un temps seulement.

Car l’amour appelle l’amour, le désir, le désir et la hache, la hache. 

IL FAUT TOUJOURS que les arbres 

grossissent en été, comme
POUR montrer que la chaleur les envenime, qu’ils quittent leur
L’ENFANCE, oubliant le printemps de
ROND ET DÉLICAT, pour les températures que les vieux ne supportent plus et
DONC s’enferment dans leur tanière.
ET alors, qui les regardent ces arbres touffus de leur robe verte qui déborde
SUR LE trottoir ? impétueux, arrogants, majestueux,
DANS LE MÊME CARACTÈRE de leur enfance qu’ils n’ont peut-être finalement  pas encore quittée.
Attendons l’automne pour voir s’ils seront toujours aussi insolents ces arbres se dénudant.

Premier tableau
Il faut toujours
garder dans la poche
des éclats de cailloux
très chauds
pour conserver la brûlure
des planètes déjà mortes
le relief et la géographie
de leurs cratères
dans nos yeux à minuit
mouillés de nostalgie
et de vertige infini
l’enfance des volcans
pétillance de lave
refroidie
élixir de vie
pétrifié en débris
rond et délicat
pulsatile
organe minéral
murmure millénaire
d’une énergie sombre
contre la cuisse écorchée
par les aspérités et les persécutions
donc serrer très fort
entre ses doigts
au fond de soi
la vie dans l’inerte
et l’inaccompli
la résistance de l’inanimé
sur le dos des rochers brisés
une germination prochaine
dans le même caractère
que des os sous la terre.

Second tableau
Ces cheveux arrachés
avant les cailloux
ont tissé
le dos d’un cheval
fuite hybride
de l’autre côté
le crin balayé
par un vent obscur
à réveiller les martyres
l’exode avait commencé
avec la météorite
annoncée sur les ondes
le galop des étoiles
laissé en lambeaux
dans le ventre
d’une femme organique
rappelle l’anatomie
de nos origines musculaires
la croupe s’est couchée
sur le flanc du ciel
la joue s’est étalée
sur le flanc de la terre
trois cailloux ont déchiré
la poche du sacrifice
et la sang a coulé
sur le modèle en plastique
le cheval est devenu rouge.

Troisième tableau

Se mêlent les bactéries
qui vivent dans le corps

et les cailloux
qui vivent dans les poches
un garçon a chevauché un lièvre
une fougère entre les dents
tous ensemble
avec leur caractère d’enfants
ils sont passés sous le cheval
mort de lapidation
ils ont creusé des cavités
de lin et de toile troués
où circulent des fluides
membranes souterraines
sur le dos des pierres
qui respirent en secret
leurs veines transpirent
à la frontière de l’animal
ce corps rouge inanimé
de silicone
ils posent trois cailloux
au dentelé du cou
nuages musculaires
à l’orée d’une contorsion
le monolithe s’ébroue
à la crinière des cils
craintif et peureux
il les regarde s’enfuir
des cailloux pleins les poches.

Fragment d’elle

Je regardais la pluie par la fenêtre du salon

Il pleuvait des cordes comme des pendus

Il pleuvait fort, si fort que la pluie formait un rideau

Alors je l’ai écartée avec mes mains et je pouvais voir la mer

Je voyais des pas sur le sable et je marchais dedans, je devenais l’autre on ne devenait qu’un, une meilleur version de moi même

Je voulais taper dans l’eau, en rythme, à 69 bpm, pour faire danser les poulpes

Ou arroser la mer avec un arrosoir spider man

L’arroser pour faire pousser quelque chose de vivant, un souvenir qui n’existait pas encore

Je voulais mettre tout le sable de toutes les plages du monde dans un sablier

Pour que le temps ait plus de temps, qu’il passe plus lentement, qu’il s’allonge

Et bronze

Je regardais la mer et je mangeais une à une toutes les pages du calendrier des pompiers, celui avec plein d’images de chats

C’était coloré

Je mangeais toutes les pages, je n’oubliais aucunes dates

Je finissais toujours mon assiette

J’avalais le temps, je mâchais, je broyais avec mes molaires les mauvais souvenirs

Pour qu’ils soient plus faciles à digérer

J’ai tourné la tête pour la regarder

Les murs s’étaient un peu rapprochés d’elle, pour entendre ce qu’elle disait

Les murs entendent tout ce que l’on dit, les belles choses et les saloperies, mais les murs n’entendent pas les pensées

Les murs sont sensibles surtout les vieux murs qui ont beaucoup entendu de méchanceté, les insultes et les maux qui font mal, les mots qui détruisent

Et un jour ces murs s’écroulent de chagrin

Parfois sur les gens qui enfin se taisent

Elle préférait chuchoter, toujours

Là, je la voyais pleurer dans l’eau de vaisselle

Elle avait vidé l’évier et comme toujours, sa peine s’était écoulée

Vers les égouts

Sa peine voyageait

Rencontrait d’autres peines

Pour se perdre dans la mer Méditerranée

Avec de vieilles capotes remplies d’amour

J’aurais voulu mettre son cœur dans la machine à laver

Le regarder se nettoyer

Essorer sa douleur

Je me rapprochais d’elle

Je sentais son souffle à elle

Son souffle racontait tout d’elle

Il remontait des profondeurs d’elle

Je lui demandais chaque jour de gonfler des ballons rouges, verts, jaunes et roses,

Des ballons d’anniversaire

Je voulais retenir son souffle

Garder l’essence d’elle

Je mettais les ballons dans la pièce du fond où personne ne va jamais

Je fermais et je mettais la clé autour de mon cou

Je datais tous les ballons, je les archivais, je notais sur mon cahier à spirale tout ce qui avait inspiré son souffle du jour

Je pensais qu’après sa mort, je pourrais percer un à un les ballons d’anniversaire

En prenant tout mon temps à respirer le temps passé avec elle

Lentement, pour ne pas gâcher le souvenir

Et puis je la serrais fort dans mes bras

A lui couper le souffle

Il était une fois, il y a fort longtemps, dans des temps reculés, lointains et immémoriaux – encore que l’histoire que je vais vous narrer a été consignée, contée et répétée, donc elle fait partie de nos mémoires – je disais, il était une fois, dans un pays lointain – même si le mot » lointain » ne veut pas dire grand-chose puisqu’il dépend de l’endroit où nous sommes- disons, dans un pays nordique entouré de mers, à la forme phallique, ce qui n’est jamais bon signe, ceint de la Mer Baltique et de la Mer du Nord, il était une fois donc une fille.

Une fille, une pucelle, une vierge – d’ailleurs on ne voit pas bien comment elle aurait pu être autre chose que vierge, puisque la pauvre fille était affublée d’une queue de poisson – une sirène, et petite, qui plus est , ce qui confère à la suite de l’histoire une dimension pédophile, mais soit.Elle vivait dans la Mer du Nord, avec son père, sa mère et ses sœurs, tous et toutes affublés de la même queue de poisson, le père avec une queue énorme comme celle d’un cachalot, recouvert de coquillages visqueux, la mère avec une queue palmée comme les pattes d’un canard de l’ère pré-jurassique, et les sœurs avec des queues plus ou moins réussies, décolorées, effilochées ou hérissées de piquants. Il y avait aussi l’aïeule, qui ne sortait guère de son antre sous-marine aux remugles de soupe de poisson périmée.La plus belle était la petite sirène, celle qui passait son temps à remonter à la surface pour se poser sur un rocher et mater les marins du port.On aurait pu prévoir, lui dire ce qui allait arriver. Mais personne ne le fit. À force de passer ses journées à mater les marins, à jouer avec sa longue chevelure et à chanter des airs de sirène dignes de ceux qui avaient poussé Ulysse à se faire boucher les oreilles pour y résister – car les sirènes sont depuis des temps immémoriaux des démones auxquels les pauvres marins virils mais fragiles ne résistent pas- la petite sirène attira l’attention d’un capitaine, même si son grade n’est pas forcément significatif ici, et elle en fut heureuse, pauvre idiote, car il était fort bien fait de sa personne. Il l’attira dans ses filets, et la captura sans qu’elle oppose la moindre résistance. On pourra me faire remarquer qu’elle avait bien cherché ce qui arriva par la suite, car une petite sirène qui passe son temps à mater les marins en petite tenue ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Il l’immergea dans une cuve d’eau salée, en fond de cale, et ne la sortait que le soir, pour jouer avec ses cheveux, ses petits seins à peine éclos et sa longue queue de poisson qui l’excitait plus que tout. Elle ondoyait sous ses doigts sans qu’il puisse trouver le moyen de la pénétrer et le capitaine jura par la suite que cette petite rouée n’avait finalement eu que ce qu’elle méritait. À force d’être immergée dans une eau salée non renouvelée par les courants sous-marins de son habitat naturel, à force d’être manipulée par des doigts larges et huileux de graisse, à force de hurler son désaccord, mais sa voix harmonieuse et ses chants inouïs ne transmirent pas ce non consentement, la petite sirène se dessécha, les écailles de sa queue devinrent ternes et grises, et elle finit par ne plus chanter, ne plus onduler et rester immobile dans sa cuve aux remugles de soupe de poisson avariée. Le capitaine comprit qu’il n’y avait plus rien à faire d’autre que de la jeter par-dessus bord et de jurer qu’on ne l’y prendrait plus. Après tout, une petite sirène qui passe son temps à remonter à la surface et à mater les marins au lieu de rester sur son quant-à-soi n’a à s’en prendre qu’à elle-même.

On l’appelait la voyageuse immobile.
On évoquait le voyage de Proust dans sa chambre lorsqu’on parlait d’elle.
On lui disait que c’était malsain de rester assise sur son canapé le regard en dedans.
On se demandait ce qui passait dans ses yeux opaques.

Elle répondait.
Rien.
Il ne se passe rien.
Je suis un vase.
Plein de larmes.
Si je bouge,  les larmes vont couler.
Se déverser.
Sur le canapé.
Dans la pièce.
Dans le couloir.
Sur le trottoir.
Et noyer la ville.

Je ne veux pas bouger. 
Me déverser.
Tourner la tête.
Et puis.

Il est entré.
Il n’est pas resté sur le seuil.
Il a ouvert la porte.
Il a apporté.
Son odeur de mer.
De vent.
De ciel.
De sable.
Il a dit.
Je vais vider le vase.
Assécher les marais salants.
Tisser des passerelles.
Tu n’auras rien à faire.
Juste danser sur le bout de tes pieds.
Et partir.

Seule.
Là où le vide se remplit.
Là où la nuit s’éclaircit.
Là où le seuil devient passage.
Là où le charbon devient diamant.

38

Pendant que les veines se marquent, les muscles du bras disparaissent. Et pendant que les genoux se cognent, les cuisses se creusent. Quand les yeux s’agrandissent, les joues disparaissent. Et quand la pointe du coccyx blesse, l’abdomen se creuse.
La chair devient malade, le corps cris et crampes, ne demeure que la chute.
Le squelette prend vie, les seins le cul meurent, ne demeure que la chute.
La chute qui s’imprime à ma tête. Qui l’imprime à mon corps. Qui intrigue et effraie, qui repousse les regards.
Le jour où j’ai arrêté de manger, même le mien de regard je n’ai plus supporter.

Anna tresse les cheveux de sa fille. Elle ne l’entend pas lui raconter ses histoires de l’école. Elle se laisse bercer par le mouvement mécanique, dévier du présent. Elle regarde ses doigts qui s’agitent mollement pour dessiner le motif et pense que cela fait longtemps que personne ne l’a coiffée.
Sa mère lui tressait les cheveux, enfant elle les avait très longs. Sa mère refusait qu’on les lui coupe, précisément, peut-être, pour pouvoir continuer à les lui tresser. C’est apaisant de tresser des cheveux, apaisant de plier du linge, de couper des légumes. Elle aime cette sensation d’absence de soi-même qui se produit alors. Le corps tout au geste, ancré dans une situation, prisonnier d’une situation, laisse l’esprit s’occuper seul. Pourtant, contrairement à elle en cet instant précis, sa mère quand elle lui tressait les cheveux était avec elle, partageait le moment.
Elle devrait écouter sa fille lui parler de la maîtresse qui a puni Anthony.

Bâtiment 2

Debout face à la porte de l’ascenseur, Noé entend toujours le chien. Le chien des voisins aboie, ses aboiements sont mécaniques. En regardant le carré rouge du bouton de l’ascenseur, Noé repense au temps avant le chien, était-il moins irritable. Le chien du voisin aboie, ses aboiements tranchants. Ce sont des nouveaux voisins. L’appartement face au parking.
Debout sur le palier de l’étage, Noé perçoit le couple d’en bas crier. Ils se disputent, parfois s’insultent, surtout la femme.
Avec Noé, ils constituent les plus anciens de la résidence des Cèdres. Ils ont une grande voiture. Noé habite ici depuis cinq ans, il fait le compte, il a emménagé à deux, il est seul maintenant. Sans elle, il n’aime pas vivre. Il est seul depuis trois ans.
L’ascenseur ne monte pas, des voisins le retiennent, un déménagement peut-être, des gosses. L’immeuble se dégrade depuis trois ans. Depuis trois ans, les murs ont rétréci. Ils sont vieux et sales. Les couloirs sont vieux et sales, et les vitres de l’entrée pourries. Le local à poubelle se rempli des insectes de la tête de Noé. Et le chien. Le chien d’en bas. Ses aboiements terribles et réguliers. Un jour, il le tuera. Il va buter ce chien. Noé, un jour, explosera le crâne du chien à défaut du sien.