Il était une fois une fillette qui toussait.
Elle toussait tant et si bien que de sa bouche sortaient fraises, framboises et autres groseilles.
Sa grand-mère, qui n’aimait pas le gaspillage, lui volait tous ses fruits si rouges pour en faire coulis et confitures.
À force de tousser ainsi la pauvrette était devenue translucide, toute tordue et maigre, si maigre que ses os perçaient souvent sa peau.
Sa mère l’emmena un jour chez le grand sorcier-guérisseur du village, qui en profita lui aussi pour lui piquer quelques-uns de ses fruits pour son usage pesonnel et lui conseilla de s’exiler loin, loin, là haut dans les montagnes.
La fillette dû donc partir, sous les huées des villageois et les moqueries des enfants de son école.
Elle pu emporter tout de même son petit panier rond et quelques méchants mouchoirs usés de s’y être tant mouchée.
Elle fut prise en stop par un routier qui, la voyant ainsi tousser, la largua en lisière de forêt (il détestait les fruits rouges).
Elle continua alors seule son chemin, traversa cette forêt et la vue des baies rouges des ifs la ragaillardit un peu.
Elle s’installa donc là, accueillie par les êtres de la forêt parmi lesquels elle grandit et se fortifia, préparant peu peu sa vengeance.
Elle apprit à faire les confitures puisqu’elle crachait tous les fruits rouges dont elle avait besoin, et elle ajouta dans sa marmite forces baies rouges d’ifs pour donner du goût.
Ayant fini par guérir de sa toux, elle se fabriqua un petit charreton, l’emplit de pots de confitures, et revint à son village les vendre sur le marché.
Personne ne reconnu cette belle jeune fille partie si malingre il y avait si longtemps.
Elle eut un succès fou, ses pots s’arrachèrent, elle les vendit jusqu’au dernier.
La gourmandise fit ainsi son œuvre, les fossoyeurs ne chômèrent pas, le prix du mètre-carré flamba dans le cimetière du village cette année là.
Mois / octobre 2023
Le temps des arts
Le temps a un côté rassurant.
Son tic-tac incessant, fuyant vers l’avant, éloigne tout sentiment.
Le temps passe et marque les gens. Il n’écoute pas le vent.
Comme un battement, sans ralentissement ni élan, il se moque des éléments.
Il est sans changement, on pourrait même le croire chiant.
Et pourtant l’orchestre du vivant s’accorde sur ses gestes lents.
Des instruments dansants sous la voie lactée, de manière répétée.
La lune laisse place au soleil. Le soleil laisse place à la lune.
Thot se nourrit des événements, sans fondement il prend.
Il hurle, putain, merde, fait chier parce qu’il a du mal à réparer un moteur. Il pète. Appelle sa femme, viens ici Adeline. Il rote. Il a mangé y a pas longtemps. Il jette un tournevis sur la terre. Entre temps, sa femme a surgi de la cuisine, elle court vers son mari. Qu’est-ce que je dois faire, elle dit. Ses mains se glissent dans les poches de son tablier. Sors tes mains des poches pour commencer, tiens-moi ça, il dit. Ne bouge pas, je vais utiliser la visseuse. Elle s’exécute. Ça fait un bruit insupportable. Il n’en a rien à foutre. Plus il dérange les autres, plus ça le fait marrer. Hahaha. Tout à l’heure, il appellera sa maîtresse Marie-Claude.
Il a acheté un téléphone sans fil pour passer ses appels sans être emmerdé par les autres, depuis son établi. Sa fille a fait Ouais super un téléphone sans fil, lorsqu’il l’a mis en charge, ce qui l’avait franchement agacé. Il déteste que sa fille s’enthousiasme, la voir joyeuse le remplit de ressentiment. Il pense : toutes des putes. Il pense : Tout roule. Sa femme fait semblant de ne pas savoir qu’il couche à droite à gauche, depuis toujours, elle ferme les yeux. Heureusement parce que sinon, elle pourrait dérouiller. Il a toujours été un vrai connard. Mais il s’en fout.
C’est lui le maître. Tout est à lui. Il peut pisser partout dans sa propriété comme un clébard. Tout lui appartient. Sa femme, sa fille y compris. Son fils aussi. Mais comme il grandit, le fils pourrait peut-être un jour lui foutre sur la gueule, au père. En même temps, il n’est pas trop inquiet. Car le fils sait que s’il lui fout sur la gueule au père, le vieux le déshéritera. Il en crèverait le fils d’être renié par le père. Il préfèrera se la fermer, encaisser et le père pourra continuer sans inquiétude à l’humilier, à l’ignorer, à lui dire qu’il est gros, que c’est un bon à rien, un branleur. C’est parfait pense le père. Tout roule. Hahah. Il rit intérieurement.
Un rictus mauvais se dessine. Le bruit de la visseuse est intolérable. Cela fait
des heures qu’il bricole dans le jardin. Il espère que les voisins n’en peuvent plus.
Creek person
La crique est calme. Étendues nues sur des roches lisses deux soeurs prennent le soleil. Bal fume une clope, replié.e dans le creux froid d’une falaise. « Elles vont se faire trahir avant la fin du mois » pense t-iel. Les soeurs s’enivrent et des types leur font des promesses sur la place du village ; elles sourient et elles ont des clous dans les poches. Bal imagine leurs langues fraiches s’insinuant dans des coins sombres. Les touristes, iel le sait, laissent partout des traces de sel. Les locations saisonnières ont une odeur particulière : plastique chaud, lattes gonflées, crème solaire.
Le sable regorge de quartiers de citrons verts, la bouteille de tequila entaille la plante des pieds — les déclarations d’amours résistent, on le découvre sans cesse. Un été les roches étaient rugueuses et, alors que Bal attendait qu’un poisson horrible lae dévaste, deux soeurs ont enlacé la crique. Les algues étaient douces ce jour-là mais personne ne s’en souvient. La nuit suivante, on avait pu lae voir étudier son reflet ; il était possible d’y déceler une méduse un peu lasse, en attente de trahison.
Ce qui subsiste
Premier tableau
Il faut toujours que les outils soient prêts. Installés sur la grande table, les pinceaux sont disposés dans un ordre précis, selon les formes et les tailles. Il y a les pinceaux plats : longs, courts, biseautés, usés, bombés, en amande, les langues de chat, les éventails. Il y a les pinceaux ronds : longs, étroits, bouts pointus, effilés, traînards. Il y a aussi divers couteaux et spatules, des traceurs, des éponges, des rouleaux et des feutres. Il y a un sac de papiers de soie colorés, des chiffons, de la colle, du médium, un récipient d’eau claire et une grande palette. Les tubes de peinture sont classés dans des compartiments, par couleur, de la plus claire à la plus foncée.
Avant de commencer, c’est un rituel immuable : elle ouvre des recueils de poésie. Elle les feuillette, s’attarde sur des pages, souligne quelques vers. Puis, le casque sur les oreilles, elle choisit la musique qui l’accompagnera. De la musique classique souvent, ou du jazz. Sans parole toujours.
Des choses de l’enfance lui reviennent alors en mémoire. Des choses simples. Des paysages. Des émotions. La lumière, les couleurs. La courbe douce des collines dans le bleu intense du ciel. Le ruban de la rivière qui serpente dans les champs. La forêt de chênes où elle aimait se perdre. Les parfums du jardin. Les pétales ronds et délicats des églantines et ceux des roses anciennes. Le blanc pur du lys. Les teintes plurielles et capricieuses des nuages. Et les verts, toutes le nuances de vert, des plus tendres aux plus obscures.
La voici, devant la toile vierge avec ces images-là qui surgissent, avec ces souvenirs qui affluent et, comme la musique inspire, elle se saisit des couleurs, elle les manipule, les combine, les superpose. Sur la toile, la peinture jaillit. Des taches émergent du néant. Des couleurs primaires éclatent ici et se fondent là. Des lignes droites épurées éclatent en bouquets, s’écartent, se nouent, se courbent. Des zones chaudes réveillent les teintes froides. L’émotion bouscule les formes qui s’interpénètrent. La terre côtoie le ciel. Le jour chasse la nuit. Dans le même caractère organique que la musique qui flue dans les oreilles de l’artiste, la composition de la toile se structure et s’harmonise entre réserves subtiles et vastes mouvements. Une fenêtre abstraite s’ouvre toute grande et le paysage advient qui vibre dans l’espace.
Deuxième tableau
Ils ont installé l’œuvre dans le jardin. Une sculpture en pierre blanche entre deux arbres de Judée. Les troncs sont énormes comme des anacondas et ce sont des lianes tortueuses qui s’enroulent sur elles-mêmes et les branches fleuries font une voûte au dessus de l’enfant. Les fleurs en grappes commencent à faner et elles s’envolent et elles tourbillonnent puis retombent, toutes délicates, sur le corps potelé, sur ses épaules arrondies et sur sa petite tête chauve. On a laissé tous ces pétales le recouvrir et qui lui font, à présent, comme une tunique rose pourpre.
Il est couché sur le flanc, appuyé sur un coude et sa joue repose dans sa main. Il a les yeux mi-clos et un sourire très doux sur les lèvres. L’enfant qui a servi de modèle ressemble à un jeune moine ou à un ange.
Tout est silencieux et paisible, ici. Le temps fait une pause.
Troisième tableau
Jusque-là endormi et replié sur lui-même, le corps se réveille au son des percutions. Dans le faisceau lumineux qui le poursuit, d’abord maladroit et trébuchant un peu, le danseur se déploie enfin. Il s’élance, se mêle et épouse parfaitement le rythme trépident de la musique. Il trace des lignes brisées, des courbes amples, des cercles, des spirales. Il semble obéir à un rituel occulte qui se joue de l’espace et de la gravité. C’est un flux ininterrompu d’acrobaties, de pirouettes, de mouvements hétéroclites. Les gestes sont capricieux, vifs, brusques, tendres, cruels, ludiques et spontanés comme caractère d’enfants. Le danseur bondit, se roule sur le sol, marche, court, vrille, tourbillonne jusqu’au vertige. Ce corps en transe et qui exulte, se fige soudain. Les tam-tams et les djembés se sont tus. Le danseur chute sur les planches et, dans une ultime contorsion, son corps s’affaisse et se tasse. Comme un animal craintif et peureux, frappé dans sa chair par le tragique de l’existence, le danseur se recroqueville et s’enroule autour de sa blessure.
Le rideau tombe. Les lumières électriques nous aveuglent et dehors c’est la nuit.
La jungle s’est arrêtée de vivre, pétrifiée. Zaara est immobile. Ses tempes frappent le vide, envoient du lourd. Un kick bien deep à 190 BPM. Le sang détale dans ses veines et ses cellules dévorent le flot de sève couleur de cian. Tout ce qui se meut dans l’enveloppe de Zaara est en suspension. En fusion avec cet instant d’inertie totale, de vacuité pure, entre l’éclair et le son qui déchire le monde, là où toute vie se fige et attend. Elle regarde furtivement un ou deux singes qui font les rebelles et balancent des vannes bien à eux. Elle pense que même la canopée à ses punks à chiens.
Face à Zaara, le tigre est figé, attendant qu’elle bouge pour bondir. Elle se remémore les temps où elle avait appris la géomancie, l’alchimie chinoise, le tigre face au dragon, l’opposition du souffle et du semen. Ou l’accord parfait des deux. Le tigre est sur son territoire mais il sent que Zaara est de tous les territoires. Il sent qu’elle est le vide rempli du rêve de tout. Des nuages, la lumière s’échappe en un faisceau dense et semble se mouvoir comme une poursuite, anticipant chaque mouvement des deux titans. Les dieux ne veulent jamais rien manquer du spectacle de la vie.
Zaara tourne autour du tigre, dévorant l’air comme pour en absorber toutes les influences maléfiques. Elle purifie l’espace, le filtre, ne garde que l’essence, la force brute de la jungle. Elle se rapproche, doucement, l’échine courbée, tanguant d’un pied à l’autre, ondulant des formes. Une valse à l’issu incertaine. Zaara a ses yeux rivés sur les pupilles dilatées du félin, transperce l’iris, goutte sa lumière intérieur. Le jeu d’ombres que le vent, les branches, les feuilles et le soleil inventent est un hallucinogène puissant et l’espace semble être façonné d’images fractales. Des ombres oblongues s’étirent sur le visage de Zaara comme un tatouage initiatique.
Le contre jour dessine un duvet irisé autour de son enveloppe corporelle. Ses muscles se contractent, prêt à projeter en souplesse son corps vers l’inconnu. Elle est le dragon. Elle se souvient avoir été il a des milliers d’années cette fillette qui riait, qui fuyait le monde des adultes. Elle se souvient du tigre des rites anciens de Malaisie. Celui qui conduit les profanes dans la jungle pour les initier. Les dévorer avant de les faire renaître. Elle se souvient du tigre et de ses crocs acérés. Elle se souvient du dragon qui s’est réveillé au fond de son ventre. Elle se souvient avoir réussit à être de nouveau celle qu’elle était vraiment, tapie sous les feuilles opaques de son inconscient. Elle griffait, déchirait, lacérait, brulait ses peurs et la servitude. Zaara vient de réveiller le prédateur qui l’habite. Cette fois encore, le dragon est prêt à déchiqueter ses certitudes pesantes, à libérer ses pensées instinctives, à réveiller son cerveau reptilien. Elle est dragon, sauvage, agressif, s’envolant hors de la jungle étouffante de son déterminisme. Dragon qui ne connaît pas le pardon, ne juge pas, délivre la partie la plus pure de l’esprit. Ce dragon est l’être véritable qui se réveille en elle, chaque nuit un peu plus. Figure supérieure de sa conscience. Elle devient ce qu’elle est. La peur n’existe plus. Elle contrôle tous les circuits énergétiques de son corps, visualise et guide chaque connexion de ses synapses. Elle est pleine du seul vide.
Zaara et le tigre sont face à face à se jauger, se renifler, leurs yeux plongés dans l’âme de l’autre. Mais le tigre sait. Il ferme les yeux, baisse la tête. Sur sa nuque offerte, le souffle de Zaara est brulant, comme un vent cosmique venu emporter le chaos.
Le tigre pose ses rayures au sol.
Zaara le caresse puis enfourche la Honda et s’évanouit dans la forêt, la nuque ornée d’une échine de feu. Les dieux montent le son de la jungle quand la 750 débridée téléporte Zaara à 9000 Hz vers des abîmes de lumière.
Elle attend le 74 à l’arrêt Lodi village. Elle a consulté les horaires, il devrait être là dans deux minutes. Normalement, elle serait allée à pied aux Danaïdes, mais avec cette chaleur. Elle n’a pas envie d’arriver en nage à ce rendez-vous. Il y a peut-être un boulot à la clé.
Ses cheveux trop lourds dégoulinent dans sa nuque, elle a oublié sa barrette au bord du lavabo. Il n’y a pas un poil d’ombre de ce côté de la rue. Pas d’abribus non plus. Sous sa robe en lin jaune elle a enfilé à la va-vite une culotte en coton achetée il y a des années dans cette boutique de Notre Dame du Mont, comment ça s’appelait déjà, la vendeuse était belle, disons plutôt qu’elle avait une gueule, une gueule d’indienne Cherokee, un jour elle était tombée malade et on ne l’avait plus revue, le magasin avait fermé.
Le conducteur du 74 attend à Castellane que son collègue vienne prendre la relève, déjà dix minutes de retard et il n’arrive pas, ne répond même pas aux messages. Est-ce qu’il doit prévenir Sandrine, elle va criser c’est sûr, Sonia fait encore la sieste et elle prend son service à seize heures trente. Il hésite à remettre le contact pour avoir un peu de clim. Les passagers s’impatientent, tout le monde est à cran.
Elle ne sait pas si c’est elle qui a un peu maigri ou si c’est la culotte qui a pris un coup de vieux, toutes ces années oubliée au fond du tiroir, mais la bande côtelée de coton orange se relâche dangereusement autour de ses hanches, elle a l’impression que si elle bouge sa culotte va tomber. Il faudrait peut-être la jeter. Ou la porter avec des pantalons ? Oui, plutôt ça. Elle est quand même sympa cette culotte, avec son imprimé orange et violet à la Keith Haring.
Le 74 est carrément en retard. La chaleur intenable. Le contact du coton sur ses fesses humides lui rappelle soudain son premier amour, le sentier qui mène à la plage, les parfums de myrte chaude, le sable collé à la peau, l’élan du baiser, l’étincelle et la fièvre. Ça fait tellement longtemps. Pas connu grand chose de mieux au final.
Treize minutes ! C’est vraiment pas possible ce bus, toujours la même histoire, ils se foutent du monde ! Une dame, dont le rouge a coulé au bord des lèvres, s’insurge après avoir consultė sur l’application les horaires en temps réel.
Elle plonge la main dans son sac, trouve au fond un stylo bille qu’elle utilise pour relever ses cheveux en torsade, sort son téléphone, vérifie l’heure. Autant y aller à pied. Elle souffle, traverse la rue et avance sur le trottoir opposé, rasant les façades des immeubles, traquant chaque petit coin d’ombre en espérant que sa culotte ne va pas dégringoler. Elle ne sait pas que dans trente-deux minutes et dix-huit secondes elle va de nouveau rencontrer l’amour.
La boue
Elle vient d’une lignée de paysans : la laine, les cornes, les plumes, les ruisseaux, cet univers non consommable lui montre que les façons de ses ancêtres sont aussi les siennes. Sa grand-mère paternelle, qui n’a aucune racine paysanne, mais des vaisseaux petits-bourgeois, veut l’en éloigner. Sans succès. Elle enfourche son vélo, chausse ses lunettes de soleil, laisse le lotissement étriqué derrière elle, pour les clairières et le clapotis de la rivière. Elle croise ce type à la bedaine écarlate, guetteur professionnel. C’est le vieux plombier. Il lui fait signe.
Elle répond d’un regard furtif. Le plombier ne capte rien. Ses cheveux, encore humides de la douche, casquent son crâne et encadrent son visage d’un tortillon valable, comme des rubans de bolduc rebouclés aux ciseaux, de ceux qui font de somptueux paquets cadeaux. « Pas mal », pense-t-elle en voyant son reflet dans la vitrine de la supérette désaffectée. « Ça ressemble à l’effigie de starbuck, en plus réaliste ». Elle ressemble à ces mannequins en couverture de Biba. Elle n’a pas mis trois plombes à se faire des yeux smocky, ni tresser ses longueurs mais elle a l’air frais comme un fromage blanc à peine sortie de sa faisselle.
Le vent adoucit les rayons du soleil qui cogne fort.
Au moment de dépasser la vitrine floutée par les coups de pinceaux vandales s’ils n’étaient pas le signe patent d’un abandon, elle aperçoit une ombre, fugace, mâchée par les traces de peinture vinylique brossée à grands traits. Sous la peinture, un improbable face à face. Des allées et venues. Elle s’y attarde.
Elle caresse du regard une silhouette indéfinie. Ce qui est net et précis, ce sont les pectoraux apparents et dessinés, d’un individu de type masculin, un torse travaillé et un jean qui se fond dans le décor sauvage de la vitrine. Elle essuie ses lunettes de soleil au verre brouillé par l’humidité ambiante.
Plus rien.
Pourtant,le paysage vu à travers la vitre embuée n’a rien d’une chimère.
Elle se remet en selle. La silhouette distinguée à travers la vitre l’intrigue. D’où sort ce type ? Un bellâtre ? Un chevalier de l’apocalypse ?
Elle qui déteste le lèche-vitrine, elle racontait à sa copine Zoé que les occupations les plus banales sont parfois les plus surprenantes. Durant tout le trajet vers la rivière, l’indistinct personnage viril l’accapare avec une force rageuse. Elle ferme les yeux : elle le voit. Elle voit un banc : elle s’y couche, car son corps est accueillant. Elle dévisage un copain de lycée : elle entrevoit cet éphèbe approximatif et inapprochable. Elle pédale le long du chemin, les perles de sueur transpercent son débardeur. Son dos s’orne d’un nouveau motif, éphémère, aux contours aussi imprécis que cette image brouillée et persistante.
Elle reprend son chemin vers la petite plage. Le chemin s’étale devant son vélo comme un ruban de terre gonflé par la chaleur. Au croisement des sentiers forestiers et du chemin vicinal,trois chiens blancs et un chien noir balancent leurs poils trempés. Le portail de la maison dans les bois ne doit pas être bien fermé. Les labradors sentent le foin, le fumier et la douce robe des rosiers. Ils s’approchent d’elle avec toute leur prestance. Ça l’oblige à ralentir. Ils activent leur truffe : ils la reconnaissent, elle passe plusieurs fois par semaine. La meute familiale se greffe à l’attelage, et, telle Hécate, elle poursuit le bout de trajet restant les chiens haletant à ses côtés.
Le récit passe comme un vent tiède à travers une moustiquaire.
Leurs jappements font fuir un chat errant, reculer une vache. Elle atteint le pré sous lequel s’étend la rivière, pommade fraîche et verte. Elle pose son vélo,s’étend à l’ombre des noisetiers. De là où les chiens boivent, la rive se déroule en langue tantôt caillouteuse, tantôt boueuse. Sous son corps jeune, les pousses d’herbe, les pâquerettes s’activent à la chatouiller. Impossible de rester sur ce tapis vert. Elle se déshabille, glisse ses pieds dans l’eau nappée de mousse et se drape toute entière du baume liquide. En quelques brasses, elle réchauffe son corps brouillé par le réveil précipité. Se pose sur l’ancien plongeoir, offerte au soleil naissant. Elle frotte ses pieds sur un rocher incrusté d’algues, de fossiles râpés, duquel bouillonnent de petites bulles emprisonnées dans la nuit des pierres. Le halo tabasse ses yeux, empoigne sa peau sans bronzage. Ses cheveux courent le long de ses côtes. Elle fait le plein de calme avant les vacances trop occupées. Son frère, sa sœur, sa mère qui partent et reviennent, son père – qu’elle attend. Quoi ?
La vie est un tourbillon. Les branches arquées du saule pleureur égrènent les feuilles frêles, tombent, ploient, comme si elles voulaient percer le sol et y reprendre vie. Si la vie peut parfois l’assommer, elle renifle les souvenirs rieurs comme celui du chantier derrière la vitrine
Fragments
Il faut toujours la prendre par la main pour ne pas qu’elle s’effondre
L’écouter se perdre dans l’enfance qui revient à grands coups de ratures
Et percevoir le brouillard de ses incertitudes
Elle se perd comme le petit Poucet
dans une forêt de mots dont on peine à dérouler le sens
Il faut être caillou tout rond et délicat et l’aiderà trouver un chemin
Et donc être là, pour ne pas qu’elle s’effondre.
Dans les yeux, sur le visage, ces signes de mélancolie dans le même caractère que ce qui s’écrivait
il y a longtemps de cela.
Les rides ont raviné sa peau à force de vieillir et laissé des méandres dont on ignore la source.
Dans son lit, couché près d’elle, un petit chien en peluche qui caresse sa joue comme s’il était vivant,
modèle chiffon d’un animal qu’elle a tellement aimé.
Dans la tête ça se mêle et s’emmêle, elle appelle ses parents, elle devient petite fille soucieuse
et tourmentée. Elle a perdu son caractère d’enfants joyeux qui peuplaient son enfance.
Sur les mains, des rigoles de veines qui sillonnent la peau. Parfois, une contorsion involontaire, un mouvement machinal, le battement d’une mesure sans musique.
Et le regard craintif et peureux qui s’accroche obstinément à la vie pour ne pas s’effondrer.
Ce soir c’est la poire craintive, qui fait son entrée sur la table à dessert.
L’endive peureuse, noyée dans un flot de mauvaise sauce disparaît dans la poubelle
d’une contorsion du poignet de la cuisinière. Le baron est furieux, c’est une grosse
légume, et elle est payée pour se mêler de ses affaires, donnez nous maintenant du
flanc au caractères d’enfants, Zan !
Il fait froid dans le pré, il gèle.
Le dos des vaches aux caractères d’enfants, ondule et frissonne dans le vent.
Sur un air de contorsion, une pieuvre aimable et un bar craintif et peureux,
Les bras étendus nonchalamment sur la corde à linge,
se mêlent pour réchauffer leurs haleines de baleine.
Les hommes aux caractères d’enfants, étaient autrefois des poupons roses et joufflus,
Leurs mères les gavaient de lait tiède où se mêle la semoule de mais à la fleur d’oranger.
Ceux ci repus d’amour voyaient leur peau se tendre, et la graisse, sur leurs cuisses,
causant leurs contorsions difficiles, il arrivait parfois qu’ils fussent rendus craintifs et peureux,
lorsqu’il fallait se battre, sauter les haies, se jeter du pont dans le fleuve.