Une rose est une rose
Est une rose 1
Aucune sans épine
Etendards fragiles
Barbelés de beauté
Fils cousus d’un monde
Aux pétales brûlées


Un corps est un corps
Est un corps
Le mien grêlé d’échardes
Les yeux funambules
Sur des sarments de ronces
Ma peau, un récif d’orties
Je pique à fleur de mots


Trémière aux flancs des murs et murailles
Pétales pâlies des parfums de suie
Suie je suis et suis
La course d’un vent de foudres et d’incendies
De folies


Le monde est monde
Est immonde
Le temps écosse ses levures dans mon ventre
Avec l’haleine acide des blessures
Que la nuit ne suture plus
Je suis d’aubes et d’épines.

1 Gertrude Stein, dans son poème « Sacred Emily », 1913.

L’entropie rêveuse

On se couche pour être allongé.e, tu t’assois pour être assise. Vous pouvez rester debout pour être debout. Puis la respiration est faite d’inspirs et d’expirs. Ou d’expirs et d’inspirs. Mais pas les deux en même temps.
Quand le rêve commence, j’oublie de respirer bien sûr. Pourtant je vis, à la fois tout et à la fois rien. Je m’exalte, me disperse, me caresse…me stigmate, me courbe et me plaque lorsque je m’oublie comme alliée.
Faut-iel une énième secousse pour que le mouvement rappelle la chair. Retour tantôt droite dans mes bottes, tantôt toujours bien à côté.

Respirer

Respirer, c’est inspirer et expirer
C’est absorber l’air et le rejeter
Respirer fait battre le cœur
La respiration influence ses battements
Rythmes cardiaques et respiratoires s’accordent

Et, pourtant, les gens sans cœur respirent
Ceux dont le souffle est coupé
Ont le cœur qui bat à cent à l’heure
Et l’on respire de la même façon
Avec un cœur de pierre ou un cœur gros comme ça

Exploration intérieure
J’examine ma respiration
Air, cœur, sang, circulation
Inspirer, expirer
Battements
Il ralentit, il accélère

Le cœur se muscle,
Se met au diapason
Air, cœur, sang, circulation
Enfermé dans sa cage
Il est libre de ses battements


C’est lui qui décide
Air, cœur, sang, circulation
La simple volonté
Ne suffit pas à arrêter
Cette mécanique humaine bien huilée

Est-on vraiment libre quand on respire ?

Comment voir clair quand il fait noir ?

Ça nous sied parfois, de ne rien voir. Ça nous “arrange” de fermer les yeux, de fuir en nous-même, de se tenir à l’écart du monde et laisser le temps à sa course folle, pendant que nous nous excluons, les pouces sur les yeux. 
Stop. Pause.
Par préservation, l’espace d’un instant, on se sauve du réel, devenu insupportable, assourdissant, envahissant. Mais le plus souvent, on veut voir. Être là. Les pieds dedans, en plein. Immobile, en mouvement, captivé, par-dessus l’épaule, émerveillé, scandalisé, peiné…  on veut voir. Voir pour dire : on y est. On existe. On fait partie du Game.
Voir à tout prix. De toutes les manières. Même la nuit.

D’abord, nos yeux sont incroyables, Ils caressent la nuit, la déduisent, la poursuivent, la percent … Il faut laisser les pupilles s’acclimater, leur diamètre s’élargir afin qu’ils absorbent l’infime lumière. Car pas d’obscurité sans lumière. Elle se glisse, s’immisce dans les interstices. Il y a toujours un espace vide, une ouverture, même minuscule. Une trouée à combler. Une ombre à dessiner. Ainsi, nous voyons. 
Gris.
Oui,  “la nuit tous les chats sont gris.”

Puis, n’oublions pas notre grand pouvoir : la richesse de nos sens ; l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher et la vue.
Cinq ! Comme les doigts de la main.
Quand l’un manque, les autres prennent le relais comme si de rien n’était. Notre vue est altérée par un manque de clarté : nous nous concentrons davantage sur les bruissements, les parfums, les choses que l’on frôle.

Après, il faut compter sur la connaissance, l’expérience, l’habitude, l’usage. rangés dans un tiroir de notre mémoire. La grande armoire dans laquelle on tire une représentation : le contour, le trait, la forme, la couleur, la matière etc… ainsi nous “voyons”, mentalement.

Et l’Imagination ! Cette fabuleuse faculté ! Du latin imaginatio image, vision. Un puits sans fond, une eau vive et débordante. 
Sans limite. 
Intarissable.
Évidemment, elle est empreinte de fausseté mais ne serait-ce pas une autre manière de regarder ? Voir ce qu’on aimerait et non ce qui est.
Histoire de mettre de la lumière quand on voit tout en noir.

Sinon, il y a la lampe, dans la poche révolver, à braquer sans réfléchir, crûment.
Mais c’est d’un vulgaire !

À pierre fendre

J’ai poussé la pierre
j’ai fait rouler la pierre
j’ai cogné la pierre
j’ai tapé la pierre du pied
j’ai shooté dans la pierre
j’ai envoyé la pierre valser
j’ai fait valdinguer la pierre
mon pied la pierre et vlan
hors de mon chemin la pierre !


La pierre a roulé
la pierre a ricoché
la pierre a dégagé au loin
la pierre a fini dans le fossé
la pierre a mordu la poussière
la pierre a atterri à l’envers voilà
c’est la place qui lui revient !


La pierre est dans les broussailles
la pierre est dans les ronces
la pierre est dans les orties
la pierre est dans l’ornière
tant pis qu’elle y reste !


Elle a crié la pierre
elle souffre
elle suffoque
elle étouffe
elle brûle
elle gèle
elle subit un calvaire
elle est au fond du trou
je sais qu’elle a mal
je le sens bien
et je crains le pire
mais comme moi
elle n’a qu’à s’y faire !


Oui, j’ai shooté dans la pierre
qui était sur ma route ce matin
mais pourquoi demander pourquoi ?
pourquoi jouer les innocents avec moi ?
pourquoi demander l’air de rien ?
alors que tu sais très bien pourquoi.
J’ai shooté dans ce gros caillou
c’est parce que j’étais en colère
contre toi contre moi
le pied le caillou la colère
le poème le dit
tu n’as qu’à le relire.


La colère est dans la pierre
la pierre est dans le fossé
tout au fond avec le chagrin
le chagrin la colère la pierre
son cœur s’effrite comme le mien
il est tout gelé tout sec
et pourtant il saigne toujours
crois-moi.

Deux fois par an, quand on passe une certaine latitude, tour à tour, la nuit remplit le jour puis le jour remplit la nuit.
C’est une histoire ancienne, on la raconte encore parfois au bord des lacs du Grand Nord dans ces forêts tapissées de myrtilles, qui sentent le pin.
Le Jour au Soleil Étincelant et la Nuit à La Lune Douce se partageaient alors le temps quotidien à parts égales, et les êtres du monde vaquaient à leurs occupations le jour et dormaient la nuit. Un matin alors que le soleil se levait, le Jour dit à la Nuit :

  • Moi, Jour au Soleil Etincelant, je suis le plus bénéfique aux être de la Terre. Grâce à moi, les fleurs des prairies poussent, et les fruits sur les arbres des forêts mûrissent.
    Grâce à moi, les beautés de ce monde sont visibles, les couleurs vibrent. Je suis et la chaleur et la douceur de vivre. Qui donc n’aime pas le jour sur cette Terre ? Qui n’aime vivre au Grand Jour ?
    Qui a peur de moi ? Je suis, à coup sûr, de nous deux le plus indispensable au monde terrestre. »
    La Nuit aussitôt répliqua : 
  • Moi, Nuit à la Lune Douce, je suis l’alter égo que tu ne peux pas voir, tout ébloui que tu es de ta propre lumière. Tu n’y peux rien, ainsi est fait Jour aveuglé par son orgueil et qui ne voit pas qu’à la lumière est nécessaire l’obscurité. Les êtres et les choses du monde se reposent sous mon toit et dans leurs constellations, mes étoiles aux reflets d’argent diffusent une lumière ancienne pleine de sagesse. Je suis l’abri des poètes et des poétesses, de celles et ceux qui voient dans l’invisible, l’ami des chouettes et des hiboux, et c’est sous mon regard attentif que les enfants du monde apprennent à
    rêver. »

Mais le Jour n’était pas convaincu. La Nuit lui proposa que deux fois par an, chacun leur tour, l’un et l’autre occupent toutes les parts du temps. Les jours où le Jour occupait toutes les parts du temps ne changèrent pas les habitudes des êtres de la Terre : ils continuèrent à vaquer à leurs occupations et ils se protégèrent de la lumière pour dormir. Mais les jours où la Nuit occupait toutes les parts du temps, les humains inventèrent les fêtes pleines de magie, les sabbats de sorcières pleins de joie, la lueur des bougies et les fêtes du feu, et le monde accoucha des lucioles. Et le jour dut admettre que les beautés du jour étaient aussi indispensables que celles de la nuit.

How to become James Bond ?

Être James Bond c’est faire l’état des lieux, sauter du train en marche, rouler sur la terre, amortir la chute, se relever et continuer. 

D’abord, Live and Let die (1973)  : faire l’état des lieux

Il faut se souvenir avec précision et méthode. Se rappeler que la mémoire n’est pas toujours vraie, que c’est un récit comme un autre, toujours incomplet. Il n’y a pas toujours d’archives de la douleur. Il faut se dire que les objets qui contiennent la mémoire ne sont pas une preuve du récit : le canard de bain DJ jaune en plastique me donne envie de t’appeler. Les objets donnent une fausse sensation de réel aux souvenirs recomposés. Tu devais savoir ça, tu m’as offert tant de cadeaux. 

Une lettre d’amour condamne la mémoire au raccourci de la nostalgie. 

Et puis : Licence to kill (1989): prise d’action / sauter

James Bond fait toujours confiance à son instinct. Je dois me souvenir, sans transformer le récit. 

Une histoire est toujours dense quand elle vaut la peine d’être racontée. Il faut extirper ses archives personnelles du tissu du récit général. Je ne dois pas transformer la mémoire en ta vérité historique à toi – j’ai d’autres archives que je dois m’employer à déterrer, sortir de la terre avec mes ongles – et ton récit me paraît être aussi étranger que la campagne la nuit. 

C’est toujours une affaire de gestes. Ceux qu’on reproduit, ceux qui nous échappent, ceux qu’on imitent et ceux que l’on retient. Face à toi,  je dois ne pas bouger. Immobile, invisible comme si j’étais déjà morte. 

      Si je bouge : tu tires. 

Ça a toujours été comme ça et là dessus, je sais que ma mémoire ne me ment pas. J’ai toujours peur que tu tires. James Bond n’a jamais peur. Ni du noir, ni du silence, ni de toi. 

Mon cerveau fait un geste vers ton souvenir, le restaurant, tes lèvres, le cinéma. Parfois, c’est simplement une mémoire du corps et des couleurs. Un geste à toi et je me retrouve coincée dans un train lancé à pleine allure, qui file entre nos images déformées par la vitesse. Elles s’enchaînent les unes à la suite des autres, entre le sifflement du vent et le tremblement du train sous mes pieds.  Alors je dois sauter vite, avant qu’il ne soit trop tard,  même si ça veut dire perdre la vie à tout jamais

Parfois je reste longtemps figée, à regarder les images défiler en accéléré

ton jogging adidas    ton regard    la cime des arbres    tes seins    ta bouche    les champs de blé    tes dents    ton ventre    ta voix    les lacs    tes poils

 – J’aurais tellement aimé qu’on trouve une vérité partagée –  

C’est toujours tes mains que je vois, derrière la forêt les poteaux électriques la lune les cinémas – la vitre du train. 

On ne devient pas James Bond avant d’avoir sauté. 

Et Tomorrow never dies (1997), réguler sa respiration / se relever 

James Bond lutte contre les limites de son corps. C’est comme le crawl dans la piscine municipale, au début ça brûle dans les poumons. On s’étouffe avec le chlore, ça coule dans la tête par le nez. Je dois désinvestir mes pensées de toi – faire cet exercice encore et encore. Ça provoque un incendie dans les muqueuses cérébrales et finalement – ça va – la respiration se régule et on peut nager autant que l’on veut.

Pour finir,  No time to die (2021): continuer

Il part toujours du concret. Il est nécessaire de créer de nouveaux rituels partout autour de soi quand une certitude s’effondre. Je ne crois plus en toi.

Si je pars de ce postulat, alors je dois trouver une autre vérité. 
Si ne plus croire en rien c’est se laisser mourir alors je dois faire exploser Mcdonald’s, boire de l’eau filtrée et faire de la rando. 
Si je l’écris beaucoup, ça devient vrai. 
Si j’oublie comment écrire, j’écris mon prénom. 

To become James Bond I have to remember you precisely 
be wary of my memory
I have to jump off the train 

Diamonds are forever, so does that make us rocks ? 

Comment décrocher la lune en gardant les pieds sur terre ?

  • Laisser vous d’abord toucher par les vacarmes du monde et leurs échos d’effondrement.
    C’est douloureux, certes, mais indispensable pour réveiller en vous un sentiment de révolte
    et d’indignation trop longtemps enfouis dans les impératifs concrets du quotidien. Vous
    pouvez y mêler des sensations de tristesse, d’empathie, d’impuissance, ainsi qu’un fond de
    colère, afin de former le sol dans lequel vous enracinerez votre quête.
  • Adressez-vous ensuite au ciel, jusqu’à ce que son silence vous soit insupportable. Servez-vous
    de poèmes et de mots de louves, de souffles de nuits et d’échelles de Babel, usez vos genoux
    à la seule hauteur de ceux qui sont tombés
  • puis levez la tête vers les nuages, trempez-la dans des pluies qui feront enfin fleurir les
    déserts
  • et laissez-vous traverser par les poussières d’univers, laissez-vous bouleverser par les fusions
    de nouveaux noyaux. Réinventez l’histoire des particules élémentaires, foulez leurs sentiers,
    arrosez-les de nuits
  • choisissez celles-ci de lunes pleines et de marées sauvages, laissez-vous porter par la brume
    des étoiles, faites de votre corps une plume
  • et trempez-la dans l’encre discrète des gestes tendres, des gestes doux. Distribuez-les
    comme des pamphlets. Répandez-les sans calculs ni philosophies. Dispersez-les comme des
    vents fous.
  • Il se pourrait bien alors que naisse une faille de clarté dans les trous noirs du monde. Une
    faille aux allures de croissant.

Divergence et focus

Elle enduit ses mains, rassemble ses cheveux. Pour la chaleur et les idées éparses. Il y a une heure, elle s’était allongée de tout son long sur le carrelage froid. Une immobilité juste apparente. Car chaque cellule se dépose par gravité avec les secondes qui passent. Les muscles relâchent doucement. Le sol en ami. La  victoire toujours renouvelée d’y déposer son poids gramme par gramme. 

Elle pense à ce film 21 grammes qu’elle n’a pas vu mais dont elle se souvient. Toujours étrange cette mémoire qui s’allume à un mot, une situation, une odeur. Ces flash qui déboulent à l’improviste et dont il faut bien faire quelque chose. Les accueillir et les laisser partir. Suivre leur lumière un bout d’instant. Se dire qu’ils n’arrivent pas par hasard, les prendre comme un appel. Un sens possible. 

Elle roule sa tête comme pour en vider le sable, masse son crâne serré. Elle attrape ses genoux entre ses bras, écoute la plainte de sa hanche, se balance pour étirer le bas du dos toujours raide. Elle lance ses pieds vers le ciel, tourne ses chevilles. Elle pense aux nourrissons qui ne savent pas encore que leurs pieds sont une partie de leur propre corps. Leur étonnement jubilatoire. Elle a relu le matin une phrase de Boris Charmatz. Les danseurs sont le fruit des expériences qu’ils ont traversées. Elle se dit que c’est le cas de tous les artistes, les artisans, les travailleurs, les enfants, les humains. Façonnés par leurs vécus et heureusement aussi par leurs imaginaires. Sinon un insupportable déterminisme, déjà trop présent, même d’esprit et de corps. 

Elle commence sa danse au sol, déverrouille les articulations. Mettre de l’air. Une succession de contractions et de relâchements. Finalement comme la vie.  Donner son poids sans s’alourdir. 
Garder la direction, ajuster son axe. Chercher son centre pour pouvoir se laisser tanguer. 

Envoyer du souffle dans les espaces qui coincent, les zones étriquées où le corps suffoque. 

Elle a toujours puisé son énergie dans les sensations qui l’assaillent. Autant en faire une force. Elle sait injecter dans le tendu et le lourd de la poésie dansée. Un attendrissement de mots et de gestes. 

Les contours de la pièce deviennent plus nets, le monde autour plus présent. Elle est prête pour sa journée.  
Rejoindre la danse du monde de plain-pied.
La danse du monde.
La danse terrible d’un monde tenaillé. 
Mais la vie toujours. 
Le mouvement. 
Sortir.
Sortir les espoirs chevillés au corps

Rosa Rosam Rosae

Elle savait déjà tant de choses, avec le temps qui se répète et se rabâche. Elle avait appris beaucoup beaucoup de choses, bien assez, pensait-elle, pour tout ce qui est important et nécessaire : parler, lire, écrire, aimer, aimer encore, aimer toujours et faire l’amour. Elle savait faire ce que tout le monde sait faire, c’est-à-dire à peu près tout ce qui compte, à peu près ce que tout le monde sait et elle le faisait à peu près bien, croyait-elle. Mais elle se trompait, elle ne savait pas grand-chose d’elle et de l’essentiel.


Un jour, un autre est venu avec sa langue. Une autre langue. Une langue qu’elle ne connaissait pas. Qu’elle n’avait jamais apprise. Une langue étrangère, une langue qu’elle n’avait jamais entendue auparavant, mais qu’elle comprenait, une langue différente et surprenante. La langue nouvelle avait tout chamboulé. Elle et sa vie.


La langue, d’abord, avait pénétré doucement les yeux. Les signes, noirs sur blanc, étaient entrés, aspirés par les pupilles, et ils n’en étaient plus jamais ressortis. Immédiatement séduit, son esprit s’en était emparé avidement. Elle avait fait son chemin, sans forcer, la langue de l’étranger. Elle était parvenue au centre, au point névralgique. Elle s’était installée dans la tête, dans la place, là, dans le cerveau, sans demander, si oui ou non, ceci cela. Mine de rien, elle avait bousculé les convenances, les habitudes, les savoirs, les vieilles connaissances, les a priori, les règles, les réticences. Elle s’était assise, là, bien confortablement, au centre, comme un reine, adoubée, souriante, confiante, maîtresse absolue en son royaume sur ses sujets.
Et puis, descendant petit à petit, dans la bouche, dans la gorge, dans la poitrine, se roulant dans la salive, cognant les dents, glissant contre les parois de chair humides et roses, la langue de l’autre s’était mêlée, entortillée, à celle de la fille. Elle prit corps et, pénétrant le corps, elle occupa de plus en plus d’espace, tant d’espace, qu’il était devenu dorénavant impossible à la fille de penser et de vivre, sans elle.


La langue l’avait embrassée. Et ce fut fait. Il était trop tard pour désapprendre, pour méconnaître, pour faire semblant, pour oublier. Elle l’avait sur le bout de la langue, sur le bout des doigts, elle l’avait à l’esprit, elle la savait parfaitement, elle la connaissait par cœur, cette nouvelle langue, ces mots de l’autre, ces tournures, ces articulations, ces silences, ces rythmes, courts et lents, ces ponctuations, ces respirations, ce souffle. Elle en était emplie. La langue la possédait, la possédait si bien qu’elle en rêvait. Elle rêvait de la langue dans la langue. De jour comme de nuit, elle en rêvait.


Ce langage de l’autre était devenu, à présent, quoi qu’elle fasse, dise ou pense, essentiel.