Elle –
taciturne dans le coin tout au fond.
On disait d’elle – elle n’a pas la langue dans sa poche
et depuis qu’il lui a dit – je me suis toujours senti seul avec toi,
son coeur est sourd.

L’avalanche en plein dans le corps,
elle n’entend plus la neige tomber.

Certaines blessures sont enfouies, celles dont on se souvient
comme un rayon de soleil en hiver, sur la brise endormie du matin,
celles dont elle s’accommode.
Et puis il y a les blessures béantes qui suintent sous sa peau intacte ;
brûlantes dans chaque recoin,
elles n’épargnent aucun sourire.
Il y a aussi celles 
freinant la vie sans vergogne, 
qui soudain se laissent panser par des promesses,
choyer par l’irrésistible abri de l’amour ;
soudain se laissent épauler par un brin de lumière,
un élan de folie,
un demi centimètre d’espoir.

Certaines blessures arrachent et recollent,
d’autres
éteignent les goûts et les couleurs.

Un fragment de miette est une miette. Le fragment s’émiette en multitude de miettes.
La trace d’un reste hante la miette comme le souvenir d’une trace brisée. Comme le reste
d’une substance qui suppose sustenter.
Persiste


Je me nourris de miettes. Le rien me comble. La mémoire d’un plein désormais vide
m’occupe et me déborde : abondante liqueur creuse…
Elle absorbe et râcle
Elle est la bile qui ronge l’envie alanguie


Elle est l’attente latente qui demeure à ma fureur
Qui m’écrase et m’appesantit
dans un entre temps qu’aucun système n’établit.


Eclate.


Suppurante plaie, rauque abcès s’écoulant d’une lenteur immodérée
Purulente. Dégoulinante. Trou en décomposition – consume.
L’abcès vit dans la plaie.
Alors la moisissure s’enracine. Alors d’invasives tentacules dénudent mes organes, me
possèdent : je moisis.


Et préfère la trace à la présence.
Et préfère rien. quitte à en perdre miette

Quand je regarde, je regarde – quand je regarde, je me plisse, j’ai les yeux qui vieillissent – quand je vieillis j’ai la vie en moi qui circule – quand je vis, je ne sais pas avant, je ne sais pas après – quand je vis je ne sais pas ce que je choisis.
Je marche les yeux grands ouverts, parfois ils regardent et parfois ce ne sont pas eux
Je ne suis pas seule dans mes yeux, nous y sommes une foule, tapie, ensemble,
Je suis assise dans mes yeux, blottie contre une paroi, protégée, hermétique, opaque. La lumière passe et repasse, je suis dans l’ombre, je suis projetée dans la clarté.
Une personne se lève, qui est-elle, que fait-elle
Comme un morceau de présent
Elle regarde délicatement au dehors,
s’éloigne de la paroi, puis,
adressant un regard de fraternité, quitte le groupe pour l’invisible,
Descend
Choisit.

Tu es debout seul sur le palier de ta chambre
Tu es debout seul, face à moi
Tu es seul dans l’obscurité
La lumière projetée de la lune sur le sol ton ombre
Ton ombre démesurément disproportionnée
Le parquet de chêne supporte en grinçant ton ombre
Tu es seul nu Tu es obscène
Tu n’es pas seul
Je suis seule face à toi.
Je ne veux pas te voir nu.

Je cris
– NON !
As tu peur ? Pourquoi ai je peur de te voir nu dans l’obscurité froide de la lune ?
Tu m’exhibes ta bite les jambes écartées
– Quoi, c’est la première fois que tu en vois une ? C’est sûrement pas la dernière !
Je n’ai pas 7 ans.
Es-tu mon père ?

Je me venge. Je ne suis plus seule. Tu es toujours seul debout nu moche dans ta laideur putride.

Je suis debout, je suis grande, je dépasse ton ombre, je suis avec mes ami·es, nous sommes toustes là,
objets contondants comme des mots les mots de la justice les mots de la puissance retrouvée, objets
contondants prêts à te péter la gueule, à te jeter au sol, les mots de ma vérité, les mots que tu m’as
empêcher de penser, les objets contondants que je n’ai pas pu te balancer.

Je les dépose à tes pieds au creux de ton ombre juste sous ta bite pendante.

Mes ami·es me regardent, me soutiennent, le parquet en chêne me soutiens et s’effondre, s’évapore
derrière moi. Tu tombes sous mes mots, sous mes coups. Plus personne pour me retenir. Je me défends je parle, j’existe, j’ai ma propre lumière.

J’ai mon ombre, je te laisse la tienne.

Je te laisse ton froid, ta fumée, tes cris, tes insultes, ton sarcasme, ton mépris.

Je n’habites plus dans ton ombre.

Je dépose mes mots ma vérité mon vécu mon histoire là à tes pieds. Je me retourne et sans peur je m’éloigne, je m’extrais. Je n’ai plus froid dans mon dos. Ta présence s’émiette. Le soleil se lève. J’ai chaud depuis ma colonne vertébrale. Je m’appartiens.

Tu ne voleras plus mes pensées ni mes nuits.

Il fait jour en moi.

Pelouses vertes

J’étais là quand ils sont venus planter la pelouse
pour recouvrir de brins pareils la terre
qui occupait tes mains du matin au soir
j’étais là

pour l’enterrement de la terre

j’étais là

j’ai senti la pelouse fière
plantée
comme un premier jour de quartier pavillonnaire
la tournée des voisins
c’est nous – sourire sourire
c’est nous maintenant
J’étais là
planté
j’ai détesté une pelouse verte
pour la première fois

J’aurais voulu filmer

comme portables sur police dans scène de lynchage
consigner l’ostentatoire
j’aurais voulu quand
le dernier coup de bêche
sous tes yeux
et les loupes qui les grossissaient absurdes
tes yeux bille
qui commençaient à rejoindre les pierres
tes yeux ahuris tes yeux poisson
roulés au sable d’une mauvaise nuit quand
le dernier coup de bêche
pénible
et que les larmes coulent en silence
j’aurais voulu
te dire des choses qui repoussent
mais l’herbe avait déjà tout pris

J’étais là et ce carré de jardin était la preuve que
tout passe
la preuve que
ce que l’on aime
tout
pourra être recouvert d’une pelouse verte

J’étais là et c’était la preuve que
tout ce que l’on aime mérite d’être aimé
Que les pelouses
aussi
peuvent recueillir le pardon.

Un désastre

1973

Mort de Picasso Coup d’état au Chili Bongo réélu au Gabon Naissance de Christine Arron Le cercueil de Pétain est volé Décès de Fernand Reynaud

Je suis né. C’est le début. Un bébé qui crie, s’époumone. Il a faim. Elle vient, elle lui sourie et lui donne à manger. Tout va bien, il s’endort.
Je suis né sans douleur. Accouchement sans. Pour moi en tout cas. Pas de souvenir de la moindre angoisse, du moindre cri, de la plus petite goutte de sang. Naissance immaculée. Naissance vierge.
Pour elle, ma mère, ma maman je ne sais pas. Lui poser la question aurait été délicat. Peut être la force de l’habitude ? Après tout je n’étais pas le premier mais j’étais le dernier. Tous aimés, tous choyés, tous nourris. Un beau début. En fanfare !

1989

Démocratie au Chili Naissance de Teddy Riner George Bush président Fatwa pour Salman Rushdie Loi contre le dopage Inaugration de l’opéra Bastille Prost champion du monde Multipartisme à Madagascar Bicentenaire

Et moi et moi et moi…je trace ma route. Ecole, pension, premières cigarettes, masturbation. Je croise des filles. De loin. Pas toucher. Oui de très loin. Ça fait peur. Comme un continent inaccessible et dangereux. Sans doute ce qu’on ne connaît pas effraie. Les filles, leurs corps : seins, sexe, plaisir, jouir, faire jouir….Faire jouir ? On m’avait pas expliqué ça non….Penser à l’autre…non…

J’avais le droit moi. J’étais l’enfant de la maison. J’avais ma petite royauté. Rien ne devait me résister. J’étais moi d’abord. Sans le savoir je m’éloignais.

2020

Contamination attaque de Villejuif assassinat de Samuel Patty élections à Taïwan décès de Christophe brexit premier mariage homosexuel confinement

Elle m’a dit je t’aime. Moi aussi j’ai dit mais je savais pas. Elle c’est Marie. On s’aime on se caresse. On est bien ensemble ; on restera tous les deux pour la vie ; c’est sûr je me dis. Peu importe Marie ; c’est comme ça que je vois les choses. Marie est à moi ; c’est ma chose et elle ne le sait pas.

13 octobre 2023

Il ne s’est rien passé le 13 octobre 2023

Soir d’automne en Bourgogne. Rien ne se passe ; tout est calme. Les voitures sont garées là où elles doivent l’être. Rien ne dépasse. Le vent fait voltiger quelques feuilles mortes. Au loin des silhouettes s’affairent autour d’une moto. Petits trafics. Un moteur puissant troue le silence. Une cité qui s’endort doucement.

La cité elle est là face à moi. Une grande barre d’immeuble sur huit étages. Des antennes paraboliques ; lueurs des écrans de télévision. Des fenêtres ouvertes laissent passer des bribes de films, de disputes, d’amour. J’avance. Je pousse la porte et je rentre.

Un hall comme tous les halls de cité ; des graffitis, nique la police,  nique ta mère….dominique nique nique…..des sacs de chips qui traînent, un ou deux mégots de cigarette et un ascenseur en panne.

Je monte doucement mon escalier ; celui qui va me mener inexorablement vers mon appartement. J’y suis. Je suis face à ma porte. Je cherche mes clés et j’ouvre.

Pas un bruit. J’allume. Un canapé de couleur brique. Des coussins. Une table basse en bois clair sur laquelle on aperçoit des télécommandes. Deux fauteuils de type anglais de bois sombre, assises en cuir vert sombre. Une large baie vitrée ouvrant sur un balcon. Des rideaux. On distingue des arbres dans la nuit qui avance. Une plante verte en piteux état, manifestement en manque d’eau. Un lampadaire au support torsadé. Au mur quelques tableaux, des images aussi et une télévision. Eteinte. Un buffet deux portes. Sur le dessus de ce buffet, une boîte de cigares ouverte, un petit cadre photo dans lequel on voit un soldat en vareuse et casque sur la tête (peut-être un aïeul), une lampe art déco. Eteinte elle aussi. Une table de bois foncé et quatre chaises gris clair à dossier droit. Un meuble bas spécialement conçu pour recevoir du matériel électronique : décodeur, amplificateur, lecteur dvd, platine pour écouter des disques vinyles.

Dans un petit couloir deux portes s’ouvrent. A droite c’est la cuisine. Moderne, sans extravagance. Vitrocéramique, lave vaisselle, lave linge. Un évier en inox.  Un plan de travail de bois clair. Divers ustensiles de cuisine sont posés : trois fourchettes, deux couteaux, un rouleau de papier absorbant et un torchon roulé en boule. Des meubles bas, d’autres fixés au mur. Microonde, grille pain, frigidaire. Des murs blancs et une horloge au tic tac incessant. Il est 22h05. 13 octobre 2012.

La porte de gauche donne sur les toilettes. Là aussi les murs sont blancs. Papier toilette. Produit anti tartre. Une siège toilette classique avec une lunette de couleur bleu ciel. C’est la seule marque de couleur. Au sol est posé un journal plié en 4. Une grille de mots croisés à moitié remplie. Un crayon et une gomme sont posés sur le journal.

Le couloir fait un coude à gauche. Au bout de ce coude une porte ouvrant sur une chambre. Une fenêtre entrouverte qui donne sur la cour intérieure de l’immeuble. Un léger souffle d’air entre dans cette chambre. Un lit à deux places, 140 x 190. Près du lit, une table de chevet. Quelques livres (V 13 , impuretés de Philippe Djian, Paris Ronis) ainsi qu’un réveil matin aux chiffres rouges. Une commode blanche 3 tiroirs sur laquelle sont posés un jeu d’échecs en bakélite, quelques photos ainsi que des objets divers : un petit éléphant noir, une coupelle dans laquelle on trouve des piles, sans doute usagées, un bâton de pommade pour les lèvres. Un vase sans fleurs. Dans un petit cadre noir découpé en forme de nuage, la photo d’un enfant, une fille de 5 ou 6 ans,  elle rie et lève la main gauche. Elle semble déguisée comme pour un carnaval. Peut-être une fête d’école ou un mardi gras. Le lit est défait. Quelqu’un y a dormi. Peut-être une femme. Dans la commode, des vêtements de femme, des vêtements d’homme également : pantalons, chemisiers, culottes, robes, tee-shirts, chaussettes…. Il règne bizarrement un certain désordre dans cette commode.

Sur le mur à droite, face à la commode, un grand placard à deux battants. Une fois ouvert, le battant de gauche laisse voir un miroir fixé par quatre crochets en inox doré. On peut s’y regarder à loisir. Des manteaux, une veste, des cravates, chemises, tailleurs. Le tout de bonne facture.

Dans ce même couloir, à gauche en sortant de la chambre une dernière porte s’ouvre sur une salle de bains. Baignoire blanche, rideau de douche aux motifs hawaïens, meuble bas deux portes supportant une vasque blanche vraisemblablement en émail. Robinet mitigeur classique. Porte savon modèle courant. Un sèche-serviette vertical fixé au mur. Un  grand miroir sur toute la largeur. Là aussi les murs sont de couleur bleu ciel. Un meuble de salle de bains tout en hauteur. Un bac à linge sale à moitié vide. Des médicaments. Deux brosses à dents. Une boîte de préservatifs. Taille moyenne. Entamée.

Voilà. C’est là que j’habite.

De retour dans le salon. Elle est là. Elle me regarde et elle me sourie. C’est Marie. C’est elle que j’aime. Et elle m’aime aussi. Pas le choix. Un peu plus de trois ans maintenant. Tant d’années de bonheur nous attendent.

Une rencontre fortuite. Une soirée à laquelle je n’avais pas envie d’aller. Par paresse. Par lassitude. Mais j’y suis allé et j’y ai rencontré Marie. La femme de ma vie. Celle qui me comprend. Celle qui sait me parler. Celle qui à cet instant me regarde et me sourie.

Cheveux blonds cendrés autour d’un visage d’une douceur enfantine. Des yeux marron foncés. Le plus joli nez de la création. Une bouche……je l’aime tellement. Elle est tellement belle.

Mais Marie ne bouge pas. Pourquoi Marie ne bouge-t-elle pas ? Je suis debout. Bras le long du corps. Je suis fatigué. Epuisé. Je sens mon corps vibrer. Je sens mes mains trembler. Que se passe-t-il ? Je la regarde et je la vois.

Je vois Marie. Floue. Je pleure. Mes larmes coulent. Ma vue se brouille.

Je vois rouge. Je vois un point rouge sur le sein de Marie. Marie qui me regarde et me sourie. Un point rouge qui s’agrandit, qui s’étend, prend de l’ampleur, se répand. Glisse sur son corps, glisse goutte à goutte sur le corps de Marie. Ses yeux grands ouverts.

Je l’ai tuée.

Pourquoi elle m’a fait ça à moi ? Hein ? Pourquoi nom de Dieu ? Je lui suffisais pas c’est ça ? Hein ? La salope ! Toutes des salopes ! Elle pensent qu’à ça ! Merde ! Enculée ! Fallait pas me faire chier ! Pas moi hein ? Fallait pas me chercher ! Elle m’a dit….elle m’a dit qu’elle voulait partir, me quitter monsieur l’agent. Hein, me quitter !!!!Partir !!!!! Mais partir où ?, avec qui nom de dieu ? Avec moi ? Non, pas avec toi qu’elle a dit Monsieur l’agent. Pas avec toi !!!!!  avec lui j’vais partir, oui, avec lui, lui il m’aime, il prend soin de moi, me respecte ; lui il me frappe pas tu vois hein ? Tu comprends, c’est fini, je m’en vais !!!

Qu’est ce que je pouvais faire monsieur l’agent ? Qu’est ce que je pouvais faire ? Elle avait pas le droit de me faire ça…

….un peu peut-être, une fois ou deux, rien de grave, une dispute de temps en temps quoi et la main qui part, les coups qui pleuvent, la colère qui me prend, m’habite, m’ensorcèle ; je peux pas m’arrêter. Elle me crie arrête, arrête, arrête et je continue et je m’effondre et je pleure, je sanglote comme un petit enfant.

Oui monsieur l’agent vous avez raison mais…dites moi que je suis pas un assassin monsieur le juge ! Dites moi…c’est normal non ? Elle avait pas le droit. Voilà. Elle avait aucun droit. Une femme qui vous quitte hein monsieur le juge….Je l’aimais….je croyais que…..j’fais quoi maintenant Monsieur le juge ?

Ils ont frappé. J’ai ouvert la porte et ils sont rentrés. On les avait prévenus. Un bruit au 4ème gauche, comme une détonation ; vous feriez bien de venir. Il arrête pas de la frapper. On la voit le matin vous savez. Les cocards, les lunettes de soleil au mois de décembre, la démarche fragile et la tristesse, la peur sur son visage. Nous on dit rien vous savez, on se mêle pas de ce qui nous regarde pas vous comprenez mais là faut venir monsieur l’agent. Il y a trop de silence.

comment rendre justice au feu qu’on nous a appris à taire

  1. d’abord, il n’y a pas
    de calcul à faire
    il faut laisser advenir

  2. on peut cependant
    apprendre à retourner les braises
    aiguiser son tison

  3. on peut suivre le feu
    à la trace, y compris
    sous la mer :
    la socialisation des petites filles
    favorise
    à la moindre flammèche
    l’arrivée des pompiers

  4. (soyez pompière
    pyromane)

  5. les circonstances propices
    à l’embrasement
    sont les suivantes :
    un journal sur la table
    une chenille écrasée
    un vase rempli d’eau
    qu’on a posé dans la cour
    par temps mauvais
    les larmes de votre sœur
    un dîner de famille
    une énième valise sur le dos
    d’un âne bâté
    un craquement d’allumette
    une parole d’acier
    un silence de plomb, d’étain,
    ou déplacé

  6. et le plus difficile :
    quand la soupe déborde, il faut
    réprimer le réflexe
    de la bonne ménagère
    il faut laisser la main devenir
    indocile ; il faut
    se laisser faire
    il n’y a plus de feu doux, plus de main
    invisible
    pour réguler l’ambiance
    d’un foyer
    délétère
    il faut risquer sa peau, et sa place
    sa réputation de bonne
    cuisinière
    il faut faire déborder, et même
    en rajouter, même cracher dans la soupe
    cracher tout son venin, se vider,
    se vautrer
    et il faut accueillir,
    sereine, les conséquences :
    ce soir la soupe, la soupe
    sera mauvaise

Une gueule

Mes parents ne m’avaient jamais parlé de mon  grand-père maternel. Une nuit une voix au timbre fêlé  me tirait du lit ; je descendais l’escalier et découvrais un être dont le visage aurait dû me faire prendre les jambes à mon coup. Ce fut le contraire. Ce grand-père qu’on m’avait caché, c’était enfin lui. J’en étais certain. Il était là, en chairs et en os. Sa gueule  il l’avait perdue sur le front au début de cette guerre innommable qui avait fait tant de morts et  de blessés. Lui était un Baveux, une Gueule cassée qui méritait la majuscule,  et pour cause. Il lui manquait  la moitié de la face. En se rapprochant de lui, je découvrais un masque, plutôt un demi-masque en carton modelé, symétrique de l’autre partie de son visage. Décrire ce masque, c’est décrire cette gueule. Le nez était assez bien reproduit, la pommette gauche imitait celle de droite, avec peut-être un renflement légèrement trop accentué. Allez donc reprocher à l’artiste qui avait tenté l’impossible, allez lui reprocher de lui avoir sculpté et peint une moitié fidèle à l’autre partie de la face! L’artiste avait peint un sourcil qui manquait forcément d’épaisseur. Une mèche de cheveux très brun, trop foncée, retombait jusqu’à  ce  sourcil. L’œil gauche ne bougeait pas, et pour cause, c’était un œil de verre, bleu comme l’autre.  Les lèvres étaient surmontées d’une moustache fournie, en vrais poils drus, poivre et sel ; l’artiste avait anticipé sur le vieillissement du soldat et je pouvais dire qu’à droite comme à gauche cette moustache était réussie.  Je suis en train de parler de mon aïeul avec un détachement où l’affection ne pointe pas, j’en suis désolé, croyez-le! Comment cela aurait-il été possible ? La voix qui l’avait amené ici s’était tue. Était-ce l’émotion ou étais-je en face d’un fantôme ? Moi-même j’étais si stupéfait que j’étais muet. Qu’ajouter à cette description ? Sinon que le menton vu de face ne choquait pas ; de trois-quarts ce masque baillait par endroits, laissant deviner des creux que je n’avais pas envie d’explorer. Mon examen cessa quand mon grand-père   me quitta en agitant gentiment la main droite comme un au-revoir, je devrais dire un adieu. Je décidais en remontant de ne parler de cette rencontre, ni à ma femme, ni à mes enfants.

Ils sont le tonnerre, la fumée, les hurlements, la fureur et le sang
Ils secouent l’immense firmament
Par-dessus les humains tendrement grandissent
Les livres
Tandis que nous mourons
Continuent à vivre
Ceux que j’ai déjà lus
Ceux que je ne lirai jamais
Ces chaleurs infernales
Se lèvent, s’ébattent sous le soleil
Comme la fleur ou la feuille
Sont tout ce que j’ai
Ce qui vit
Ce qui vit infiniment
Comme les forêts
Comme un fleuve qui sort de sa ceinture dorée
Sont mes racines serrées à travers les rochers massifs
Où je rampe comme un insecte
Sont mes troncs
je m’y glisse salamandre écailleuse
ils surgissent de la vase durcie
et de ma crevasse me chassent
moi chauve-souris, araignée
les livres coulent sur le sable
je les bois, les contemple
ils parlent à l’enfant
à la fourmi, à la sauterelle, au ver
d’où viennent-ils
les livres 
des troupeaux de montagnes 
de l’apparition de la mousse 
d’Homère, d’Horace, d’Ovide, d’Aristote 
de la souffrance qu’on éprouve lorsque le corps tout entier se dissout 
le livre se pose la question