J’expire une fumée trouble
un air de dire ce que personne n’entend
ni toi ni moi n’osons
nous disposons de tant de toitures que les vents renversent
nos visages repeint d’une suie folle
nos têtes coiffées d’espérance et au fond des yeux
des miroirs pour mieux refléter le monde
la vue diverge comme une mauvaise loupe
grossissante et cette image que je vois n’est pas réelle
dans nos veines des ia se sont glissées
elles nous caressent dans le sens du poil
et j’en appelle à notre sauvagerie
pour nous sauver
Auteur / revue Miroir
L’absente
Elle s’avance de toute sa nonchalance, désœuvrée devant des montagnes d’injonctions. Mes yeux la suivent, elle se disperse se dissipe se dissout. Ses gestes sont fluides, comme si elle n’avait pas vraiment de consistance. Elle se cramponne à ce qu’elle peut. Ses appuis semblent fragiles. Son pas est glissant mais résistant, sa bouche close par une mâchoire serrée. Elle ressasse, cramponnée à une voix qui ne se tait jamais. Je l’’entends d’ici, son esprit agité parle si fort que ma tête pourrait éclater si je la laissais me pénétrer.
Elle paraît aller au-delà de ses limites ; attrape son parapluie noir, l’ouvre. S’arrête se regarde dans le reflet d’une vitrine. Non, elle ne se regarde pas, elle s’observe. Elle relève ses cheveux. Appuie son œil puissant sur l’ensemble de son corps, comme si elle se découvrait pour la première fois.
Elle sent ma présence. Se retourne.
Je me suis demandé qui elle était et si elle dormait bien la nuit : sa mâchoire se décolle-t-elle , prend-elle le temps cuisiner, fait-elle du sport, a-t-elle des enfants, est-elle jeune ou plus âgée que ce que je crois, écrit-elle, est-elle vivante mais soudain je me demande : est-ce elle ou mon reflet dans la vitrine ?
À nu
Il regarde la mer immobile
Il l’écoute
il ne la quitte pas des oreilles
Il est géant parmi les géants
Il est l’homme le plus vaste
Tenu par le vent
459 mètres de cailloux érigés à l’aube de la terre soutiennent son mètre quatre vingt
La falaise est son trône
Avec le ciel à conquérir
Il règne depuis le belvédère de Titou Ninou massif de Marseilleveyre
Il prend le cailloux entre ses mains rugueuses, longues et fines,
il regarde le cailloux, parle au cailloux, demande à haute voix au caillou de conter l’histoire de l’homme
Il repose le cailloux, submergé de silence
Mais il ne devient pas le silence qui est tout
Lui ne se sent rien
Un euphémisme qui voudrait voler
Il s’est oublié
Il se pense être une émanation perdue
Évadée de son coeur
évadé des coeurs de toutes et de tous
enlève sa chemise qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève son pantalon qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève son boxer qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève sa chaussettes droite qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève sa chaussette gauche qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève sa peau pâle qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève son coeur qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc
Son coeur est bien mieux sur le rocher blanc
Son coeur attend un autre corps
L’homme est nu
Il écarte les bras
S’offre à l’oubli
Offre ses chairs offre ses nerfs, offre ses os, offre sa moelle, offre sa lymphe
Offre ses cheveux
Au vent
Au vide
Un à un ses cheveux s’envolent et cherchent d’autres têtes
Des têtes qui cherchent
Des têtes avec des coeurs qui cherchent
Un sacrifice d’amour
Ses cheveux partent raconter son histoire
Les cheveux sont là pour dire sa vie
Les cheveux ne meurent jamais
Les cheveux vivent encore lorsque nous sommes
Mort
Ses yeux respirent l’infinie noyée dans les flots
Le soleil est bas, et glacé et c’est l’hiver
Il lève la jambe droite, celle qui déjà mord le vide
Il la repose
Ses pieds s’ancrent au sol puis s’enfoncent, rencontrent le mouvement, l’aura des défunts
qui lui tirent les chevilles et gémissent
Il ne veut pas rester
Il veut voler
Il remonte un à un ses genoux vers les nuages
se débarrasser des pinces d’anges mort
Et d’un pas voler se fondre aux anges de lumière
Un soupir de basculer,
Etreindre le néant
Il pense un soupir, résonance de l’absence
Veut-il voir derrière l’air?
Veut-il rejoindre les rides qui sillonnent l’étendue irisée de froid?
Veut il plonger dans ces sillons embrasés, sculptés par les larmes?
Sombrer aux confins de cette boule de feu qui percute l’horizon?
Veut-il sombrer au mystère avec élégance?
Couper le vide pour voir l’inconnu?
Est ce que le parfum de cette petite fleur violette peut le rappeler?
Sait-il que des abysses viennent des milliards de bouches?
Des dents jaunes et noires tatouées de sang et de larmes séchées?
Les marins maudits oubliés?
Sait-il que ces bouches dévoreront sa mémoire pour qu’il n’existe plus rien de lui?
Que ni ses habits joliment pliés sur le rocher blanc ni la fleur violette, ni le vent, ni le nuage, ni les bouches édentées,
ni le ciel, ni sa pourriture mélangée au sel et à l’eau diront de lui?
Ne diront pas ces instants comme moi je les dis?
Sait-il que son histoire sera effacée?
Sait-il que je ne ferais rien pour empêcher?
Sait-il que je vais juste regarder, sentir et entendre?
Sait-il que je suis peut être un des lui?
un de ses moi?
Qui hésite entre
le pousser?
le retenir?
Sait-il que ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il touche, ce qu’il goûte est peut être?
Et peut être pas?
Sait il que j’observe le vide?
Sait il que je suis le vide?
L’orgueil est pour les éreintés
Aux gravités tombantes
Aux terrassés du jour
Qui se noient dans un verre et le lèvent en riant
L’orgueil dans les pensées des accablés du soir
Qui savent encore qu’ils sont tenus bien droits
Par les yeux de leur mère
En pleurs
L’orgueil offert à ceux qui plient
L’échine, se plient en mille
Mais qui délient de leur langue
Les brumes obscures qui s’accrochent aux paupières
De leurs enfants dans les bras,
A leur femme contre leur torse
Qu’ils bombent encore avant que tout ça n’explose
L’orgueil est dans leurs pas rapides,
Dans le sein refusé alors qu’il était nu
Dans le rouge déposé sur des lèvres meurtries
L’orgueil sur la joue, essuyée d’un revers
D’une effacée du monde.
Peut-être existe-t-il
Peut-être entre les lignes
Peut-être derrière les mots
Peut-être
Peut-être faut-il aller chercher le grand couteau lapon
(Celui au manche en bois de renne)
Peut-être l’émoussé couteau faut-il
Le confier au rémouleur
Pour qu’il en prenne soin
Qu’il
Retende le fil de la lame
Aiguise, Aiguise, Homme, Aiguise
Peut-être avec la lame
Trancher le ciel
Ouvrir l’espace
Créer la faille
Peut-être, je dis peut-être puisque je ne sais pas, seulement je crois
Peut-être alors avec la lame
Crever le firmament, le temps, couper
Ouvrir, un espace
Fabriquer, un espace
Accoucher là, dans la brèche
D’un vide plein plein plein plein plein un vide jaillissant parce que résurgence
Un vide qui dégueule l’eau claire vive et vivante, transparente comme le premier lait surgissant d’un sein.
Un enfant qui voyage seul
S’arrêter à la petite gare au milieu des champs, descendre du train et marcher quelques kilomètres sous un soleil de pyramides, s’approcher de la rivière et se réjouir de retrouver les sensations vives, prendre le petit chemin de terre, quitter la route et avancer au milieu des hautes herbes ; à couvert des saules, sentir le parfum de l’eau et entendre les grenouilles, se rapprocher encore et retrouver l’endroit secret qui, autrefois, semblait n’exister que pour soi. Là, ôter tous ses vêtements, être nu dans la chaleur de l’air, être sans peur et, soudainement, enfoncer son corps libre dans l’eau froide, redevenir l’enfant au secret du trou d’eau protégé par les chênes lièges et se plonger dans la matière liquide comme dans le sommeil, oublier le dehors, le train, la vie brutale, et laver les chagrins dans l’eau mouvante, celle qui ne retient rien, tout pardonner et ouvrir les yeux, enfin, goûter l’eau à la saveur de terre.
Il y a des familles où ils se forment des précipices entre les êtres
tant les brèches y sont béantes
il y a des familles où la tristesse est un affront
tant l’effondrement menace
il y a des familles où la lumière ne perce pas
tant les fantômes saturent l’espace
et il y a celles où sans cesse l’on se blesse
pour attraper ce qui tend la main sous des paroles remplies d’épines
et dans une de ces familles il y a toi,
toi qui entends la nuit, à travers les murs de la maison, les pleurs,
sanglots millénaires – les histoires de famille nous précèdent et nous dépassent
et puis en ton sein
il y a la foi
il y a le désir de ne pas en rajouter
il y a la crainte, toujours, de déranger
mais peut-être que c’est ce qu’il faut
vider tous les tiroirs
étaler les mouchoirs, les torchons, les serviettes
faire parler la trace d’une larme
versée dans le silence d’une pièce scellée
fossile d’une tristesse jamais partagée
mais peut-être que c’est ce qu’il faut
soulever les tapis
recueillir la poussière
la tamiser pour en extraire l’or d’un mot
et ainsi s’approcher de la vérité
la frôler toujours seulement
car le drame qui s’est joué dans le petit salon rose
n’est qu’une comédie pour celui qui a élu demeure dans la pièce aux murs recouverts de gris
car les prières des nuits blanches de la chambre isolée sur le palier
sont les rêves doux et cotonneux de celle nichée à l’abri des parents
car le baiser qui n’a pas été donné, la gifle qui a soufflé une existence
n’ont le même écho dans aucune des vies qui auront habité cette maison
alors bouscule l’édifice
libère le du fiel sournois et acrimonieux
qui coule et s’infiltre depuis des décennies
ainsi tu en tariras la source
asséchant rancunes et rancoeurs
et peut-être à nouveau le surgissement d’une eau vive
on a les mains humides de désir ou de sang
les paupières pensantes vrillent à chaque frôlement
on a le temps
c’est la seule chose que l’on a d’ailleurs
c’est lui qui nous possède
on a le bon cœur
le dévouement sans faille
la satisfaction de la joie et celle de la souffrance
on a la nostalgie de ce qui est perdu et de ce qui reste à venir
on a la force de courir et toute une équipe pour se soutenir
on a les filles
on a les garçons
on a la juste ration du Tout
on a la langue qui se déplie et les joues qui s’enflamment
on a les poumons qui se vident et les jambes qui fléchissent
par dessus-tout, on a la volonté
on a la peur de l’abandon et la nausée d’abandonner
on a 2-3-4 heures de montée et une immense fierté
on a un hymne surféminin et une descente distraite
on a un prix
on a une cérémonie
on a la soirée et l’après-midi qui nous maintiennent dans cette gloire étrange de soi-même
et des autres aussi
On croit qu’il est impossible d’accumuler les joies, de les entasser sans les briser. Qu’il est impossible d’enlacer des fragments contradictoires, de serrer des visages illogiques chaudement dans la poitrine.
On croit qu’il faut choisir. On croit qu’il faut renoncer. On croit que pour vivre il nous faut abandonner.
non non
je dis
tu peux tout avoir
L’amour, l’amitié, la sororité. Le matin, la journée, les folles soirées. On croit que l’existant ne se retourne pas, qu’il faut laisser s’échapper entre nos mains calleuses ce qui est gros et menaçant. Non, non. C’est la vie qui coule. Tu peux t’y agripper. Tu peux la saisir en tremblotant. Tu peux la fracasser sur ton genou, solide comme une pierre à feu. On croit que c’est vain et futile.
non non
je dis
inutile de renoncer
On croit que parce qu’on a les mains humides c’est que l’on a joui et trahi
Mais moi je sais
je sais toute la passion qu’il faut pour vivre
je sais que pardonner, jouir et trahir ne sont pas des humiliations
ce sont les marques de l’homme qui est ce qu’il a qui a ce qu’il est
on a
un amas de mains humides de désir et de sang
tendues vers le haut
on a
des paupières qui ne veulent pas se refermer avant d’avoir tout absorbé
la joie
la souffrance
l’humanité
on a
une sculpture de mains empilées les unes sur les autres
dégoulinant de bas en haut
depuis les paumes
on a
on a donné
on a
on a reçu
on a
on a vécu
comme une offrande
Les mains qui pensent et les yeux qui racontent
Nous avons des yeux étrangement verts, la voix qui tremble et des mains de labeur. Nous avons des rides au bord des lèvres et les voisins d’en face. Nous avons des rues, toujours les mêmes, les pieds nus, la peau blanche et des bruits dans la tête. Nous avons des morts qui nous observent et des vivants autour de nous. Nous avons faim. Nous avons le jour et la nuit, nous avons envie de dormir et la nuit à respirer. Nous avons les eaux muettes. Nous avons l’énergie des songes et la volonté des corps dans leur effort à vivre.
On croit que ceux qui nous regardent
nous écoutent,
tu sais toi qu’ils sont juste absorbés
par la couleur des yeux.
On croit que ceux dont les mains font,
répondent à la volonté des corps et,
dans leur effort à vivre,
ne pensent pas
On croit que ceux qui sont nos voisins
nous sont proches, toi tu sais qu’ils sont juste
les eaux muettes d’en face
dont les mots se figent au bord des lèvres.
On croit que ceux qui ont des rides,
la peau blanche
et les pieds nus
sont de pauvres malades inutiles
On croit que ceux qui ont des bruits dans la tête
sont des fous
qui parlent avec les morts
et ignorent les vivants
On croit que l’air est le même le jour et la nuit,
mais toi tu sais respirer l’odeur de la nuit
elle sent comme un chat endormi sur l’herbe fraîchement coupée
et tu peux, dans l’énergie de tes songes
caresser le dos de cette bête, douce comme une fourrure
Êtres en miroir
Se regarder dans le miroir.
Obstruer le miroir de nos deux corps, le mien ombrant le sien
Remplir le miroir de nos deux corps, le mien dans les creux du sien
Combler le miroir de nos deux corps, le sien pénétrant le mien
Et oublier le miroir.
Se souvenir de la chambre, sentir le carrelage froid sous les pieds, garder les yeux fermés, éviter le papier peint laid, les fleurs séchées, la poussière. Éternuer.
Marcher vers le lit derrière, s’embrasser, continuer, sacrifier nos corps d’amants aimantés sur l’autel confortable de l’horizontalité, se regarder.
Voir l’autre en miroir.