Pendant des années j’ai cru que la vérité n’était pas laide, qu’honorable elle existait.
Recouvrant les mensonges des miroirs, jusqu’à ses angles les plus pointus, elle s’étendait sans
faire de pli.
Pendant des années, j’ai cru que la vérité était réelle, que louable elle vivait. Battant au rythme
des secrets, gorgée de sales phrases et sourires forcés, elle noircissait toutes les générations, et
même les plus cachées.
Un jour la vérité est devenue mensonge qui est devenu vrai. Un jour je suis devenue fausse
quand je croyais devenir vraie.
Alors un jour les yeux se sont ouverts, les mots ont éclaté, le sens s’est altéré ; nous
ramassons encore les éclats de cette chute.

Animale

Ses mains ont caressé des chiens
des oiseaux des peaux
Ses mains comme des chevaux ont couru sur des peaux
Des chevaux sur des peaux
Le galop de ses doigts sur des paupières humides
Le galop de ses doigts
Ses mains faiseuses et combattantes ont caressé des peaux

Ses mots chancellent dans l’air comme des oiseaux blessés
Ses mots se traînent déplumés sans accord
Ils s’envolent au hasard, se heurtent, s’empoussièrent
Se heurtent et s’empoussièrent
Le vent chasse les nuages, assèchent les paupières
Ralentit le galop et dispersent les mots

Ses doigts un jour comme de l’eau glacé
Ses mains un jour des chevaux effondrés
Ses mots un jour des oiseaux endormis
Un jour l’odeur d’un feu pointu comme un buisson mordant

Pupille sauvage

pupille sauvage
larmes ruisselantes & apostrophes

vécus

les rires s’engouffraient entre les connaissances intuitives

terriblement vaste
terriblement vaste

la pupille sauvage qui parle les autres mondes
lointain théâtre d’une résistance

mais qui révèle immédiatement la mélodie synesthésique
des métaphores d’un autre temps ?

liquide aérien sensible magnétique imaginaire impalpable
photographie sépia

où être ?
où être ?

engloutis de carapaces que le spectacle de l’esprit
ne traduit pas
ne traduit plus
les os maculés de questions et de réflexions-mots

il y a le vide
il y a le vaste
ce qui répond au fond au rien au tout au pas et puis
sans autre précision que celle d’une autre question
question-ne-ment
ainsi va la pensée
saura-t-elle nous tenir

contenir nos contours
contenir nos contours

en figures capables de vivre et ad-venir

pupille sauvage
plantée dans ce regard

Il y a derrière ce front des sables mouvants. Une plage aux grains des voix qui s’y sont déposées, une grève aux sédiments de fureurs. Il y a des boues, des braises et des ciments ; on s’y empêtre, on s’y perd, jusqu’à ne plus être. Ne plus être qu’une ombre, un brouillard, un ciel gras qui n’ose la pluie, gris de ne risquer le jour. Effacer son corps jusqu’à ce qu’il soit marbre, le blesser jusqu’à ce qu’il s’ouvre aux foules qui y prennent place, toute la place, l’ignorer pour qu’il puisse encore servir d’abri aux histoires d’errance et de sang. Il n’y a plus de noms, il n’y a plus de temps, pas même de gravure sur la pierre des cimetières, juste une eau sale qui stagne à l’intérieur du ventre et qui l’abrase, juste une rumeur vague et vase, des cris qui ont perdu leurs mots, des râles qui ont craché leurs sursauts avant de s’effondrer, comme des étoiles explosent avant d’avaler leur lumière. Il y a derrière cette peau une froideur à la gravité d’un trou noir.


Et pourtant je marche encore, la tête confiée à la bienveillance du vent. Je le sens danser dans mes cheveux, se faufiler entre mes côtes, bouleverser le métronome qui s’y love. Et pourtant je nage dans l’eau vive des larmes qui ont brisé leurs digues, le corps plongé dans le sel d’une vie qui a rompu les amarres d’une trop grande bienséance. J’écris mon nom sur des ailes, qu’elles soient d’oiseaux ou d’abeilles, et je le regarde s’aventurer dans les contours du ciel, je le regarde polliniser la lumière, j’entends mon nom naître sur le bout de tes lèvres, sur le gout de ta langue. Et mes mains se découvrent une douceur, leurs gestes déplient une lenteur, dessinent un paysage à traverser, invitent à l’arpenter dans une course folle, le front seulement livré à son vertige. Et pourtant, je sens, je ressens. Je suis. Libre des braises qui tapissent mes pores. Libre de ce qui coule dans mes veines. De ce qui habite mon corps. Météore.

Souci d’étanchéité, la peur s’infiltre.

– Tu tapes des doigts trop vite, lâche-t-elle.
Tu fais défiler les lettres. Précipitées sur l’écran. À t’en crever les yeux. Tu te fais pitié. Ça ne t’arrête pas pour autant. Tu n’envisages pas la suite ; tu la connais. Tu vas plonger.
Les garde-fous sont déjà loin.
La folie c’est te sentir vivre ?

Une flèche au milieu de l’asile arrive. Je suis peut-être du mauvais côté du mur.
Je décide de m’éloigner. Mais c’est long.

NOMEN NESCIO [1]

Ni nom, ni prénom
Ni identité
N’être par les temps qui courent,  Rien du tout
Il n’est personne,
Sinon un cadavre de plus oublié parmi 1.400.000
Enterré sur place à la va-vite, sans plaque de métal au cou,
Sans cérémonie
John Doe américain , Républicain NN sans sépulture sous Franco, nettoyé ethnique NN en Bosnie-Herzégovine, disparu NN au Guatemala, en Argentine, au Chili.
Un inconnu au bataillon
Sans plus aucun signe de vie
Forcément jamais réclamé par ses proches,
Un démobilisé de fait, rétrogradé
Au grade incertain,
Un ex-combattant, un poilu de 14.

J’ai été mortellement tiré à balles.
Après j’ai été tiré au sort par le plus jeune engagé du 132 ième corps d’armée.
Un, trois, et deux font six.
J’étais dans le sixième cercueil à Verdun.
Ce soldat numérologiste y a posé son index.
Je suis désormais promis à un   destin national.
Il fallait que le pays retrouve sa superbe,
Dépassé par un Tommy anonyme aussi, enterré à Westminster.
J’ai été ballotté entre Gauche et Antidreyfusards
Je n’ai donc pas été ré enterré au Panthéon,
Mais sous l’Arc de Triomphe de toutes glorieuses victoires.
Maintenant j’ai enfin trouvé mon nom,
Je suis le Soldat Inconnu
La  flamme jalouse me veille à perpétuité,
Promis à la vie éternelle dans mon dernier domicile.

[1] Origine du Latin : « Je ne sais pas le nom »

Sang d’ombre

Hier, je creusais le sable
Hier, je creusais pour faire venir la mer
Hier depuis le fond de la terre
Et trouvé un poignard 
Un poignard qui avait tué 
Un poignard peint aux larmes de peaux 
J’avais dit 
Dis
Poignard
Dis
Il avait dit
Avec des mots de poignard
Un verbe aiguisé
Pointu
Il avait dit
Le poignard ne ressentait aucune culpabilité
Aucune culpabilité 
A être
Il avait dit
Je ne sers
Qu’à tuer
Qu’à ça 
Tuer
Le poignard est un poignard
Il avait dit
Je voulais être nuage
Ou le vent
Mais il ne pouvait pas
Il ne pouvait
Qu’être 
Être un assassin
Je lui avais demandé de tuer 
Ma tristesse
Mais le poignard ne voulait pas
C’était un poignard snob
Le poignard préférait tuer des choses bien plus importante
Que ma tristesse
Il avait dit
Je suis 
Un 
Le 
Le poignard 
L’Élu
J’ai léché l’Élu
Gouté le sang de tous les passés

L’histoire voyage en moi
L’histoire se mêle en moi
L’histoire s’embrase dans ma bouche
L’histoire accélère dans mes veines
Je suis un plus un deux 
La résonance de un plus un deux
L’ombre de un plus un deux
C’est important une ombre
Sans ombre moi 
Moi par exemple
Sans ombre moi
Par exemple je n’existe pas
A midi chaque jour 
Je n’existe pas
Il faut être patient
Pour assassiner son ombre
On ne peut pas à midi
On ne peut pas les nuits sans lune où
L’ombre se cache
Le reste du temps qu’il reste
Le temps qu’il reste 
Reste 
Dans le sablier où
Il y a tout le sable de toutes les plages du monde
Et de Mars
Et de Jupiter
Et de l’ombre des trois
Le reste du temps qu’il reste
Je peux
Je peux avec le poignard Élu 
Je peux j’assassine je peux
J’assassine
J’assassine mon ombre
Je la plante 
Je la plante 
Au sol
Et elle reste-là
Morte
Pendant que moi je m’en vais
Sans ombre
Lumineux
Ombre par terre agonise
Ombre murmure des mots serrés dans le creux de sa main d’ombre
Le poignard coupe les mots
Le poignard coupe ombre 
Ombre est un plus un deux
Le poignard garde une moitié d’ombre
L’histoire de l’ombre la moitié le passé
La moitié d’ombre a un futur

La prochaine vague emportera l’autre
La moitié autre
La même en miroir
Même si à midi
Je ne vois pas 
La moitié d’ombre se refléter
Dans le miroir
Ni l’ombre du miroir 
Ni l’autre côté du miroir
La vague emporte je dirais
Dans les abysses du monde 
Elle donnera l’ombre à quelque chose qui n’en a pas
D’ombre
Un fantôme par exemple
Un fantôme de fantôme
L’ombre du fantôme d’un fantôme
Ce sera mon fantôme
L’ombre de mon fantôme
Le poignard ne me servira plus à rien
Mais à vous il servira peut-être donc
Donc à raconter
Donc à tuer
Donc le poignard restera dans le sable
Donc à tuer 
Alors
Je tuerai le poignard
Par précaution je le tuerai
Je l’enterrerai dans le sable
J’enterrerai l’assassin de mon ombre
Avec mon sang d’ombre dessus
Comme de l’encre pour écrire
L’éternité

Dans un écho sombre, elle s’est perdue. Elle n’a plus rien d’humaine, elle est entourée de vide, de steppes où plus rien ne dépasse. Elle se déploie dans ce vide, encore et encore, elle passe de colline en colline, rien ne peut l’arrêter car il n’y a plus rien pour faire obstacle. Elle est un souffle quand tout a déjà été soufflé, couché, amenui. Elle n’a plus de forme, à se demander si elle en avait une au départ. Puisqu’il n’y a personne pour la recevoir, c’est comme si elle n’existait pas ; sauf qu’elle existe. Même si aucun pavillon n’est là pour la témoigner, elle est. Elle voyage en cercles concentriques autour du monde, comme une onde sourde, comme une dernière vibration.

J’ouvre la fermeture éclair et mon bide sort, chaud et humide, d’un coup. Je sens que je transpire, je brûle à l’intérieur. Je crie, je bondis et je fourre tout ce que je peux dans ma bouche, par poignées. Les aliments, avalés. Les poubelles,  avalées. Les livres, avalés. L’ordi, avalé. La monnaie, avalée. Les ampoules, avalées. Les bijoux, avalés. La petite radio, avalée. Les épingles, avalées. Les  serviettes, avalées. Les fourchettes, avalées. J’avalerai tout jusqu’au moment où il n’y aura plus rien dans cet appartement, où je serai plein·e de tout ce que j’ai thésaurisé. J’accélère. Je gémis de plaisir à l’idée qu’il faudra ensuite sortir, et manger tout le reste.

Presque rien… et tout bascule

Il a suffi d’un grain
de sable égaré
loin de sa meute
et porté par
un courant salé

Il a suffi d’une huitre
bivalve et charnue
seule parmi dix mille
lovée dans un rocher

Il a suffi d’une rencontre
fragile et féconde
d’une tendre effraction
d’une simple irritation
pour que tout bascule

Il y a de cela
quelques millions d’années
un petit grain de sable
s’est doucement blotti
entre la coquille
et le manteau
du mollusque esseulé

Il y a de cela
quelques millions d’années
une huitre a pleuré pour chasser
le petit grain de sable
et ses larmes ont formé
des couches de nacre

Il y a de cela
quelques millions d’années
Une perle est née
d’un presque rien
et tout a basculé