Tu ignores encore tout de l’histoire que je vais te conter. 
Tu ignores encore tout du lieu et des actions passées. 
Je perçois une curiosité dans ton regard, un appétit pour la nouveauté. 
Mais je viens de l’affirmer : cette histoire est passée. 
Tes sourcils interrogent, dessinent à la plume une ligne de questions. 

Je ne le dis qu’à toi : dans ce massif de l’étoile, il y a une grotte.
Un ermite y a vécu presque deux années, puis a repris la route. 
Un autre a séjourné 30 ans, ce n’est pas rien 30 ans, ce n’est pas rien, jusqu’à sa mort. 

Mais ce n’est pas dans cette grotte que mes yeux se sont plissés pour mieux écouter. 

C’est dans une autre, une qui parle de vie, une grotte formant chapelle pour la parole d’une poétesse habituée aux falaises de craie. 
Pupilles dilatées en découvrant le lieu, bougies dans anfractuosités attirent nos yeux, forment couronne pour celle qui va nous dire, nous souhaiter d’être nous, nous éveiller aux regards du dedans, aux regards du dehors. 
Aux aguets, nos rétines transforment les signaux lumineux en ouverture de l’esprit et du corps. 

Il fait froid, et ce n’est pas un détail dans mon récit. Il fait froid. 
Visualise le lieu comme un endroit où nous nous sommes couverts, où nous nous serrons les coudes, où nous sommes très proches, où nous cherchons chaleur humaine afin que nos yeux brillent. 
Les paupières se ferment de temps en temps, goûtent les paroles nues. 
Les paupières s’ouvrent à nouveau sur celle qui lance trois dés, forme des poèmes pour une personne présente, et pour une autre, et pour une autre encore. 

Est-ce divination ? Est-ce présage ? 
Dans les cavités de nos globes oculaires, les mots se déplacent, diffusent un parfum récolté sur le chemin. 
Dans les profondeurs de nos cellules, les lettres se mélangent avec les fleurs, avec les graines et les cailloux. 
Nous gagnons ensemble une vue à 360 degrés.

laquelle de tes deux mains je dois ouvrir pour briser le silence ?

secrets scellés dans poings serrés
doigts potelés 
poigne féroce 
écrasait au milieu mes petits doigts

c’était écrit à l’encre de chine sur un petit carnet et je l’ai lu
il a 5 ans, il dit – 
bientôt je ne parlerai plus, ma voix sera dans ma main

dans les familles
souterraines les histoires
pas de houle
dangereuses les vagues 
calme plat

un jour, je vais te raconter
briser le silence pour réparer mon coeur

Evidence

Il en va de l’ÉVIDENCE – vraiment, pas de jeu de mots !
Et dans ce cas on ne s’embête quand même pas à dire,
« qu’en penses-tu, qu’en pensez-vous ? »
J’ai beaucoup aimé, moi j’ai détesté, c’était intéressant, pour nous c’est non, vous vous êtes ennuyés,
ils n’ont pas su rire dans la dernière scène.
Une telle ÉVIDENCE ridiculement rendue explicite et… trop tard pour s’apercevoir qu’elle ne disait
rien !
Les trop parleurs disent si peu mais !
On ne va pas tomber dans le même panneau
– faire demi-tour et encore demi-tour en fin de compte on a vu quoi de la ville ?
Personne, ni rien, ni tout et plus et moins non plus.
C’est déjà plus clair !
Pas ; comme quand, on fait, du grumeau à partir du limpide.
Quelle honte !
C’est aussi l’une de leurs exclamations,
Voyons, on regarde de ce côté-là, du côté honteux supposé parce que dit,
RIEN À SIGNALER.
L’ÉVIDENCE nous avait prévenus mais mais mais ce n’est pas comme ça, en un battement de cils
d’autruche, qu’on renonce à la confiance, on aurait peur d’être cynique
et dans les salons vous savez ce qu’on en dit… des cyniques…
Plus voir moins parler, à demain !

Pourquoi lui à ce moment-là?

Une sale période pour moi, presque une perdition. Non mais que dis-je une réelle perdition. Je m’accrochais corps et âme à des fils invisibles qui m’échappaient.

Je coulais à la surface de la Terre. Buvais la tasse à chaque respiration. Suffoquant en souriant. Plus de prise et prise en plein cœur par des fantômes qui m’habitaient, me télécommandaient. Je croyais être moi, je n’étais que l’ombre de moi-même. Une automate morte vivante… mais avais-je été réellement vivante avant ce temps-là?

Il est apparu dans un couloir et je l’aurai reconnu même en plein noir. C’était ma bouée de sauvetage, enfin l’air allait enfin re circuler dans mes cellules. Un nouveau scénario, à vivre après la mort, une nouvelle accroche. Il était la vie qui allait me redonner vie. Des mois, des années, accrochée j’étais, purement et simplement. Un destin, c’était écrit, c’était ainsi.

Aujourd’hui, libérée, délivrée, comme la chanson, le suis-je vraiment? Libérée de quoi, de qui? Délivrée d’où? De quel geôlier, de quelle prison dorée, de quel joug? De moi-même…

Elle s’envole dans le printemps doré de lumière. Ses ailes frêles prennent de l’ampleur et sans peur aucune s’élèvent au-dessus des nuages. Nue dans les nues. Un déploiement  à l’infini.

La récolte

Une danse dictée par le ciel, sous la pierre du soleil. Les vingts vénérés protègent circulairement les dons de la terre.

Une vision cosmique pour souligner l’extraordinaire de l’ordinaire.

Peut être que la pluie adoucira Nahui, et que le soleil du vent sera détruit par l’ouragan. Question de titans…

La direction est écrite dans l’univers.
La main de l’Homme s’en sert pour satisfaire la sorcière.

La jade éloigne. La plume de l’aigle détruit, pour finalement laisser passer la vie.

Quelle est la plus supportable des blessures ?

se promener à la campagne
profiter d’une éclaircie pour aller marcher
marcher sur un chemin entouré de verdure
je regarde devant
mes épaules tombent
mon port de tête est haut
l’air frôle mon visage
frôle mon intérieur
caresse ma trachée et emplit mes poumons

Quelle est la moins pardonnable des trahisons ?

Quelle est la meilleure façon de cuisiner l’œuf ?

quand la musique du monde m’accompagne
quand mes pieds épousent le sol
tout va bien

Quelle est la chose qui donne le plus envie de partir ?

se poser dans un parc

Qu’est-ce qui précède une rencontre inattendue ?

entendre grillons et grenouilles

Comment compter les moutons sans se tromper ?

Qui est le mieux placé pour t’accompagner dans une tâche ?

sentir l’effet des rayons de soleil chaud sur les fleurs humectées de pluie
pas besoin de cigarettes pour sentir l’air dans son système respiratoire

Pourquoi le gruyère a-t-il des trous ?

une évidence.

Éternel et vivifiant.

Originel et protecteur.

Il est là, un point c’est tout !

Difficile de l’imaginer autrement…

Comme un acide, puissamment destructeur et toxique qui, par oxydation, commencerait à te ronger de l’intérieur. Déversant un condensé explosif d’hypervigilance et de détestation de toi. Nourricier et affameur !

Dévastateur et pourtant…

C’est une balise Argos, intrinsèquement pluguée dans ton cerveau, annulant toute velléité de fuite, de disparition ! Un écho permanent au souffle de ta respiration actionnant le chaud et le froid à discrétion. Bienveillant et démoniaque ; Sincère et facétieux ; Diaphane et opaque…

 Un chant d’amour à jamais désaccordé ;

Une violence souterraine sans chronicité ;

Un pulvérisateur de sentiments contradictoires ;

Un broyeur d’ego te condamnant à l’errance.

Anxiogène, délibérément ! 

La nuit des nuits

Il y a un trou sur ton ventre
une balise qui vague
au gré de tes absences
ton repère et ta perte


Il y a un trou sur ton ventre
un fossé autour de ton nombril que tu désherbes
au printemps
avec des gants de vaisselle
une fosse septique bouchée par tes chimères
qui déborde
te disparait
te promène au-delà de toi-même
dans un pays sans nom et sans drapeau
où tu erres
à t’en cogner les tempes au check-point
comme tu as erré
entre une main et un mur
avant de t’échapper
avec ton cœur et tes poumons
le reste
laissée-là
sur le drap
ta dépouille
trouée


Il y a un trou sur ton ventre
qui circule
créée des embouteillages
des chocs
un court-circuit
tellement de routes qu’il n’y a plus de route
tu t’endors avant d’arriver
à ton point de départ
mais tes yeux restent ouverts :
tu ne sais plus marcher qu’en sentinelle
Il y a un trou sur ton ventre
tu plonges ton poing à l’intérieur
pour remettre ta figure en place
tu la colories en rouge avec un quatre couleur
dessine un soleil autour de ton téton
une mer sur ton sexe
un palmier sur ton nombril
une saignée sur ta plage
tu as chaud
tu sues
mouilles
enfonce ton pubis dans le matelas
chute à l’horizontal
tu fuis sans faire d’efforts
c’est pratique
tu répètes : très pratique


Avant tes nuits érigeaient ton royaume
bleutés étaient les murs de ta chambre
argentés les rideaux irisés par les lunes
et tu croyais aux monstres
aux créatures
aux humains et à leurs avatars
tu te vouais aux confins
aux lisières
aux extrémités
à l’extrême bord
là où le jour ne t’emmenait jamais
ces monstres, tu les voyais accoster
en débandade
à l’orée de ton lit
plus tu avais peur et moins tu avais peur
tu les accueillaient
ils vivaient
se disputaient
conversaient
sous la membrane de tes paupières closes
tu les faisais grandir comme ton tamagochi
allongeant tes périmètres
vous vous agrandissiez
et ils se prolongeaient dans la lumière
en ta mère en ton père en ta sœur
en chaque être
ceux qui marchaient de travers et ceux qui marchaient droit
les clochards d’en bas
les fous les criminels
chaque nuit tu aspirais au repos
pour les ausculter comme des songes
et les recomposer le lendemain


Il y a un trou sur ton ventre
la trace d’une main
tu as coupé ses doigts et tu les as pliés dans tes oublis
quand une autre main s’est posée sur ta peau
ils ont dit non non
tu as senti leur froissement dans tes muscles
tu les as repassés
avec le fer à vapeur
de ta belle-mère
celui qu’elle ta offert pour ton mariage
mais sur ta robe blanche

il y avait une tâche de sang
tu as frotté frotté
Il y a sur ton ventre
un trou
une surface lisse et un mot blanc
un segment de nuit
la nuit des nuits
celle où ta tête a quitté ton lit

Aller simple

Quand tu me verras descendre de ce train
Aux aguets comme un assassin en fuite
Ne crois pas que j’ai besoin de quoi que ce soit
Ils m’ont déjà tout pris

Tes mots ! Garde-les !
Plus aucune place dans ma valise vide !

Tes yeux ! Ne les pose pas sur moi !
Mon corps ne pourrait porter
Ni l’effroi, ni les supplications
Dont ils le couvriraient

Tes mains ! Laisse-les dans tes poches !
Qu’elles n’effleurent pas ma peau pour la caresser
Je sens encore leurs doigts comme des lames de couteau
Qui découpent mes entrailles !

Quand tu me verras descendre de ce train
Aux aguets comme un assassin en fuite
Sache que ce n’est pas du bout du monde que je rentre
Mais d’un pays d’où l’on ne revient jamais.

Deux mots

Inconnu qu’amènes tu ?

Tu es né inconnu. D’où viens-tu ?
Inconnu, un être inconnu, une chose inconnue…  
Que signifies tu ?

On te nomme. Tu deviens méconnu, peut-être.
Inconnu, t’enfanter est-ce t’arrimer au monde, ou 
Te dépeindre ?

Inconnu, création imaginaire 
Ou existes-tu ?
Accouché par des inconnus, le mystère prend corps, la peur du vide s’estompe, l’angoisse diminue…

Tu as un vocable, tu existes, rassures, parfois tu as évolué. 
Inconnu, recherche proscrite, la messe est dite.
L’ordre règne.

Certains te croient figé dans l’histoire. 
Sur d’anciennes tables tu étais cinq cent soixante, tu es un mot facétieux ; tu es devenu unique.
Qui t’a mis au monde ?

Mot, quel sens… 
Qu’exprimes-tu ? Que révèles-tu ? Quel rôle ? Où nous emmènes-tu ?
Tu es né. Pourquoi ?