Te souviens-tu des mots partagés 
Nous mettions en vers nos maux et espoirs
Dans des bulles électroniques
Jetées dans les courants des réseaux
Une mer où les noyés osent lever les voiles
Une mer d’écume
Ses bouteilles de larmes salées

Te souviens-tu, tu avais partagé une note 
J’ai cru qu’elle m’était adressée naïf que je suis
Une note musicale au rythme des feuilles pourpres
S’envolant vers un sol terracotta
J’avais rougi de ma maladresse
Décomposé je ne savais quels mots écrire
Cascade de dés inconscients

Te souviens-tu de nos premiers dialogues 
Les mois d’autonome étaient passés
Nos feuilles s’envolaient sur la toile
J’écrivais mes émois après avoir lu tes vers
Mis en vers pour danser avec
Ils avaient le parfum du vin chaud
L’hiver et ses promesses

Te souviens tu de nos bulles printanières
On s’écrivait sur ces réseaux
Cachés des autres
Rien que nos mots à nous
Ils germaient dans nos jardins
On attendait les fleurs de l’autre
Un bouquet d’impatience

Une fleuraison sous l’ombre d’un passé
Chez moi des embruns enivrants
L’été était arrivé avec ce jour
Le jour de te susurrer mon désir
Quitter la mer et rejoindre la terre
Voyager jusqu’à ton jardin
Te souviens-tu Un amour décalé 

Au bord de la route

Et cela fit frémir ton dos
comme un duvet constellé d’aiguilles repoussant les caresses

Et cela fit gémir tes yeux
embués de plaisir à regarder au-delà du jour 

Et cela fit pâlir ta peau
ornée de perles légères nées de la brume du soir

*
Assise sur une antique balancelle, tu oscilles entre chien et loup
pourtant, l’aube marine est pleine de promesses

*

alors affluent les eaux troubles de la mémoire,
et tu hésites à te laisser emporter
au gré des courants
au fond des abysses utérines du monde

alors, tu te souviens
tu te souviens avoir plongé dans des eaux brunes et profondes
tu te souviens de la caresse brutale de l’air
tu te souviens des mains qui saisirent tes poumons

Et tu inspiras comme pour la première fois
le parfum froid de la neige

brûlure au fond de la gorge
brûlure au fond des yeux
brûlure dans les entrailles

Et cela, emplit le dedans et le dehors
Et cela, devint quelque chose
Et cela, donna un corps entier

ce qui reste de nous

Dans la cuisine, on n’échangera pas sur les émotions qui tapissent l’atmosphère, on préférera le choc-tintement des casseroles, on maintiendra les cheveux lisses, les traits tirés, les nuits éparses, on gardera la pose photographique, affichera les portraits dans l’entrée.
Nous n’avons pas été. Ne plus vieillir sur papier glacé.

Dans le canapé, on n’étirera aucun corps, on composera un amas de peau et d’os. On effilera les minutes, comme on pèle une banane. La fin engloutie, on se lèvera pour la promenade à dix jambes.

Pas de mots, des gestes épuisés, une danse qui contourne ce qui crierait : plus de liens !
Seulement la figure !
Performance, pas de parole. On laisse nos voix sur les seuils, on soigne encore dans l’épaisseur du sens, ce qui reste. Ce qui reste de nous. D’un geste, elle balaie les miettes.

Aller simple

Quand tu me verras descendre de ce train
Aux aguets comme un assassin en fuite
Ne crois pas que j’ai besoin de quoi que ce soit
Ils m’ont déjà tout pris

Tes mots ! Garde-les !
Plus aucune place dans ma valise vide !

Tes yeux ! Ne les pose pas sur moi !
Mon corps nu ne pourrait porter
Ni l’effroi, ni les supplications
Dont ils les couvriraient

Tes mains ! Laisse-les dans tes poches !
Qu’elles n’effleurent pas ma peau pour la caresser
Je sens encore leurs doigts comme des lames de couteau
Qui découpent mes entrailles !

Quand tu me verras descendre de ce train
Aux aguets comme un assassin en fuite
Sache que ce n’est pas du bout de monde que je rentre
Mais d’un pays d’où l’on ne revient jamais.

Mariana

Mariana,

Est-ce que le désir donne la vie ?

Il faut que je te raconte, Mariana.

J’étais morte.

Au printemps la nature poussait les feuilles dehors mais moi j’avais le dos tordu vers l’avant et les genoux qui remontaient sous la mâchoire. Un corps de pantin en carton. Abîmé comme si je l’avais découpé en maternelle et que la peinture avait séché dans un tiroir pendant trente ans. En passant les attaches parisiennes dans les trous, au moment de plier les tiges en laiton, je ne savais pas que c’était mon corps d’adulte que je pliais.

A la fin de l’été mon corps était devenu si mou qu’il coulait sur le sol. Je ne pouvais plus marcher car il fallait sans cesse que je le ramasse. Ma grand-mère me disait Tiens-toi droite mais je passais mes journées repliée dans le coin d’un canapé noir.

Et puis l’automne est arrivé et je n’attendais rien d’une saison qui ramène la nuit à quatre heures. Je pensais que mon corps finirait de disparaître et que bientôt j’allais flotter dans l’hiver comme un feu follet translucide.

Mais le désir m’a sauvée, Mariana.

J’ai vu sa bouche. Les incisives qui se chevauchent. La canine qui mord la lèvre. Le lendemain j’ai caché mes vergetures sous mon jean et j’ai peint mes ongles en coquelicot.

Un soir je me suis trouvée au pied d’un mur avec mon désir de l’autre côté. J’avais l’alcool au cœur et la tête en brume. J’écrivais compulsivement un poème sur mon téléphone pour m’empêcher de penser. Si j’avais su brûler des pigeons bouillir des plantes parler à la lune jeter dans le feu. J’ai hésité longtemps et puis j’ai pensé, ce ne sont que deux feuilles de plâtre qui enserrent une laine de verre. Je vais traverser.

En m’approchant de la cloison j’ai entendu une voix qui crépitait. Une voix qui parlait à mon désir au téléphone, qui criait dans un mégaphone, qui couvrait le bruit des motos et qui portait jusqu’au lac. Une voix qui grésillait dans les rues désertes écrasées de soleil et qui crachait : ton désir peut bien crever là.

J’ai pris mon désir je l’ai caché sous mon t-shirt.

Maintenant je le porte avec moi, Mariana. J’entends l’été à travers la fenêtre.

le handicap

Je me contorsionne
Comme un ver esché au bout d’une canne.
Ne me fixe pas comme un corps étranger.
Car moi je m’en balance, en toute impunité !
Et si l’envie te prends de me stigmatiser,
Alors, passe ton chemin, il n’y aura pas offense !
C’est mieux que le mépris ou que l’indifférence !
Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai la force d’avancer.
En épargnant mon temps, loin de tes vanités.

Chaleur du midi,
écrasante.
Le soleil a décidé de s’installer sur la ville endormie.
Rues étroites baignées d’une lumière blanche,
crue.
La poussière flamboie dans l’air immobile.
Les bâtiments fondent sous la chaleur,
Le crépi s’écaille.
Effet d’abandon.

Odeurs de pain frais, de café. Une boulangerie voisine.
Là-bas le parfum âcre des poubelles,
débordantes.
Bourdonnement sourd au loin. Circulation. Bruit de volets
claquant contre les murs.
Battements de cœur dans cette ville vivante de sommeil.

Elle se dirige vers la place principale
Là une silhouette solitaire devant la vieille librairie.
Un homme, physique singulier,
perdu dans ses pensées.
Visage marqué par le temps, cheveux en désordre,
front large et plissé.
Une barbe broussailleuse dissimule son visage,
reflet de ses yeux fatigués.
Quelque chose attire dans son allure 
: aura de sagesse mêlée de mystère.

Démarche lente mais déterminée.
Canne qui semble être un soutien
symbole de son élégance
ou de sa magie.
Etrange personnage,
sans doute un bibliomane.
Curiosité irrépressible
: engager la conversation.

Elle lui demande timidement s’il est habitué de l’endroit
et l’importance du livre dans sa vie.
Il lui répond d’une voix grave,
comme nostalgique
que les livres sont ses seuls compagnons
qu’ils sont des clés de voûte soutenant l’édifice
de son existence.
Boussole des dédales
de sa propre conscience.

Surprise par sa réponse, elle poursuit
pourquoi choisir ce jour torride pour flâner
devant une librairie.
Réponse aussi énigmatique que son apparence
il avoue que les livres ont une étrange façon
de se révéler à lui
de le révéler à lui.

Peut-être qu’aujourd’hui
le destin lui reserverait une découverte
inattendue.
Intriguée par sa philosophie elle ose
un livre en particulier qui a marqué votre existence ?
Son regard se perd.
Un sourire énigmatique murmure
que chaque livre est une des clés de son âme.

Je ne savais que l’on pouvait aimer les miroirs
Moi je préfère les voir disparaître dans le noir
Petit à petit paraître de plus en plus illusoire
Ils sont trompeurs et muets
Cependant je crois qu’ils font beaucoup parler
Mais les voix sont vides de sens alors je me tais
Je laisse circuler les mensonges trouvant toujours plus de laid
Provoquant la colère et la haine de soi
Le regard des autres toujours dirigé sur moi
Comme une lame affûtée
Ou un poids accroché
La vérité demeure néanmoins cachée
Et lorsqu’ils glissent et se brisent
Leurs éclats coupent mais attisent
Le regret de ne pas s’être un peu plus comprise

Là, toujours

On ne le dit à personne : partout, des euphémismes.
Elle est partie,
Il s’en est allé.
Même pas des euphémismes – de brutales fantaisies, de crasseux mensonges.

Ni lui ni elle ne marchent,
ils sont allongés, arrêtés, immortels, et nous rêvons qu’ils s’en aillent
que leur souvenir douloureux n’occupe plus le canapé et la première barquette de fraises
que le chat n’ait plus cet air étonné, qu’il cesse d’attendre le retour.
Ils ne sont pas en voyage, ils n’ont pas déménagé.
Dites-moi la vérité : ils sont désespérément là,
bientôt dans un innocent escargot, une marguerite
– ou c’est encore un mensonge à moi-même pour remplacer celui des autres.
Ils sont là ils sont poussière et au mieux un ver.

N’est-il pas plus doux de les savoir encore parmi nous plutôt qu’envolés vers un ciel qui
demande tous les sacrifices ?
Mensonge impie aux épines couvertes d’un velours trompeur,
il n’y a que vivant que l’on peut partir.
Pressons-nous de nous en aller car bientôt morts nous n’irons nulle part.

Pendant des années j’ai cru que
le silence recouvrait la peau de ses squames
Pendant des années j’ai vu que
le non-dit lamine les gorges de ses crevasses arides
et même les gorges claires sont touchées
Pendant des années j’ai senti que
ça clochait au niveau des cœurs au niveau des échanges vrais au niveau des passages de relais
pendant des années j’ai goûté l’amer des crues
le sel des larmes le sel qui ronge et qui libère
pendant des années j’ai visité l’ineffable le silence le trop tôt le trop tard
à la façon d’une roquette oubliée dans les couches de la terre prête à
exploser prête pour le voyage interstellaire
pendant des années c’était toujours pas le moment
ce n’était jamais le bon moment
par-dessus les silences les grosses gênes cousaient des tombes de corps voûtés des oreilles hagardes dégringolaient de leur fonction des oreilles sans fond des oreilles sans parois sur lesquelles les mots, les questions ne ricochaient plus
pendant des années c’était
j’ai cru que ça finirait ce
rien ce
blanc du vide de la neige qui fait tout taire autour d’elle
j’ai cru que ça finirait ce
jamais
mais des décennies après je ne suis plus une enfant plus une fillette à qui l’on dérobe les réponses à demi-mot
mais des décennies après il n’y a plus de neige en hiver et tout se tait pourtant
tout continue à ne rien
tout est tu
mais où suis-je où êtes-vous d’où vous taisez-vous
le puits d’où vous noyez la parole n’a pas de fond cela fait trop longtemps qu’il est bouché
s’il avait un cadenas il serait fermé à quintuple tour il y aurait un maître de la forge un vulcain qui soudoierait ses elfes bienfaiteurs pour conserver cela secret, tu, mort
l’arc-en-ciel met du temps à se frayer un chemin
même s’il a été là depuis ma nuit du temps
le voir fut difficile
le voir fut un reniement du silence
du silence et c’est dur de le pousser quand il a été le seul dialogue
un ballon de baudruche un lot de consolation un gros paquet cadeau
finalement toi tu tries les ficelles de l’existence
tu fais bien car
ce qui importe c’est que cela devienne le
carrousel des délices
pendant des années j’ai pas su que la vie avait un goût, une saveur exquise, un avenir et pas qu’un passé
puis j’ai touché du doigt les mots sur mon clavier.