Une vie en lipogramme

   Tout ce qui manque 
      creuse en nous 
         des lits de sédiments

Ne pas s’enivrer de futile
Ne pas étouffer le jour sous nos portes 
Ne pas s’attarder sur nos ombres

   Tout ce qui manque 
      creuse en nous 
         des lits de sédiments

Lavons ces limons 
pour continuer à avancer
Lavons ces limons 
pour nous émouvoir 

Les yeux grand ouverts
Nous attendrir du petit jour

Pourtant pas de chaleurs mêlées pour déplier le sombre
Pas de corps à corps pour prolonger son ciel
Pas de rires pour fissurer les peines
Pas de peau à peau pour diluer ses peurs
Pas de doux sur les mâchoires serrées 

Une seule et unique odeur pour traverser la nuit

Une seule et unique empreinte de corps allongé 

Il n’y a pas d’amour pour déjouer la mort

                   Malgré tout 
Surtout
                              Ne pas en rester là 

Ne pas parler, ne pas se taire
Ne pas flancher
Son eau et son feu en héritage 

Il n’y a pas d’aigreur pour les cœurs isolés
Pas d’euphorie non plus
Mais de la paix
Et les autres tout autour 
Et la vie qui résonne
Qui s’infiltre

Ne percer les vides que pour les écrire 
Malaxer ses creux
Et pétrir ses manques
Y puiser son encre

Ecrire toutes les absences
Les faire exister de mots
Comme un alphabet de palpable 

Toutes nos absences 
Les rendre concrètes, réelles 

Exister par les manques

   Tout ce qui nous manque 
        creuse en nous 
              des lits d’écriture

Je désire ce que tu désires

en un soupir
j’ai épilé le duvet
des secrets

boucle
tu susurres ça
qui ne vient pas
tout est question
de rythme

les silences s’épanchent
moi je te parlais des attentes

lèvre contre langue

contre lèvre

en miroir

boucle

en bas du ventre

en haut des cuisses

temps blanc du week-end
au seuil du jour j’ai encore vu l’attente

front fondu joue
tend bouche
sous la couette
tu affabules
car les mains manquent

j’ai cru à la levée du voile
puis la nuit plut
j’ai frémis
jusqu’au jour
si j’avais su
les aurores patientes

désirent ce que je désire

Merci de me donner la main, me donner l’élan, m’ouvrir la porte, me permettre, m’autoriser d’y aller, d’oser, de jouer, de me défier, de plus me voiler, me cacher, m’étouffer, d’ôter, d’enlever, d’extraire, de dépressuriser et de presser en même temps, de laisser s’écouler, se déverser, enlever le voile, la pudeur, le puanteur, la putréfaction.

En effet personne ne m’avait dit que la densité étouffait 
Je ne savais pas la rudesse la non caresse le manque la perte
Pendant des années j’y ai cru à cette blague de mauvais goût
Il me semblait que je jouais parfaitement mon rôle
Je croyais au semblant, qu’un nouveau jour arriverait
Le silence recouvrait tout telle une chape de plomb 
Je ne pouvais pas savoir que c’était possible, que cela m’était destiné

Dans le silence avaler la peur
Dans le silence ignorer la douleur
Dans le silence sourire et faire bonne figure
Dans le silence goûter l’impuissance 
Dans le silence crier à l’intérieur
Dans le silence danser à l’infini

Chuchoter une prière

Taire une colère
Murmurer « je t’aime »
Muette, ne rien en dire

Ce n’est pas un mensonge, un songe qui me ment
C’est une réalité insoutenable que l’on soutient
Qui devient irréelle une fois passée
Qui remonte en méandre de mémoire 
Demandant libération

Je t’ai vu je te vois dans l’invisible

Les mots n’ont plus rien à y voir
Et pourtant ils sont là
Les petits les grands les beaux les laids
Serpentant comme des vers de terre
dans une structure inexistante 

Pas de déception, pas de bonne surprise, pas de nouveauté, pas de cruauté, pas de clarté, pas de compréhension…

Un battement de coeur qui rassemble il ne reste que cela.

Histoire d’eau

L’homme s’est assis sur un vieux banc malgré les cordes que la pluie lançait et laçait sur le bois de l’un, le cœur de l’autre. Mouillés, glacés.  Plus rien de sec ici. Les gouttes serpentaient, se coursaient, fusionnaient. Il croyait ne plus avoir de larmes pourtant… N’avait ni joie ni peine, ni haut, ni bas. Néant.
N’était ni beau ni laid ni lourd ni frêle. Vide. Aucun poids ne pesait sur ces planches. Cet homme se fondait dans le paysage. Transparent. Bientôt on lui marchera dessus. Splash. Et ce ne sera la faute de personne. Personne. On ne l’aura pas vu, pas entendu car voilà bien longtemps qu’il ne parle plus. À force de crier, sa voix s’est rompue et tous ses gestes, à l’eau sont tombés, nus.
Elle s’est laissée choir au milieu du banc en riant. Bruyante. Un jambon-beurre en bouche sous un parapluie rose flashy dégoulinant de mauvais goût. Elle adorait la pluie, ses orages, ses rivières et sa boue. Arc-en -ciel. Quelque chose de l’enfance ; les bottes qui claquent dans les flaques, les escargots qu’on suit à la trace. Un soupçon de paradis ; le frais ruissellement des gouttes sur la peau chaude. Ah cette eau vive qui comblait tous les trous!  Libre. Oh cette flotte qui chavirait les sens! Débordante. Le Pétrichor : l’odeur après l’averse. L’homme : son odeur après l’averse. La plongée dans
le désir, le plaisir en geyser. Se noyer tout entière dans son cou…

  • “Ça vous dirait monsieur, un petit coin de parapluie?”

Longtemps, j’ai cru qu’il n’y avait ici rien à trouver, simplement des mots qui ne parlent pas, des phrases longues et pourtant vagues, des mots de brouillard. Je cherchais ce qui se taisait sous les plumetis bleus tendre d’un papier peint – celui de ta chambre d’enfant, longue comme un tombeau, sombre comme une cave – le relief du papier murmurait sous mes doigts puis ses vagues retournaient au silence, aucun océan ne chantait, aucun oiseau ne glissait en criant sur ces flots.
Le mensonge était au coin de tes yeux, une aile de charbon qui palpitait, noyée de fard scintillant, le dessin de l’abîme. L’orage a finalement brouillé les lignes et la pluie est entrée, tu as fermé les yeux pour ne jamais rien en dire.
Je cherche depuis cette chose qui aurait pu être, je la cherche sur les lèvres des hommes, je cherche les mots manquants. Leurs regards, souvent, s’absentent comme le tien et je retrouve la douleur du mensonge, le noir de tes yeux de noyée. Le mensonge est une absence, un retrait, la disparition de toute la promesse d’un regard. Ce qui s’est retiré sans se révéler, je ne le trouverai jamais. Pourrais-je l’écrire ?

La révélation

Pendant longtemps, jusqu’à aujourd’hui et c’est la raison de la reprise de ces notes dans mon journal, on m’a tu que j’étais Père.
Silence qui se voulait sans doute bienveillant, mais silence qui me blesse non pas à mort (j’aurais préféré) mais à vif.

Brûlures dans mon crâne
Mon regard ne sera jamais plus le même.
Et ma parole ? Que vais-je pouvoir dire ?
Que vais-je pouvoir vivre.

Honte à avaler, pour ne pas avoir su !
Ne pas pouvoir car ne pas savoir.

« Heureux les simples d’esprit… », mais maintenant je sais. Je sais que l’on me pensait incapable, inapte même à savoir. Qui du naïf ou du détenteur de l’information est l’irresponsable ? Pécher par omission.

Une maternité n’est jamais cachée, on ne peut pas être mère sans le savoir (à moins de mourir avant ou pendant).

Je suis père et je ne l’ai pas su ; le silence m’a décalé, vrille ma vie.

Et qui est la mère ? Fait-elle partie de ce « on » ? Et mon enfant ? Que sait-il et que peut-il sans père ?

Ma parole ne sera pas entendue puisque je suis en dehors de la réalité.
Chercher, qui, quoi, où.
Dénoncer, défoncer, me défoncer
Devenir un réel irresponsable, un réel incapable de
Leur donner raison et perdre la mienne
M’échapper

Avant cela, j’écris.
J’écris car que faire d’autre

Vite un passeur de feu pour apaiser la brûlure

Un trou dans le crâne pour libérer la pression

Déhonter ma vie
Me déresponsabiliser
Je ne sais plus
Je suis à court
D’idées, d’encre
De papier
D’envie
De vie.

Je ne sais plus
Je n’en peux plus
Chuis fatigué
Chuis crevé

Petra

C’est de leur mère Montagne
qu’elles se détachent en bloc
C’est le torrent pétré
qui les fait devenir fluides
Ce sont les errantes 
qui parsèment les champs
C’est de leurs crevasses et fissures
que fleurissent les rocs

C’est sa cousine folle
que l’on ôtait des crânes
C’est l’un des quatre trésors 
qui permet d’encrer les mots
C’est la main malveillante
Qui s’en sert pour faire taire 
C’en est une innocente 
qui joue pour atteindre le ciel

C’est une chose minuscule
qui rendit son chemin douloureux
C’est la multiplication de ses frères
qui lui fit retrouver le sien
C’est une rencontre orageuse
qui la fit naître
C’est son intériorité
qui accueille et protège

Elle est
pierre de folie, pierre de foudre, pierre philosophale ou pierre à encre, pierre refuge ou casse-caillou 
Elle est

Hélios

Cheveux attachés 
Chignon haut coiffé

Volonté hautaine

Une minuscule 
Concentration oubliée
Suivie par
Un oubli de respirer

Elle chute du tableau 
Du peintre

Le ciel zinzolin

Les bras des arbres 
Brandissant une banderole

L’alphabet horizontal
expliqué 
en désordre fantomatique

Signes des temps

Le vent noir-violet 
Agite les branches

Des vertiges vert orange

Le monde tourne 
En couleurs psychédéliques

Une brume toute neuve cache 
L’astre du jour

Qui tire le charriot d’Hélios ?

De l’est à l’ouest ? 

Et pendant la nuit à l’inverse ?  

Le passé ne fleurit plus
Le passé ne fleurit plus

Disparues

les fragrances laiteuses des roses et du lilas
mauve, l’odeur de jonquille du soleil
sur l’herbe sèche des souvenirs
d’enfance qui riait

Avant

j’entendais le passé respirer
Hier
j’ai entendu le passé soupirer
j’ai entendu le soupir passer
de l’espoir qui fuit
retrouver la jeunesse perdue
Ses poumons expirer tout
l’air heureux
du temps qui s’épuise

Mais il n’y a pas de temps
Mais il n’y a pas de temps

Hier est aujourd’hui
Dans ma mémoire

Hier la pluie
coule et pleure sur l’humus des rues
Elle sent le présent sale et gris

Le ciel n’a plus d’étoiles à pleurer
Le ciel n’a plus de lueur
n’a plus d’odeur
plus d’antan
tant
il fume
de cigarettes mentholées au mensonge
et vapote des arômes artificiels de soleil et de jonquilles
Ses poumons enfumées,
ses poumons enflammés

Quand reviendra la nuit au clair d’étoiles ?
quand reviendra la nuit au clair d’étoiles

mes os refleuriront au pied de l’héliotrope
les cheveux blancs de joies à venir
fanées avant même d’être
écloses

les jonquilles renaîtront de
mes pensées mes vers
nourris
des restes de soucis échevelés

Et sur le tombeau de mes regrets,
les filaments d’argent d’un mycélium
embrasseront le monotrope uniflore