paume
pastel grossier
aplats du bout des doigts
pigments à même la peau
tentatives d’effacement


profondeurs denses
noir qui se refuse
visages dans l’obscurité


doute tenace
innocence
trace
hors de – jaune vif –
questions
sans cesse répétées

certaines questions contiennent l’immensité
certaines se glissent sous la peau
s’immiscent sous la langue
tracent des frontières des fissures
construisent des ponts
délimitent clairement
émergent

nous préservent de l’oubli

Je
est une bile, crachée
dans le crachoir réfectoire de nos plaintes. 
Je est un immonde crachat épais,
immonde crachin de nos reins.
Cette épaisse œuvre visqueuse, ce vile miasme…
Drache ! 
C’est le projectile de ta bouche que tu n’entrouvres qu’en moue détestée. 
Tu baves du vide, tu rejettes du vide 
que même tes poumons méprisent. 
Tu n’es rien. Tu es sordide. Tu n’est qu’un crachat gluant.
Certains crachoirs sont en argent. 
Érigés en colonnes de bave, vaillantes tours 
aux pourtours pollués de jets élastiques. 
Nos fières muqueuses coulantes 
y sillonnent et dégoulinent en splash répétés:
chaotiques tac dans ce vibrant réceptacle d’argent. 
Et pendant que nos mentons s’huilent de cette bile tenace
que la bave blanchâtre inonde nos lèvres
Recevons ce respectable vide méprisable.
Une pluie fine bruine de toi. 
Détourne le visage, déleste-toi.
Car ta gueule est déjà un rejet d’écumes.

Un fil

C’est moi qui ne te connais pas,
Qui te déplie et qui t’infuse
À la hauteur du mouvement à l’œuvre, dans l’ombre perpétuelle des limites
C’est toi qui ne m’embrasse pas,
Qui est dehors et sans repos
Plongé.e dans l’univers ciselé aux mille formes conjecturées
C’est moi qui cherche l’étendue artisane, c’est toi qui soutiens
Hommage à l’infinité qui scrute et qui raconte
C’est l’immense qui me touche, c’est la norme qui s’échappe,
Car nous ne connaissons pas nous-mêmes nos propres mesures
Tends-moi juste un fil et je saurais le dérouler, nous tisser dedans comme des soleils
Tends-moi juste un fil mon ami.e,
Tends-moi juste un fil.

La cage

Elle n’est qu’instinct. La base.

Elle prend ce qu’elle veut, quand elle veut

Reine des sous sols putréfiés

Elle entend au loin les enfers, la cage qui grince, les plaintes de l’acier froid

Les anges déchus qui ricanent

Elle bande ses phalanges

Elle craque ses cervicales

Boxe son ombre,

Invente un récit, une tragédie

Nous regardons cette routine inlassable, ce tempo d’air coupé par les poings

Os saillants qui ouvrent l’espace temps en deux le moment d’un jab, l’instant d’un cross

La où tout est possible, où le moi se perd dans l’inconnu

La fauve grogne ses scories, dégaine ses fureurs

La porte est écho des bruits lointain

Les hurlements sont feutrés

J’ai le ventre chaloupé

Le cœur dénudé

Nous sommes sans foi, sans loi, sans dieu

Abandonnés dans la crasse de l’humanité, ici tout en bas. Cinquième sous sol.

Nous sommes à genoux  devant le chaos ordonné devant La reine sombre des cages, Eva.

Elle deale la peur

Elle creuse en low kick imaginaire jusqu’aux confins de  l’obscurité  des miséreuses qui l’affrontent

Traverse du coude leurs corps, leurs solitudes, leurs espoirs

Elle se nourrit de leurs peurs

Comme elle, ils bravent le sol sale qui leur sert de lit depuis l’Age de 4 ans.

Les oubliés sous X des guettos.

Mélodies de sous sol, toujours en mineur

Pas plus bas. L’enfer à 40 Hz

Dans son coin, il la regarde

Il fume une enfance de damné,

Le caillou croise, translucide, extra lucide.

Il crame sur l’alu, la paille emmène les effluves extatiques la vipère aspic astique les synapses vers l’acrobatique, promet un run épique.

Ca tourne, sort des murs, se rêve en time laps, l’azur en fractal.

Des aigles s’inventent au plafond, résonances de leurs traces patrouillant la fange divine, veines de glaces vers l’orage qui pointe au fond du couloir. Le tonnerre de cris s’annonce.

Les vapeurs illicites l’électrisent tous les soirs, à la même heure

A l’endroit où elle combat

Pleine du seul vide

Nous errons aux confins d’une dimension que nous inventons

Sphérique, autour d’elle,

Aux pieds de notre maitresse des abimés

L’autre là-bas lit Nietzsche tout haut sur un son trap bien lourd, bien deep, kick bien sale

Le néon cligne de l’œil, hache le présent au scalpel

Un mec ouvre la porte. Il dit « C’est à toi ! »

Le couloir est sale, graff de larmes et de colères acryliques

On entre dans la salle étouffante de sueur. Transpire la rage.

La cage est là.

Le son est chaos

Ils sont tous furieux, les biftons à la main

Les bouches ouvertes.

Ecume des ombres

Ils n’ont ni sexe, ni race, ni âge

Ils n’ont pour moral que leurs désirs immédiats

Devant nous, la cage vibre sous les tambours de pieds qui martèlent le sol.

Métrique de guerre en 12/8, la clave du diable.

Une Nak Muay est dans la cage, huilée, tatouée total cover, affutée katana, chargée à bloc de Mèth pour repousser la peur hors de sa sphère de pensée. Les cervicales craquent, les muscles partent en spasmes,

Son visage est creusé, ridé, des oueds courent sur son front, ses joues rougies aux larmes de sang

Sa ride du lion feule.

Je mate ses cheveux, fourchus, piquants, vénéneux, tressés en enfer.

Elle porte un short bleu taché de défense immunitaire, de virus de celle d’hier.

Nous, on galère pour avancer  

On repousse tous ces cons qui semblent vouloir empêcher Eva d’entrer dans la cage

Elle va encore leur prendre leur oseille

Comme chaque soir

Elle porte un short rouge

Elle entre, se jette sur short bleu

Elle envoie low kick, une série courte et puissante pour démolir les fondations. Faire mal.

Elle enchaine, séries de coups de coudes qui coupent le front, sang qui s’évade, le sol se tache de bleu, enchainement jab, jab, crochet gauche au foie, bleu se courbe, relevée par uppercut, genoux, encore genoux, cross, bleu est sonnée, cassée, aveuglée d’un flot magenta puis Eva rouge ne la lâche plus, middle, middle, genoux sauté et coude haut du crâne, bleu tombe, rouge sourit, s’élève coude vers les anges. La butée olécrânienne d’Eva vient écraser la pomme d’Adam de bleu,

On pleure, on lâche l’émotion, ouverture des vannes, défoncés à l’adré.

Eva monte sur le grillage de la cage au son d’un run hardcore assourdissant « bitch, bitch I fuck you my sweet corpse, I love your curves », le corps de bleu éjacule du sang, les biftons affluent dans le short d’Eva, pole danse des bas fonds.

« Vénère  ce soir » lance ma walkyrie du béton.

Elle me prend la bouche puis me dis «  Tu veux essayer ? »

Veuves

Elle a enroulé sur sa tête
un châle sombre qui retombe
sur ses épaules.
Elle avance pieds nus
dans ses chaussures déformées
pressant un maigre ballot de linge
contre sa poitrine.
Sa chevelure a blanchi.
Son regard est aussi froid
que l’air de la montagne
aussi limpide que l’air
du Mont Qassioun.
Ses chevilles et ses poignets
sont couverts de terre
de sang et de poussière.
Le ciel peut gronder
ou passer à l’orage
le sol peut trembler
ou se fendre
elle poursuit sa route
elle emprunte des voies
défoncées
elle vacille sur les pierres
tranchantes
elle tombe
elle se relève
elle tombe
se relève encore
elle
dévastée.


Ces ombres entrevues
ces femmes, ces fantômes
où vont-elles, qui sont-elles ?


Elles n’ont plus de voix
pour le dire
elles ont soif
elles ont faim.
elles souffrent.
Sur tous les chemins
les maisons sont en ruine
la terre a brûlé sous les bombes
les hommes font la guerre
et les enfants sont morts.
Alors, elles vont là-bas
ou ailleurs qu’importe
puisqu’elles ont tout perdu.
Elles marchent entre les tombes
sur les cendres
et parmi les décombres
sans espoir et sans but
hormis peut-être celui de fuir
le désastre et la mort.

Rage

La rage ça me prend de face, de plein fouet. D’abord, ça bouillonne, ça gonfle, ça vibre comme si les vitres de mon visage allaient se briser. Le couvercle que je tente de poser sur ma colère ne tient plus. Il se soulève à chaque fois que quelque chose m’écorche le cœur. On dirait que je suis une cocotte minute au bord de l’explosion. Ça siffle quelque part. Pour prévenir que ça bout. Que je suis à bout. Au bout du bout. Que dans un instant ça va péter. Bombe à désamorcer. La soupape, la valve, le clapet anti retour ! Mais ça ne suffit pas. Ça finit par déborder. Le feu sous la cocotte ne s’éteint pas en tournant le bouton. Si tu souffles dessus, le feu ne s’éteint pas, il se réactive, il reprend du poil de la bête. La bête c’est moi. Ma mâchoire : crocs plantés dans ma propre bouche, ma proche chair, retournés contre moi. Mon poil se hérisse. Rien ne peut me caresser. Mon poil est dru comme un tapis de fakir, une plante épineuse, un cactus. Celui qui pose sa paume risque gros. Il risque un jet ininterrompu de mots assassins, de phrases vénéneuses. Qui sait qui en sortira suffisamment indemne pour souhaiter encore ma compagnie, qui sera encore assez brave ou fou, qui sera suffisamment immunisé pour s’immiscer entre ma rage et moi.
Ma rage et moi, on ne fait qu’un.

Le vacarme du silence

La maison est détruite, elle ne sera plus la gardienne de ceux qui y avaient élu domicile
La porte est devenue cendre, elle ne s’ouvrira plus en un battement accueillant
Chaque pièce, chaque objet y a perdu sa fonction, on leur a retiré leur essence
Les manteaux resteront accrochés à la patère, les parapluies fermés
Dans la cuisine, la fourchette ne servira plus à nourrir aucune bouche
Dans le salon, les livres ne seront plus tenus par aucune main
Dans la chambre, le lit n’accueillera plus aucun corps pour le repos
Dans la salle de bains, le miroir n’offrira plus asile à aucun reflet
La salle à manger ne réunira plus de tablées chamarrées et joyeuses
Non, des corps y sont étendus, leur sang imprègne le plancher d’un rouge lourd et
visqueux, encre indélébile inscrite dans le sol
Un peu d’eux est ici pour toujours, à jamais
La vie a quitté la maison, les larmes ne la ressusciteront pas
I        I        I
I        I        I
I        I         I
I        I        I
Elles iront irriguer les cimetières où les gens ont en partage la souffrance
Ils n’y sont plus ennemis mais camarades, ils n’y sont plus étrangers mais semblables
Affectés dans leur chair, en proie à une détresse effroyable
J’ai pitié de ces tombes à qui l’on retire le droit d’offrir aux âmes fatiguées le répit
J’ai pitié de ces tombes qu’on viole jour après jour pour déposer en leur sein des corps
arrachés à ceux de leur mère et à leur existence
J’envie la bonté de ces pierres qui contiennent les cris désormais silencieux poussés par
des fantômes aux morts inhumaines
J’ignore comment elles supportent le vacarme qui s’élève autour et dedans, comment
elles absorbent les pleurs, recueillent le chagrin et restent sans haine, sceau inviolable
entre deux mondes, entre l’autre et soi

C’est assez !

Pourquoi une baleine bleue vient-elle pleurer dans mes nuits ?

Je me réincarnerais en cétacé pour la consoler.

Je  ruserais avec les  meutes féroces des navires de chasse,

Moi Moby Dick moderne, pour les faire sombrer mortellement.

Je déclamerais  un unique et solennel somptueux Requiem,

Au fond des abimes insondables de la cathédrale océanique

Où les grandes orgues liquides se déchaineraient.

Il défait son manteau, l’accroche au mur.

Le mur est fendillé. Dans la nuit on ne voit pas ses craquelures. Comme des fils tordus par le rire.  

Je m’éclaire de peu.

Il s’allonge sur le canapé de velour. Comme tous les jours il attend.

La pierre posée sur la table du salon, pousse son chant. Une plainte.  

Elle est à l’unisson avec le tiroir-caisse de la salle du fond, au rez-de chaussée.

Il croise les jambes, ses chaussures sont crottées. Il ne les a pas retirées.

Sa manche trempe dans la tasse. Il ne s’en aperçoit pas. Il est plongé dans ses pensées, ou est-il dans la vague ?

Les pensées arrivent par centaine, en passant par l’espace du dedans, de l’histoire, des replis de l’intime.

La vague, elle, est une chienne. Un rictus. Je ne supporte plus sa présence aveuglante.

Je ne veux pas lui retirer ses chaussures, je passe donc devant lui pour rejoindre la fenêtre que j’ouvre. Dehors est un matin d’avril sans bruit. Je ferme la fenêtre sèchement. Clac. Bien sûr il ne me dit pas tout. Ses cernes. Son odeur de terre. Les griffures sur les mains et dans le cou.

Je ne sais où me mettre. Son corps au repos a pris tout l’espace du salon. Ses mains ne bougent pas, croisées derrière sa tête.

Je n’ose pas le déranger. J’ouvre une bouche puis la referme, mon souffle est lent.

La table sur laquelle je suis accoudée ressemble à celle de ma mère. Celle qu’il y a dans la première pièce de la maison quand on entre. Des gerbes de fleurs.

Je roule une cigarette. Il lèche son pouce. Il y a du miel du pain. Nous partageons ce lieu, cet espace. A présent je suis comme une mouche dans un bocal. Je vais de la table basse au guéridon, de la cuisine

J’entre dans le précipice de son histoire.

Cette nuit j’ai rêvé dans le corps d’un bateau

Cette nuit j’ai rêvé dans le corps d’un bateau.
je me suis sentie vide jusqu’à midi,
le poids de mon propre corps insupportable avant qu’il
ne soit rejoint par celui des autres.

louée j’ai fait trois fois la même boucle idiote,
j’ai semé le circuit du plantage son moulin
et les longue girafes du zoo
j’ai rêvé d’être coupée en deux à chaque traversée de l’Amstel,
le fleuve comme un couteau.
j’ai buté contre la même péniche et sa propriétaire,
peinte et lustrée comme un dictionnaire,
a hurlé.
dans le PVC-miroir j’ai eu l’impression de m’abîmer moi-même

j’ai porté des vieux des jeunes des cravates des baskets.
j’ai senti les bulles du mauvais champagne s’écraser
sur le mauvais cuir,
le mien ma peau leur fête.
par leurs bouches j’ai parlé français allemand et russe.
au creux de moi il y avait l’eau du canal
et celle des larmes et les bulles
et l’urine qui n’avait pas été projetée en dehors des hommes fontaines.

j’étais la ligne dure qui sépare les liquides,
celle qui donne l’illusion du haut et du bas.
mais au réveil, j’étais sèche de transports.