Amour couture

Est-ce que tu sais que quand on s’aime on se coupe ?
Est-ce que tu sais que quand on s’aime on se coupe de plusieurs façons ?
D’abord on se coupe en deux dans le sens vertical de la symétrie
Est-ce pour être équitable ?
Presque
On donne un œil, une oreille, un poumon, une jambe, un sein, un trou de nez, une moitié de bouche, une
moitié de langue
Et quand l’amour coupe au milieu
les deux moitiés glissent
Comme des flans
En tombant elles s’éloignent
Tu as déjà coupé un flan en deux ?
Le problème tu vois
C’est que le cœur n’est pas au milieu
Il n’est que d’un côté
Alors il n’y a qu’un seul des amoureux qui le possède
On dit que c’est celui qui aime le plus
Est-ce que tu crois que c’est normal ça ?

Au début de l’amour on se coupe à la tranche d’un pétale
On se coupe de velours
Au milieu de l’amour on se coupe la parole
Avec des mots couteaux à beurre
A la fin de l’amour on se coupe de soi même
La coupe pleine


Moi j’aimerais que l’amour ça couture
J’aimerais que ce soit des étoffes
Qui s’accrochent par un fil
Pour faire une robe
J’aimerais la porter
Et être jolie dedans
Alors on pourrait imaginer
Que l’amour soit un vêtement
Qui glisse sur le dos
Un kimono de satin frais
Ou un pull de laine feutré
Juste pour s’en habiller

Les fleurs sauvages

Je déteste être enfermé dehors. Je préfère ma cabine de douche. Un mètre carré qui contient le monde.Je parle en elle. Elle absorbe tout de moi, même ce qui n’existe pas encore. Parfois, elle me fait dire des choses horribles.Que puis-je à cela?Il y a les gouttes qui tombent d’en haut. C’est comme la pluie. Elle descend du ciel. La pisse des anges. Cette eau est jaune. Certains de moi, vers mon poumon droit pensent que le voisin d’en haut presse des canaris. Pour en extraire le jus, l’essence de vie. Alors je me nettoie avec cette vie. Ici, je suis Dieu, je vis dans les nuages. Sur la paroi de la douche mon index écrit sur un nuage. Je ne contrôle pas ce que j’écris. Jamais. Mon doigt est bien plus créateur que mon cerveau. Il est autonome, unique, exempt de déterminisme. Il danse, il écrit avec ses tripes, mon doigt. Avant il caressait les peaux, les sexes, les lèvres mais maintenant il caresse les mots, les syllabes. Il imagine. Il me sauve des démons.J’ai un arrière grand père logé dans mon pancréas. Il était alcoolique et un peu con. J’aime bien quand il parle. On dirait un dialecte sous acide.«  Je Est Amour ». On pourrait penser qu’il s’ennuie. Mais non. Il n’est pas seul . Il y a aussi tous mes morts. Ici, dans ma prison de Plexiglass, s’invitent en moi tellement d’êtres que l’eau du monde entier ne suffirait pas à nettoyer leur crasse. L’alcool serait mieux. Beaucoup de vin pour se mélanger au sang. Dans le sang, le vin passe inaperçu. Ils ont la même couleur. As tu remarqué comme cette eau qui tombe au sol au ralenti me brûle? Je saute pour éviter qu’elle ne me touche. Mais il y a tellement de gouttes que je brûle comme une sorcière au moyen âge. Les molécules d’eau entrent. Je brûle de l’intérieur. Des larmes de feu me dévorent. Je m’incendie.J’ai peur. Je crie. Les fréquences à 3000 hz courent sur les parois humides, rebondissent sur les gouttes, changent les formes, changent le monde, détruisent le langage, recompose l’univers. Un bouquet de chaos. Les mots inventent des fleurs sauvages. Je parle pour écarter le feu de l’eau. Mes mots, leurs lettres, les « e » et les « t » surtout se battent sans relâche. L’eau s’ouvre en deux quand les phrases sont belles et je peux voir un arc en ciel. L’eau est sensible aux mots qui apaisent. Elle est calme et douce quand je chante. Elle transporte le beau. Elle entre par les pores de ma peau quand ça lui plait et ces mots voyagent en moi et tout est parfait. Je vois des couleurs se mouvoir sous le derme. On dirait une boule à facette. Mon intérieur se paye un after de malade. Quand les mots sont tristes, l’eau les emmène dans les canalisations dégueu pour rejoindre d’autres mots sales. Et je vois des livres se constituer dans les égouts de la ville. Des chefs d’oeuvre parfois. Des bouquets de néant sublime. Une essence d’absolu. Mais qui les lit ? Y a t’il des bibliothèques dans les égouts? Il devrait. C’est de là que tout recommencera. Il n’y aura que poésie. « Hâte Will be over ».Je ne sais pas comment toutes ces lettres s’organisent sur ma langue. On dirait que des fourmis s’agitent sur les papilles, les bourgeons du goût. Elles forment des mots aléatoires avec leurs pattes, comme les puces de sables. Certaines lettres tombent de ma langue. Elles se suicident . Ou s’enfuient. Ou refusent la phrase qui s’invente. Certains mots sont conformistes. Hier, j’ai perdu le « u », évanoui, parti par le siphon. J’irais sur la plage des Catalans le retrouver. Cul, lu, su, alu, uluberlu. On ne peut décemment laisser le « u » disparaître trop longtemps. Sans le « u »: « Je sis fo de vos » chanterait Polnareff. C’est naze. Je ne suis que le vecteur de ce qui me dépasse. Tout ce qui passe par moi, ce qui vient, se transforme, se recompose. La réalité, je la saigne, je l’ouvre en deux. Je la fouille. Mais je ne trouve que des mensonges. Ou je ne trouve rien. La vraie réalité préfère être inventée. Comment expliquer autrement que le tapis de bain m’emmène visiter les étoiles? Comment expliquer alors que ce miroir soit aveugle? Comment expliquer que mon ombre soit une cigogne? Comment expliquer autrement que cette eau qui coule sur moi devienne lave. Qu’elle soit en train de me pétrifier devant vous. Me laisse ainsi ici. Pour l’éternité. A penser me penser. Dans la multiplicité des êtres qui m’habitent.

Elle –
taciturne dans le coin tout au fond.
On disait d’elle – elle n’a pas la langue dans sa poche
et depuis qu’il lui a dit – je me suis toujours senti seul avec toi,
son coeur est sourd.

L’avalanche en plein dans le corps,
elle n’entend plus la neige tomber.

Certaines blessures sont enfouies, celles dont on se souvient
comme un rayon de soleil en hiver, sur la brise endormie du matin,
celles dont elle s’accommode.
Et puis il y a les blessures béantes qui suintent sous sa peau intacte ;
brûlantes dans chaque recoin,
elles n’épargnent aucun sourire.
Il y a aussi celles 
freinant la vie sans vergogne, 
qui soudain se laissent panser par des promesses,
choyer par l’irrésistible abri de l’amour ;
soudain se laissent épauler par un brin de lumière,
un élan de folie,
un demi centimètre d’espoir.

Certaines blessures arrachent et recollent,
d’autres
éteignent les goûts et les couleurs.

Un fragment de miette est une miette. Le fragment s’émiette en multitude de miettes.
La trace d’un reste hante la miette comme le souvenir d’une trace brisée. Comme le reste
d’une substance qui suppose sustenter.
Persiste


Je me nourris de miettes. Le rien me comble. La mémoire d’un plein désormais vide
m’occupe et me déborde : abondante liqueur creuse…
Elle absorbe et râcle
Elle est la bile qui ronge l’envie alanguie


Elle est l’attente latente qui demeure à ma fureur
Qui m’écrase et m’appesantit
dans un entre temps qu’aucun système n’établit.


Eclate.


Suppurante plaie, rauque abcès s’écoulant d’une lenteur immodérée
Purulente. Dégoulinante. Trou en décomposition – consume.
L’abcès vit dans la plaie.
Alors la moisissure s’enracine. Alors d’invasives tentacules dénudent mes organes, me
possèdent : je moisis.


Et préfère la trace à la présence.
Et préfère rien. quitte à en perdre miette

Quand je regarde, je regarde – quand je regarde, je me plisse, j’ai les yeux qui vieillissent – quand je vieillis j’ai la vie en moi qui circule – quand je vis, je ne sais pas avant, je ne sais pas après – quand je vis je ne sais pas ce que je choisis.
Je marche les yeux grands ouverts, parfois ils regardent et parfois ce ne sont pas eux
Je ne suis pas seule dans mes yeux, nous y sommes une foule, tapie, ensemble,
Je suis assise dans mes yeux, blottie contre une paroi, protégée, hermétique, opaque. La lumière passe et repasse, je suis dans l’ombre, je suis projetée dans la clarté.
Une personne se lève, qui est-elle, que fait-elle
Comme un morceau de présent
Elle regarde délicatement au dehors,
s’éloigne de la paroi, puis,
adressant un regard de fraternité, quitte le groupe pour l’invisible,
Descend
Choisit.

Tu es debout seul sur le palier de ta chambre
Tu es debout seul, face à moi
Tu es seul dans l’obscurité
La lumière projetée de la lune sur le sol ton ombre
Ton ombre démesurément disproportionnée
Le parquet de chêne supporte en grinçant ton ombre
Tu es seul nu Tu es obscène
Tu n’es pas seul
Je suis seule face à toi.
Je ne veux pas te voir nu.

Je cris
– NON !
As tu peur ? Pourquoi ai je peur de te voir nu dans l’obscurité froide de la lune ?
Tu m’exhibes ta bite les jambes écartées
– Quoi, c’est la première fois que tu en vois une ? C’est sûrement pas la dernière !
Je n’ai pas 7 ans.
Es-tu mon père ?

Je me venge. Je ne suis plus seule. Tu es toujours seul debout nu moche dans ta laideur putride.

Je suis debout, je suis grande, je dépasse ton ombre, je suis avec mes ami·es, nous sommes toustes là,
objets contondants comme des mots les mots de la justice les mots de la puissance retrouvée, objets
contondants prêts à te péter la gueule, à te jeter au sol, les mots de ma vérité, les mots que tu m’as
empêcher de penser, les objets contondants que je n’ai pas pu te balancer.

Je les dépose à tes pieds au creux de ton ombre juste sous ta bite pendante.

Mes ami·es me regardent, me soutiennent, le parquet en chêne me soutiens et s’effondre, s’évapore
derrière moi. Tu tombes sous mes mots, sous mes coups. Plus personne pour me retenir. Je me défends je parle, j’existe, j’ai ma propre lumière.

J’ai mon ombre, je te laisse la tienne.

Je te laisse ton froid, ta fumée, tes cris, tes insultes, ton sarcasme, ton mépris.

Je n’habites plus dans ton ombre.

Je dépose mes mots ma vérité mon vécu mon histoire là à tes pieds. Je me retourne et sans peur je m’éloigne, je m’extrais. Je n’ai plus froid dans mon dos. Ta présence s’émiette. Le soleil se lève. J’ai chaud depuis ma colonne vertébrale. Je m’appartiens.

Tu ne voleras plus mes pensées ni mes nuits.

Il fait jour en moi.

Pelouses vertes

J’étais là quand ils sont venus planter la pelouse
pour recouvrir de brins pareils la terre
qui occupait tes mains du matin au soir
j’étais là

pour l’enterrement de la terre

j’étais là

j’ai senti la pelouse fière
plantée
comme un premier jour de quartier pavillonnaire
la tournée des voisins
c’est nous – sourire sourire
c’est nous maintenant
J’étais là
planté
j’ai détesté une pelouse verte
pour la première fois

J’aurais voulu filmer

comme portables sur police dans scène de lynchage
consigner l’ostentatoire
j’aurais voulu quand
le dernier coup de bêche
sous tes yeux
et les loupes qui les grossissaient absurdes
tes yeux bille
qui commençaient à rejoindre les pierres
tes yeux ahuris tes yeux poisson
roulés au sable d’une mauvaise nuit quand
le dernier coup de bêche
pénible
et que les larmes coulent en silence
j’aurais voulu
te dire des choses qui repoussent
mais l’herbe avait déjà tout pris

J’étais là et ce carré de jardin était la preuve que
tout passe
la preuve que
ce que l’on aime
tout
pourra être recouvert d’une pelouse verte

J’étais là et c’était la preuve que
tout ce que l’on aime mérite d’être aimé
Que les pelouses
aussi
peuvent recueillir le pardon.

Un désastre

1973

Mort de Picasso Coup d’état au Chili Bongo réélu au Gabon Naissance de Christine Arron Le cercueil de Pétain est volé Décès de Fernand Reynaud

Je suis né. C’est le début. Un bébé qui crie, s’époumone. Il a faim. Elle vient, elle lui sourie et lui donne à manger. Tout va bien, il s’endort.
Je suis né sans douleur. Accouchement sans. Pour moi en tout cas. Pas de souvenir de la moindre angoisse, du moindre cri, de la plus petite goutte de sang. Naissance immaculée. Naissance vierge.
Pour elle, ma mère, ma maman je ne sais pas. Lui poser la question aurait été délicat. Peut être la force de l’habitude ? Après tout je n’étais pas le premier mais j’étais le dernier. Tous aimés, tous choyés, tous nourris. Un beau début. En fanfare !

1989

Démocratie au Chili Naissance de Teddy Riner George Bush président Fatwa pour Salman Rushdie Loi contre le dopage Inaugration de l’opéra Bastille Prost champion du monde Multipartisme à Madagascar Bicentenaire

Et moi et moi et moi…je trace ma route. Ecole, pension, premières cigarettes, masturbation. Je croise des filles. De loin. Pas toucher. Oui de très loin. Ça fait peur. Comme un continent inaccessible et dangereux. Sans doute ce qu’on ne connaît pas effraie. Les filles, leurs corps : seins, sexe, plaisir, jouir, faire jouir….Faire jouir ? On m’avait pas expliqué ça non….Penser à l’autre…non…

J’avais le droit moi. J’étais l’enfant de la maison. J’avais ma petite royauté. Rien ne devait me résister. J’étais moi d’abord. Sans le savoir je m’éloignais.

2020

Contamination attaque de Villejuif assassinat de Samuel Patty élections à Taïwan décès de Christophe brexit premier mariage homosexuel confinement

Elle m’a dit je t’aime. Moi aussi j’ai dit mais je savais pas. Elle c’est Marie. On s’aime on se caresse. On est bien ensemble ; on restera tous les deux pour la vie ; c’est sûr je me dis. Peu importe Marie ; c’est comme ça que je vois les choses. Marie est à moi ; c’est ma chose et elle ne le sait pas.

13 octobre 2023

Il ne s’est rien passé le 13 octobre 2023

Soir d’automne en Bourgogne. Rien ne se passe ; tout est calme. Les voitures sont garées là où elles doivent l’être. Rien ne dépasse. Le vent fait voltiger quelques feuilles mortes. Au loin des silhouettes s’affairent autour d’une moto. Petits trafics. Un moteur puissant troue le silence. Une cité qui s’endort doucement.

La cité elle est là face à moi. Une grande barre d’immeuble sur huit étages. Des antennes paraboliques ; lueurs des écrans de télévision. Des fenêtres ouvertes laissent passer des bribes de films, de disputes, d’amour. J’avance. Je pousse la porte et je rentre.

Un hall comme tous les halls de cité ; des graffitis, nique la police,  nique ta mère….dominique nique nique…..des sacs de chips qui traînent, un ou deux mégots de cigarette et un ascenseur en panne.

Je monte doucement mon escalier ; celui qui va me mener inexorablement vers mon appartement. J’y suis. Je suis face à ma porte. Je cherche mes clés et j’ouvre.

Pas un bruit. J’allume. Un canapé de couleur brique. Des coussins. Une table basse en bois clair sur laquelle on aperçoit des télécommandes. Deux fauteuils de type anglais de bois sombre, assises en cuir vert sombre. Une large baie vitrée ouvrant sur un balcon. Des rideaux. On distingue des arbres dans la nuit qui avance. Une plante verte en piteux état, manifestement en manque d’eau. Un lampadaire au support torsadé. Au mur quelques tableaux, des images aussi et une télévision. Eteinte. Un buffet deux portes. Sur le dessus de ce buffet, une boîte de cigares ouverte, un petit cadre photo dans lequel on voit un soldat en vareuse et casque sur la tête (peut-être un aïeul), une lampe art déco. Eteinte elle aussi. Une table de bois foncé et quatre chaises gris clair à dossier droit. Un meuble bas spécialement conçu pour recevoir du matériel électronique : décodeur, amplificateur, lecteur dvd, platine pour écouter des disques vinyles.

Dans un petit couloir deux portes s’ouvrent. A droite c’est la cuisine. Moderne, sans extravagance. Vitrocéramique, lave vaisselle, lave linge. Un évier en inox.  Un plan de travail de bois clair. Divers ustensiles de cuisine sont posés : trois fourchettes, deux couteaux, un rouleau de papier absorbant et un torchon roulé en boule. Des meubles bas, d’autres fixés au mur. Microonde, grille pain, frigidaire. Des murs blancs et une horloge au tic tac incessant. Il est 22h05. 13 octobre 2012.

La porte de gauche donne sur les toilettes. Là aussi les murs sont blancs. Papier toilette. Produit anti tartre. Une siège toilette classique avec une lunette de couleur bleu ciel. C’est la seule marque de couleur. Au sol est posé un journal plié en 4. Une grille de mots croisés à moitié remplie. Un crayon et une gomme sont posés sur le journal.

Le couloir fait un coude à gauche. Au bout de ce coude une porte ouvrant sur une chambre. Une fenêtre entrouverte qui donne sur la cour intérieure de l’immeuble. Un léger souffle d’air entre dans cette chambre. Un lit à deux places, 140 x 190. Près du lit, une table de chevet. Quelques livres (V 13 , impuretés de Philippe Djian, Paris Ronis) ainsi qu’un réveil matin aux chiffres rouges. Une commode blanche 3 tiroirs sur laquelle sont posés un jeu d’échecs en bakélite, quelques photos ainsi que des objets divers : un petit éléphant noir, une coupelle dans laquelle on trouve des piles, sans doute usagées, un bâton de pommade pour les lèvres. Un vase sans fleurs. Dans un petit cadre noir découpé en forme de nuage, la photo d’un enfant, une fille de 5 ou 6 ans,  elle rie et lève la main gauche. Elle semble déguisée comme pour un carnaval. Peut-être une fête d’école ou un mardi gras. Le lit est défait. Quelqu’un y a dormi. Peut-être une femme. Dans la commode, des vêtements de femme, des vêtements d’homme également : pantalons, chemisiers, culottes, robes, tee-shirts, chaussettes…. Il règne bizarrement un certain désordre dans cette commode.

Sur le mur à droite, face à la commode, un grand placard à deux battants. Une fois ouvert, le battant de gauche laisse voir un miroir fixé par quatre crochets en inox doré. On peut s’y regarder à loisir. Des manteaux, une veste, des cravates, chemises, tailleurs. Le tout de bonne facture.

Dans ce même couloir, à gauche en sortant de la chambre une dernière porte s’ouvre sur une salle de bains. Baignoire blanche, rideau de douche aux motifs hawaïens, meuble bas deux portes supportant une vasque blanche vraisemblablement en émail. Robinet mitigeur classique. Porte savon modèle courant. Un sèche-serviette vertical fixé au mur. Un  grand miroir sur toute la largeur. Là aussi les murs sont de couleur bleu ciel. Un meuble de salle de bains tout en hauteur. Un bac à linge sale à moitié vide. Des médicaments. Deux brosses à dents. Une boîte de préservatifs. Taille moyenne. Entamée.

Voilà. C’est là que j’habite.

De retour dans le salon. Elle est là. Elle me regarde et elle me sourie. C’est Marie. C’est elle que j’aime. Et elle m’aime aussi. Pas le choix. Un peu plus de trois ans maintenant. Tant d’années de bonheur nous attendent.

Une rencontre fortuite. Une soirée à laquelle je n’avais pas envie d’aller. Par paresse. Par lassitude. Mais j’y suis allé et j’y ai rencontré Marie. La femme de ma vie. Celle qui me comprend. Celle qui sait me parler. Celle qui à cet instant me regarde et me sourie.

Cheveux blonds cendrés autour d’un visage d’une douceur enfantine. Des yeux marron foncés. Le plus joli nez de la création. Une bouche……je l’aime tellement. Elle est tellement belle.

Mais Marie ne bouge pas. Pourquoi Marie ne bouge-t-elle pas ? Je suis debout. Bras le long du corps. Je suis fatigué. Epuisé. Je sens mon corps vibrer. Je sens mes mains trembler. Que se passe-t-il ? Je la regarde et je la vois.

Je vois Marie. Floue. Je pleure. Mes larmes coulent. Ma vue se brouille.

Je vois rouge. Je vois un point rouge sur le sein de Marie. Marie qui me regarde et me sourie. Un point rouge qui s’agrandit, qui s’étend, prend de l’ampleur, se répand. Glisse sur son corps, glisse goutte à goutte sur le corps de Marie. Ses yeux grands ouverts.

Je l’ai tuée.

Pourquoi elle m’a fait ça à moi ? Hein ? Pourquoi nom de Dieu ? Je lui suffisais pas c’est ça ? Hein ? La salope ! Toutes des salopes ! Elle pensent qu’à ça ! Merde ! Enculée ! Fallait pas me faire chier ! Pas moi hein ? Fallait pas me chercher ! Elle m’a dit….elle m’a dit qu’elle voulait partir, me quitter monsieur l’agent. Hein, me quitter !!!!Partir !!!!! Mais partir où ?, avec qui nom de dieu ? Avec moi ? Non, pas avec toi qu’elle a dit Monsieur l’agent. Pas avec toi !!!!!  avec lui j’vais partir, oui, avec lui, lui il m’aime, il prend soin de moi, me respecte ; lui il me frappe pas tu vois hein ? Tu comprends, c’est fini, je m’en vais !!!

Qu’est ce que je pouvais faire monsieur l’agent ? Qu’est ce que je pouvais faire ? Elle avait pas le droit de me faire ça…

….un peu peut-être, une fois ou deux, rien de grave, une dispute de temps en temps quoi et la main qui part, les coups qui pleuvent, la colère qui me prend, m’habite, m’ensorcèle ; je peux pas m’arrêter. Elle me crie arrête, arrête, arrête et je continue et je m’effondre et je pleure, je sanglote comme un petit enfant.

Oui monsieur l’agent vous avez raison mais…dites moi que je suis pas un assassin monsieur le juge ! Dites moi…c’est normal non ? Elle avait pas le droit. Voilà. Elle avait aucun droit. Une femme qui vous quitte hein monsieur le juge….Je l’aimais….je croyais que…..j’fais quoi maintenant Monsieur le juge ?

Ils ont frappé. J’ai ouvert la porte et ils sont rentrés. On les avait prévenus. Un bruit au 4ème gauche, comme une détonation ; vous feriez bien de venir. Il arrête pas de la frapper. On la voit le matin vous savez. Les cocards, les lunettes de soleil au mois de décembre, la démarche fragile et la tristesse, la peur sur son visage. Nous on dit rien vous savez, on se mêle pas de ce qui nous regarde pas vous comprenez mais là faut venir monsieur l’agent. Il y a trop de silence.

comment rendre justice au feu qu’on nous a appris à taire

  1. d’abord, il n’y a pas
    de calcul à faire
    il faut laisser advenir

  2. on peut cependant
    apprendre à retourner les braises
    aiguiser son tison

  3. on peut suivre le feu
    à la trace, y compris
    sous la mer :
    la socialisation des petites filles
    favorise
    à la moindre flammèche
    l’arrivée des pompiers

  4. (soyez pompière
    pyromane)

  5. les circonstances propices
    à l’embrasement
    sont les suivantes :
    un journal sur la table
    une chenille écrasée
    un vase rempli d’eau
    qu’on a posé dans la cour
    par temps mauvais
    les larmes de votre sœur
    un dîner de famille
    une énième valise sur le dos
    d’un âne bâté
    un craquement d’allumette
    une parole d’acier
    un silence de plomb, d’étain,
    ou déplacé

  6. et le plus difficile :
    quand la soupe déborde, il faut
    réprimer le réflexe
    de la bonne ménagère
    il faut laisser la main devenir
    indocile ; il faut
    se laisser faire
    il n’y a plus de feu doux, plus de main
    invisible
    pour réguler l’ambiance
    d’un foyer
    délétère
    il faut risquer sa peau, et sa place
    sa réputation de bonne
    cuisinière
    il faut faire déborder, et même
    en rajouter, même cracher dans la soupe
    cracher tout son venin, se vider,
    se vautrer
    et il faut accueillir,
    sereine, les conséquences :
    ce soir la soupe, la soupe
    sera mauvaise