Il y a des piles de chaises assises les unes sur les autres, un lapin en ciment vexé qu’un premier regard distrait le prenne pour un chat, des claies en bois, prêtes à l’emploi depuis des mois, pour palisser n’importe quoi, leur bois a soif ; il y a cet engrais concentré qui étouffe dans son sac plastic jamais ouvert, des pots en céramique cul par dessus tête obligés de regarder le sol ; il y a bien au centre le chêne patriarche d’où pleuvent des glands joufflus et les fientes acides de pigeons satisfaits, des ailes claquent de plaisir ; il y a le palmier en pot qui profite des derniers beaux jours avant d’être confiné dans la véranda, les parasols repliés ligotés les jours gris ; contre le mur un vélo aux besaces fatiguées, à son guidon un avertisseur caïman en caoutchouc poèt-poèt se sent ridicule, il l’est ; il y a une échelle en aluminium, abandonnée couchée dans l’herbe, et sur la table une tasse de café vidée, qui lira dans son marc, qui lira ce texte ?
Auteur / revue Miroir
Avant de partir
Retirer les pneumatiques
Avant de partir
Pied sur le frein
Antipatinage des roues
Respecter les distances de sécurité
Avant de partir
Immobiliser le véhicule
L’alerte est donnée
Température maxi STOP
Affichage
Affichage
Le véhicule chauffe plus vite en roulant
Avant de partir
Rabattre les sièges arrière afin d’accéder à la
serrure par l’intérieur du coffre.
Pied sur l’embrayage
Couper le courant
START/STOP
Un compte à rebours commence.
Ouvrir prudemment le capot
Avant de partir
Déclenchement du dispositif d’antidémarrage du moteur
Affichage
Affichage
NO START IN
POWER
SCR
CONNECT NAV
ALL-IN-ONE
Avant de partir
Ne pas toucher
Ne pas masquer
Ne pas laisser
Ne pas faire fonctionner
Ne pas actionner
Ne pas utiliser
Ne pas appliquer
Ne rien fixer
Ne pas enlever
Ne pas confondre
Avant de partir
! Ne jamais
! Ne jamais
! Ne jamais
Les déboutés
Inviolable
Nul ne peut être condamné
Toute personne a droit
Libre et éclairé
Selon les modalités
En tant que tels
Ni à des peines
Conformément aux traités
Une source de profit
De s’établir ou de fournir
Protégée
Nécessaire à l’intérêt général
Interdiction
Nul ne peut être tenu
Ni à des traitements
L’accomplissement des rites
Ni en servitude
Soumis au contrôle
Nul ne peut être soumis
Qui en régissent l’exercice
Liberté de recevoir
Respectés
Ce droit comporte la faculté
Sans considération de frontières
Librement choisie ou acceptée
Nul ne peut être éloigné
Sans considération de frontières
Toute discrimination fondée
Sans préjudice
L’union respecte
Soins nécessaires
Soins nécessaires
En temps utiles
Nul ne peut être astreint
Nul ne peut être
Condamné
L’escalier
Je descends.
Chaque marche porte mes pas
Et me rapproche de la rue
Chaque marche
Porte mes espoirs quotidiens
Je monte.
Chaque marche salue mon retour
Me rapproche de chez moi
Je monte et je descends
Je suis toujours le même
Comme lui
Nous continuons bêtement nos vies
Nostalgiques
Opiniâtres
Chaque jour. Chaque marche.L’escalier pousse son lot de trilles
Sourdes et usées
Rossignol de bois élimé
Barré de métal peint
Barré d’impossibles envies
De dérouler sa vrille
D’ouvrir la rambarde, la grille
Une bonne fois
De s’échapper
De courir loin des hauteurs
Dans un pays parfaitement plat
De se rouler en boule
De devenir autre,
Cabane, montre, oreiller
Comme je le comprends
L’escalier
Ses humeurs mêlées
Son tempérament fluctuant
Ses hauts et ses bas
Ses abysses
Ses contre-plongées
Ses demi-tours
Espérer
S’échapper des vitraux grenus
S’échapper du limon de guingois
Trouver d’autres terres
D’autres formes
Ne plus monter
Ne plus descendre
Changer.
No ou la légèreté
Il n’y avait plus personne dans le couloir des brasses. Le dernier nageur était sorti dans un nuage de vapeur et s’était jeté vers l’escalier des vestiaires, il devait être en retard.
No reprenait sa respiration, elle avait enchainé cinquante minutes de nage libre, c’était pas mal pour une reprise. Son corps lui semblait léger. Elle bascula sur le dos, se propulsa d’un mouvement des jambes et se laissa dériver en planche, les bras le long du corps, les cheveux lâchés. Elle se sentait comme un nuage de lait dans une tasse de thé chaud.
Les yeux fermés, il lui semblait que la frontière du derme, ce millimètre de chair censé marquer dans la vie de tous les jours la limite entre soi et le monde, n’avait plus la même continuité. Des plaies indolores béaient projetant son être partout en photophore, infusant l’entièreté du bassin et au-delà, blutant sa lumière bleutée aux coins de l’univers. Elle retrouvait cette même sensation, si
nette le jour de l’accident, de façon plus diffuse mais plus enveloppante.
Ce jour-là, quand le scooter l’avait percutée par derrière, elle avait compris pour la première fois qu’elle n’était pas dans le monde, qu’elle n’avait pas plus d’individualité qu’un sachet de thé n’a d’individualité. Elle n’était qu’un intervalle entre le monde et lui-même, dans le temps. C’est étrange que les accidents de la route provoquent des prises de conscience existentielles, mais c’est ce qui est arrivé.
Quand elle a senti le goudron sur elle, après le premier choc (elle traversait le passage piéton, le scooter arrivait vite, les gens sont pressés), elle n’a pas eu mal, la douleur est venue après – quand elle a senti le goudron, elle s’est dit, pour la première fois peut-être depuis sa naissance : je ne suis rien et je n’ai peur de rien. Je suis libre.
Foyers
Creusée et remplie. Creusée la terre, lignes des murs invisibles, pas encore montés. Remplie la terre, encore humide et déjà remplie de ce qui n’est pas elle. Oubliée la terre, quand on l’a coulée et recouverte. Dissimulée, abasourdie la terre par le bruit des travaux. Le bruit recouvre tout, et les enrobés, et les mots comme un tapis. Ça s’empile par couches, jusqu’à perte de la base. Ça tient debout, ça tient tout seul, ça lévite. Les papiers peints tendent leurs voiles, et le placo lunaire. Les jours et les années, et la déchirure minuscule, jusqu’au grand retour.
Dans la solitude, la reconnaissance des livres
Personne ne pense aux livres
Personne ne pense à la solitude des livres
Personne ne pense à délivrer les livres de leur solitude
_
Moi je pense aux livres,
Personnes qui pensent
Comme moi
Dans leur solitude, moi qui ne suis pas
Plus une personne qu’une autre
_
Moi je pense aux livres
Que j’ai lus, relus, élus
J’observe et contemple
La couverture triste et pensive de Mrs Dalloway
Celle sombre et taciturne de La nuit bengali
Celle argentée et mystérieuse de Solaris
Ou celle défraichie
Brulée par la lumière de L’aveuglement
D’occasion daté
1984
_
Moi je pense avec des livres
Exposés, fragments de phrase
Amoncelés en nuancier
Des moments d’être rassemblés
En attente de,
Inconscients des émois et ressentis
De lecture
Nuls, mais une certaine connaissance
De moi à travers
Eux
Personne ne pense sans les livres
_
Moi je pense avec mes livres
Je les sors contre mon oreille
J’écoute leurs pages
Et chacun me conte son histoire
D’une voix ensommeillée
Sous la lumière,
Nostalgiques du soleil
Les tranches alignées
S’ennuient sur les rayons avec
Sur leurs pages préservées
Dans des chambres de cuir
Ou de papier,
Jaunies, les mains des années
Passées, à la surface
Des sentiments révolus
Inscrits sur les pages,
Ces univers solitaires où
Éternelle Antigone
Je cherche
D’autres lois que j’imagine
_
Moi je pense mes livres : dans
Une solitude partagée
La (re)connaissance
D’un titre sur l’étagère de ma bibliothèque
Imaginaire, musée de l’âme
Sur les tranches de ma mémoire
De moi me délivre
Et le Moi
Délivrent des livres
sous la lune décroissante
robe bronze et costume brun
s’étreignent immortels
l’épaule du soir a fait glisser
la neige en flocons
et le souvenir d’un sein nu
sur le lin de la veste
ceinture de perle et ceinturon
glissent du fauteuil
dans le miroir
courbes et lignes se rencontrent
et se perdent
accoudée à la nuit
la mariée rêve encore
Les Dieux dorment dans les musées
Loin de leur magie première
Des curieux les contemplent dans leur nudité
Ouverte au commerce des images et au discours scientifique
Libérés des lieux sacrés
Où jadis ils furent vénérés
Ils sont là
Trônes Masques Statues
Dans leur sommeil de verre
Transformés en uvres dart
Soumises aux enchères du marché
Dans loubli des rites anciens
Déplacés
Ayant la nostalgie de lEsprit…
Ils se souviennent encore dans leur sommeil de verre
Des voix qui les rendaient vivants
Des gestes qui les rendaient vivants
Les Dieux dorment dans les musées
C’est le Nouveau-Mexique
C’est Taos
C’est un ranch
C’est un banc sur le porche
C’est un banc sous le grand cèdre
C’est un sanctuaire au bout du chemin
C’est entre le sanctuaire et le ranch que le ciel monte
Il est bleu, d’un bleu si vibrant qu’il colore mes sentiments
Et écrase l’ocre de la terre et l’émeraude du cèdre
J’y suis allée
Une fois
J’y suis retournée
Chaque jour depuis
Dans ma tête
Sa présence manque
La porte soupire
Le banc se souvient de la légèreté du corps
maigre
Le cèdre se souvient de l’appui du dos contre son écorce
La poussière ocre ne célèbre plus le moindre de ses pas
Mais le ciel
Mais le ciel et le vent transportent ses paroles
J’y retourne souvent
Chaque fois mon pied vrille sur les cailloux
Chaque fois mon souffle manque
Chaque fois la pièce que je pose sur sa tombe
Brille d’un éclat mat
D’autres pièces peut-être
D’autres pas peut-être
D’autres paroles murmurées dans le cèdre
Il a cessé de respirer
Il est tout autour
Sa trace tremble
C’est un ranch
C’est Taos
C’est le Nouveau-Mexique