Mes mains pleines de rien

Tu me dis : n’apporte rien !

C’est impossible, rien.

Oh ! Même trois fois rien

C’est déjà quelque chose.

Tu vas encore râler.

Que faire de tes riens ?

Tu es libre

Tu en mets sur la table

Sur un mur du métro

Sur la casquette d’un flic

C’est pas compliqué

Et ça peut faire plaisir !

Tu ne regretteras rien,

Rien des jours qui trépassent,Rien de mes mains pleines de riens.

dire quoi

on invente des trucs toujours on invente des trucs avec la langue
on dit ce que personne ne dit on ne nomme pas on énonce et sous la langue se cache quelque chose que chacun doit deviner toi aussi tu peux c’est facile c’est ce truc sur le bout de la langue
il y a la syntaxe, l’art et la manière, la façon de dire, la grammaire du si peu qu’il passe entre les dents, ne
se laisse pas attraper, ce que l’on chope c’est la chance de pouvoir dire : ça
ce qu’on ne sait pas dire on le montre avec sa main ou ses doigts que l’on étale comme ceci ou cela
on signe et ça veut tout dire – ou rien
on écoute bien ce que l’on entend d’abord on pousse l’oreille comme on pousse l’œil pour entendre
l’invisible
cette chose dont on ne savait rien jusqu’alors se dévoile : le mot le premier celui-ci précisément ça y est il se laisse attraper au lasso de la bouche ça y est tu l’as c’est ici tu n’as plus qu’à
le langage c’est ça tu vois un genre de piège à mots c’est affaire de son de modulation de tessiture c’est ça et aussi autre chose
ce qu’on a on le garde pour soi puis on le partage et il n’y a aucun danger à dire ce qui doit être dit écoute bien c’est exactement ça

Rien du tout (au JT)

Mesdames et Messieurs, bonsoir, voici les titres de l’actualité de ce jour comme d’un autre.
Le coup d’envoi a été donné hier en grandes pompes de ce que nous attendions tous : pas grand chose.
Ses amis le considéraient comme tel et pour ses ennemis c’était tout l’inverse.

Nous nous rendrons dans la plus petite île du monde qui caresse son espoir d’on ne sait quoi. Nous reviendrons sur ce qui s’est passé hier mais que tout le monde a déjà oublié.
Nous parlerons du maintien dans leurs fonctions des personnels qui s’apparentent à personne.
A cela s’ajoutera ce que l’on pensait impossible : ceci. Il s’avère que c’était aussi inespéré qu’inattendu.

Nous nous assurerons que les populations sont bien là et qu’elles ressemblent bien à ça.
Un phénomène climatique sans précédent et imprévisible est survenu ailleurs.
L’annonce des résultats sportifs ne s’est pas fait attendre, aucune, qui couronne dix ans de néant.
Le gène de la digestion rapide a été isolé, on l’a identifié, il est ici-bas, quelque part.
Nous envisageons ce qui semble être le fait le plus important de l’année : rien.

A l’heure d’hier mais à la date du jour, nous assisterons au levé de rideau sur ce fait marquant et absolument quelconque qui rend tout le monde amnésique et que nous avons omis de nommer parce que nous ne rappelons plus ce dont il s’agissait.

C’est maintenant la fin de ce journal. Nous vous donnons rendez-vous jamais.

Je suis passé par les jeux
Le jardin, les écrans
Une série de pièces en plastique
La préhistoire se narre différemment

Je souhaite continuer d’apprendre
Rien ne se passe comme prévu
Certains mails ont plus de 20 ans
Les lumières basses n’ont pas changé
Je suis l’auteur du paysage
J’ai dédoublé mon esprit
Face à moi il y a des listes
Des collages sur des écrans géants
Aujourd’hui je théorise

Les gens passent et disparaissent
On a inventé des mots
Les odeurs, là, ne sont plus les mêmes
Je vois des formes juxtaposées
Des couleurs devenir pastels

Nous sommes les premiers surpris
J’ai tatoué un T-Rex sur mon bras
Un bouquet de lavande
J’étais une partie de la ville
Dans la nuit un feu crépite
De nouvelles tours se dressent
Le paysage décline
La sueur coule sur mon visage
Un tas de messages s’accumule
Mes jambes vacillent sous le soleil

Un avion est posé sur la plage
Je vois cette ville abandonnée
Les souvenirs se pixelisent
Elles n’ont plus peur désormais
Je suis devenu cette image

J’ai été une force de la nature, à me battre contre les vents intérieurs des croyances ancrées, des croyances sur le monde, des suppositions sur les croyances des autres, des fantômes de ma terre originelle. Je me suis épuisée à visiter chacun de mes gênes, pour y déceler les informations transmises de générations en générations, les fausses idées construites par mes voix, par mes expériences. J’ai été minutieuse dans ce travail ; bien sûr, j’ai dû en inventer quelques-unes, parfois extrapoler. Mon attachement aux traditions, comme des pulsions viscérales inexplicables, me tenait ; je devais m’en libérer. Je suis devenue suspicieuse et méfiante de toute croyance, attachement à une tradition, à une terre : qu’est-ce qu’elle manipule chez ce pauvre pantin de lui-même, qui ignore même qu’il est agi par des forces incontrôlées ? Mon besoin de comprendre s’est transformé en désir de tout expliquer. Je vis à présent dans un espace qui n’est pas le vôtres, pas le mien non plus, qui est indéfini et inaccessible. Je suis devenue distante. J’ai trouvé un refuge très loin d’ici. J’ai pu observer ce globe et je m’en suis détachée. Je suis devenue une conscience éthérée qui ne peut ni vivre dans le monde matériel, ni partager ses pensées solitaires et lointaines. En devenant lucide, je suis entrée dans le rien dans lequel on est quand on ne vit pas.

Texte écrit avec le souvenir d’un poème de Danielle Collobert issu du recueil « Meurtre »

La première fois que j’ai rencontré la pâte, je ne l’ai pas reconnue, poussière filante entre mes doigts. Il fallut attendre encore un peu pour que l’humidité tant convoitée fasse son apparition. Parfois la pâte consistait en une boule si dense et si minuscule qu’on ne pouvait la travailler qu’entre les pulpes du pouce et du majeur, créant patiemment la forme entre les doigts, traçant de l’ongle des motifs délicats et complexes. Parfois la pâte envahissait la main, collante, suintante d’humidité, impossible à décoller des doigts, impossible à mettre en forme. La seule solution consistait alors à grimper en haute de la colline par jour de grand vent et à se tenir debout les bras écartés et tendus, les doigts des mains empâtées écartés au maximum et à attendre là, le temps nécessaire, que le vent fasse son œuvre et sèche à son rythme la pâte collante suintante jusqu’à ce quelle forme une croûte couleur brique pétrifiant doucement les doigts. Le temps venu, il suffisait alors de plier d’un seul coup tous les doigts pour que la gangue redevienne poussière. Parfois, la pâte travaillée se détachait de nos doigts et, devant nos yeux émerveillés, se mettait à gonfler drue emplissant la pièce se mouvant, se métamorphosant sous nos yeux comme le Golem des histoires anciennes, les beautés étranges se succédaient sous notre regard attentif jusqu’à ce que cela se termine comme toujours. Poussière. Souvent tes mains restaient désespérément sèches, vides de matière, alors tu te mettais à bouger les bras, les mains, les doigts en tous sens, t’agitant sans cesse pour rester en mouvement, pour rester en vie. Attendant le retour de la pâte dense, la pâte collante, la pâte gonflée, la pâte plate, la pâte soyeuse, la pâte crayeuse, la pâte soupe, la pâte marigot, la pâte aérienne, la pâte qui sera là à ce moment-là.

Culbute de mots sous les crânes

UN être

Voix et grain en carte de visite

Ma voix qui visite tous tes grains,

Le grain de ta voix qui me rend visite 

DEUX êtres 

Nous visitons nos voix

Cachés sous nos grains

DES êtres 

Nos fantômes gravent les existences

Mes existences, j y grave des fantômes 

Nous gravons notre existence sous le regard de nos fantômes

Fantômes gravés 

Tranquille existence

La voix des fantômes visitent nos existences

Léger grain 

Avaler la nuit

J’ai été l’enfant derrière les draps, la tempe tendue à rompre, balle à linge et doudou coton. Plate, écrasée, derrière les pinces à linge, j’ai connu l’eau, goutte à goutte, creux de siphon, lampées.

Je suis devenue pâle, et puis teintures par couches, un brin pigment, une doublure ouatée – gonflée la toile entre deux épaisseurs. J’ai pris forme sous mes propres doigts, je me suis accouturée.

Seule, derrière des trames opaques, seule dans la maison du cri perdu, je marchais à pas de louve, cachette et silences.

Pour que le soleil pointe.

Me voici déferlante, voix qui porte au-delà des saisons, je suis poudre d’orage, soufflée à vos visages.

Je ne sais pas déchirer la nuit, je l’avale et la digère, m’en rapièce un manteau, ouvre les pans, laisse passer la lumière.

Désirs suspendus

______ j’aimerais qu’on
écrive______ ensemble
sur ce qui nous arrive

on a cherché
un temps
à être Lou
t’écrire deux-trois choses
de ma journée __animait
un dialogue virtuel
avec palpitation j’écrivais
______________au creux
____________ des lèvres
ma langue défroissant
l’inconnu de tes plis
______ nous frissonnions

Je pensais
désirais Lou
cette______ pou-asse
________indissoluble

qui fit bouillir
ta fiévreuse fatigue
nos corps fluides
__________________cette chose
du corps qui colle
à la peau
visse dans la chair
sécrétions charnelles

nous nous entoilions
de petits fils poisseux
ta main aimantée
à mon ventre
____________battant
nous voilà
sans mots
désormais

l’ombre fantomatique
de nos caresses voile
nos larmes sèches
écris moi __________dis moi
comment tiennent les oiseaux
blancs sur le fleuve 

il y a notre Lou
deviendrons-nous
duo
____________dis oui
____ensemble
il y a ______pourquoi pas 
Tender is the Night

la main gauche
de nos nuits
recueille à présent
ta chute________ fluctue
mes attentes
nos déplorations

est-ce là le travail
______de l’espoir 
me déposer ____en toi

s’envoyer des notes
de lecture comme
des cartes postales

__ _aucune évidence
nous étions
nous ne sommes plus
vraiment

mon Lou_ _ ma Lou
tenace_____ persiste
il y a__encore _ tant

J’étais plaine incendiée de soif, djebel enrobé de ciel.
Je suis tranchée boueuse gorgée de peur, ciel furieux que les hommes déchirent.

J’étais chasseur le meilleur de ma tribu, berger paisible qui s’en remet aux écritures.
Je suis corps instrument de guerre, chair qui a mal qui a froid, corps qui ne compte pas.

J’étais assez.
Assez fort. Assez jeune. Assez courageux.
Assez français pour en mourir.
Je suis trop.
Trop africain trop arabe trop musulman.
Trop étrange pour être français.

J’étais le tirailleur, le combattant, le soldat.
Je suis le fils du fils, la mémoire fragile, la parole pudique. Qui parle bas, qui parle faible, qui
parle maladroit. Qui parle quand même. Qui dit je suis le Français africain, le Français arabe,
le Français musulman. Qui dit ce que j’étais je le resterai, ce que je suis je veux l’être aussi.