Au premier instant de la première nuit
Elle avait veillé le nourrisson. Le nourrisson tout juste né en silence…
En silence il lui avait sourit et tout s’était éclairé.

Éclairé d’une lumière forte qui suspendait le temps. Le temps contre lequel il lui avait toujours semblé lutter; 
Lutter, douce, fébrile, désespérée ;
Désespérée dans son enfance inversée…

Inversée à veiller sur les autres, comme mue par une contagion! Contagion à laquelle elle cédait ; Dont il faudrait bien se délester…

Se délester pour que l’enfant quitte la fusion; Quitte la fusion pour devenir une et plusieurs !

Une et plusieurs au grée de la terre en mouvement ; Mouvement qui toujours l’avait effrayée : orage assourdissant !

Assourdissant en ses nuits fondatrices où elle avait vogué au bord du gouffre !

Gouffre dont l’esprit et le coeur ne se défont qu’au prix d’un lent voyage !

Voyage intérieur, discret, qui cette première nuit s’ était clos.

S’était clos alors qu’elle avait pensé. 

Pensé et crier comme une nouvelle certitude; Certitude subite :  » Je suis quelqu’un de bien ! » 

Quelqu’un de bien et la honte s’était éloignée : vaincue enfin.

Vaincue alors qu’elle lui donnait son nom auquel le nouveau né lui répondit dans un souffle d’instinct!

Un souffle d’instinct qui scella le plus secret serment; Serment d’amour muet; Muet. Muet et évident.

Je ne suis pas
Une terre docile
Ou germent
Les mythes des aïeux…

Les sédiments qui me façonnent
Ne sont pas
Immobiles.

Je ne suis pas de ceux
Qui se contentent
De l’eau calme des lacs
Où s’enlise
La parole qui libère…

Je ne suis pas de ceux
Qui refusent
De gravir les monts rocailleux.

Désormais
Le passé
Demeurera le passé 
Je le désarmerai…

Désormais
J’ouvrirai
Mes sens aux éléments ;
Je ne serai des impatients
Aveugles
Aux beautés.

Désormais
J’accepterai tes bras
Loin
De leur leg désavoué.

Désormais ; Désormais
Je prends
Les chemins ouverts ;
Mes pas moins hésitants,
Je délaisse
Les sans-issus…

Désormais ; Désormais
La colère, le pardon
Ne m’appartiennent plus; 
Forte de ta naissance,
Mes plaies
Se cicatrisent ;
Perdent de leur puissance…

Désormais ; Désormais,
Je suis moi
Lentement ;
Je suis moi 
Simplement.
Et je deviens notre boussole.

Désormais ; Désormais,
J’observe notre évidence
D’être 
Entières
L’une à l’autre:
Étonnement sans fin

Le temps
Est un kaléidoscope
Avide de signes indéchiffrables
En tourbillons ;
De ses fragments en vitraux
Me parvient ta voix désirée…

Mon territoire aride,
Ton territoire perdu,
Dans le dédale de l’oubli
Ne font plus qu’un;
Ils peuvent se toucher…

Tout comme 
Au temps de notre intimité
Que l’on croyait
Acquise et due…
Ses contours déformés
Me sauvent de la morsure.

Le grain
De ta voix
Ne désertera pas mes tympans :
Bande-son intarissable
Où je frissonne de plaisir
Et de larmes…

Et ce grain
Prend corps ;
Il envahit mon corps ;
Et je bénis ce doux dialogue.

Fantôme,
Pardonne-m’en,
Je ne saurai 
Te laisser te reposer !
J’aspire trop à tes cendres;
Je les respire
Comme
Le parfum de ta chevelure
Qui appelle au toucher !

Les photographies
Ne me sont
D’aucun secours ;
Vides de tes vibrations !

Seules me reviennent
Les couleurs
Dont tu aimais te parer;
Elles s’ancrent dans mes rétines,
Derrière mes paupières closes…

Notre passé est 
Une extension de mon corps
Plus naturelle
Que la rotation de la terre 
Sur elle-même :
Cela ne m’est pas douloureux.

Situation

Je ne suis pas un mari débordé par mon sperme et ma religion. Je ne suis pas un homme qui sent fort un parfum inconnu et qui se promène dans les rues noires de Téhéran.
Je ne suis pas un père moustachu qui n’aime pas les robes courtes, ni le thé froid tremblant dans un plateau porté par son enfant cadet.
Je ne me souviens pas de l’humidité des baisers de mon père sur mes joues. Je ne sais plus quand j’ai eu mes règles et mes premières culottes noires ou rouges. Je ne connais pas le nombre de toutes les taches de sang sur tous mes vêtements, ni leurs formes et leur mouvement pour sortir de mon corps.
Je n’ai pas vu le visage de ma mère après sa séparation. Je n’ai pas porté tous les faux dossiers judiciaires contre sa féminité.
Je n’ai pas griffé la chair du mal et ses congénères.
Désormais, je crierai sur tous les toits, les toits frontaliers, les toits profonds, les toits oubliés. Je vais aspirer les moisissures de l’obscurité, les dogmes pestilentiels avec les règles infectées. Je volerai sur les volcans et je les cracherai de toutes mes forces, de
toutes mes veines.
Et à goute comptées, je deviendrai la pulpe d’une rivière qui coule et qui se lave contre les pierres noyantes.

Quand nous ne savions rien

I

Nous n’étions pas entiers. Nous n’étions pas d’un seul tenant. Notre corps ne nous obéissait plus, il ne tremblait plus qu’en temps de guerre avec nous-mêmes. Nos membres ne pouvaient que se défaire un à un sans que nous puissions nous convaincre de l’inverse. Nous ne les pleurions même pas. Nous ne pouvions reprendre une vie normale. Nous n’avions pas brûlé assez de graisse pour être considérés comme sains.
Nous n’avions pas l’énergie suffisante pour résister à l’absence de vie. Depuis nous nous sommes renforcés. Nous coulons l’empreinte durable dans chaque pas de jadis. Nous pouvons désormais avancer avec un corps recomposé. Nous en sommes en paix, nous avons trouvé la bonne léthargie, le juste dosage de mouvements lents, la juste recherche d’épuisement de nos ressources
avant repli, avant repos total. Nous avons trouvé la meilleure façon d’attendre la mort.

II

Nous n’étions pas des enfants volés, mal nés, dénutris. Nous ne grandissions pas assez à leur goût. Pourtant, nous n’avions rien à nous reprocher. Nous ne chassions pas nos désarrois à coup de chants ou de contes car nous n’avions aucune méthode fiable. Nous n’achetions pas nos certitudes au prix fort. Nous n’assurions pas nos arrières et n’avancions pas au détriment du reste. Nous n’allions nulle part où nous aurions du être à notre âge. Nous ne nous mélangions pas aux autres. Nous ne nous sommes jamais sentis à l’aise avec eux. Nous ne savions pas de quoi la vie serait faite. Nous n’avons jamais penser nous aveugler aussi facilement.
Mais nous avons bu et mangé chaque histoire fausse que l’on nous racontait, et nous avons fini par grandir. Nous sommes aujourd’hui ce que nous sommes. Nous sommes réels. Du moins c’est ce que nous pensons car c’est ce qu’on nous dit.

Territoires : VECCNE, SETMECAGVMJJ

Voix, vois mais corps.
Etre bien, oui, être bien.
Car cheveux même grain.
Certain tympans jamais dans fantômes,
N’appellent le toucher, gravent l’intimité, voient
Et visitent la temporalité.

Séparer les traces, séparer les êtres, exister les
Existences.
Troubler les fantômes.
Mais voix,
Etre bien, être bien corps;
Car cheveux grains même, m’aiment.
Appeler l’écoute,
Graver les tympans,
Visiter le toucher.
Mais être bien, être bien, car même, sur certain
Jamais dans, car même, sur certain,
Jamais dents.

S’en donner à corps voix

Le corps est,
La voix existe.


Le corps, enveloppe charnelle de nos voix,
Protège nos voix intérieures,
Territoire de nos voix où elles prennent corps.


La voix, existence projetée de nos corps,
Touche nos tympans,
Territoires de nos corps où elle se grave.


Les territoires de la voix font exister nos corps,
Ils s’étendent en elle,
Prolongent, par la voix, leurs territoires.

La voix


Extension immortelle
De nos corps,
De notre être.

Descendre à la cave

Je ne me suis pas étendue à ses côtés pour la beauté du geste. Je ne me sentais pas très humaine, je n’éprouvais à la perspective de nos retrouvailles aucune fébrilité délicieuse.
Le paysage était sublime paraît-il, je n’en voyais que les recoins crasses. Je ne m’abandonnais pas comme une amante, j’adoptais l’attitude d’une infime créature dépourvue de colonne. Je n’avais pas l’idée de grands espaces ouverts alors je descendais à la cave, dans ma tête. L’imagination était morte, j’étais vivante comme un champignon en plastique. Je ne pensais pas à fabriquer de petits bonhommes avec la boue tout autour, je ne pensais pas en terme de matière. Je n’envisageais la béance que sous l’aspect d’une mise à disposition. Si je ne m’habitais pas cela signifiait que j’étais vacante et les propriétaires courraient les rues. Je n’avais pas de peau propice aux effleurements, je n’avais plus de larmes. Je portais des sourires qui étaient ceux d’une autre, j’avais une absence à la place du visage. Je ne connaissais pas la pureté fraiche d’un lac. Je n’étais pas dans la pièce, je n’étais pas sûre qu’il s’agisse de ma main, mes doigts n’embrassaient pas ma paume pour faire un poing. Je croyais que sa main m’indifférait, sa main pesait pourtant, j’avais un prénom pourtant, pourtant je ne disais rien. J’ignorais l’existence de toutes sortes d’éclats. Je regardais l’étang, l’étang était glauque, je ne connaissais qu’une seule histoire. Je n’avais pas de contours, j’étais une base sans agréments, c’est pourquoi je me laissais prendre. Je ne concevais pas d’espaces alternatifs. Je m’abreuvais de mauvaise sueur. Puisque je n’avais pas d’odeur, je m’enduisais de la sienne dont la familiarité, à force, racornissait de possibles métamorphoses. Je ne me souviens pas d’instant de joie, je me souviens d’une odeur tenace de tabac, de fioles de whisky glissées dans de nombreuses poches, de frites froides achetées au drive-in, je ne détachais pas ma ceinture. Je n’ai pas souvenir de nuits pleines, ni d’étoiles, ni de lune, j’ai souvenir d’un ciel éteint, de nuages malades, de lumière plate. Il avait pour moi beaucoup de gestes, aucun n’étaient tendres. Je me pinçais, j’enfonçais les ongles. Aucun sang ne coulait, éventuellement le bord tranchant d’un gravier. Nous n’inventions rien.


Désormais je descends à la cave et la terre est meuble, des sentiers se dessinent, des choses fleurissent, des choses que je respire avec mes yeux, des choses palpables au gré d’une main qui est la mienne. Je m’étends parfois au hasard, je peux me pulvériser pour la beauté du geste, sachant qu’il est possible de se reconstituer. Je me rassemble, de sorte qu’il arrive que je me ressemble. J’identifie la main qui recroqueville, et je la coupe, dans ma tête, je la coupe et la dépose dans une cavité fertile. Il en naît des doigts à la pulpe soyeuse, des appendices qui déplacent la lumière. Je crève l’aplat gris, je perçois diverses nuances, j’apprendrai à les connaître. Je me penche au dessus de l’étang, contemplative enfin, la vase miroite, se transforme, la matière est expansible. Je vois des formes, elles existent malgré moi, parce que je suis là. Il est possible de décliner. Il n’est pas proscrit de se décliner. J’essaie de penser horizon plutôt que sursis. Je tente des gestes. Je ploie, soudain je croîs.
Plus tard je me ferai minuscule au sein d’une nuit très grande, attentive aux bruissements d’une sereine mélancolie. Seule et réunie, peut-être.

Itérations

Rose robe de nuit
victorienne
ballonne de souvenirs


___________ luisants

Sur mes seins
le plastron dentelle
déguise l’avenir

dénude mes souvenirs
___ matin chansonne
désordonne l’alphabet

Elle dit qu’on a les yeux carrés

Je répare _tu répares_ elle répare
héritières des anges-spectres
assassinés

________Bouscule l’encre
Répondons sérieusement
à la question

Sparadraps de papier
rose-orangés ajointent
les essais lacunaires

gribouilles
surimpressions
fleurs de soie

bordent
en lambeau
la béance

ourlée d’un rouge
reluisant

La blessure suinte

et toi
quels gestes
générationnels ?

La voix se trouble

La voix se trouble
Un temps d’oralité
Le tempo trouble
Car le sombre touche
Le trouble d’une voix
Les photos sont traces de voix
La voix trace le corps
Etendre la voix à des traces du corps
Trace des photos sur le corps
Le corps verbalise les traces
Appelle mes cheveux
Car ils sont ma voix
Sois touchée par mon appel
Sois touchée par mes cheveux
Car toucher existe
Toucher deux territoires du corps
Fait exister l’appel de la voix
Car la voix est territoire
Elle touche les touches d’appels
Et tout le territoire existe
La voix se graine
Les corps sont graines
Car voix et corps s’engrainent
Dans l’intimité du corps
La radio s’écoute
La radio intime l’écoute
Ecouter l’intimité
D’une radio intime
On est dans une écoute écoutée
Les voix ne veulent pas se séparer
Les tympans veulent graver la voix
Graver les disparus
Graver ces êtres dans nos tympans
Graver certaines voix disparues
Jamais séparés
Les fantômes existent
Les fantômes visitent les existences
Car les fantômes sont existence
L’existence se visite
L’existence est fantôme