C’est un dimanche.
Un matin froid.

C’est un jour désordonné
qui me ressemble.

Il me plaît que rien ne presse.
Je bois un thé, un café, c’est selon.
Je le sirote avec le reste de sommeil

et de rêve sucrés dedans.
Je m’attarde dans la chaleur des draps.
Je regarde le ciel par la fenêtre.
Il pleut. C’est l’hiver.

Qu’importe, le soleil reviendra.

Rien ne presse.

La ville respire un autre rythme, lent, assourdi.
C’est un jour sans direction précise, sans directive.
C’est ainsi que je pense à vous, sans idée précise.
Je vous pense en images.
Je les brasse et les colore à l’envi.


Vous avez une écharpe enroulée autour du cou.
Vous avez un stylo glissé dans la poche de votre veste.
Vous marchez seul dans cette ville

qui est la vôtre et que je ne connais pas.
J’invente un livre entre vos mains
une tasse que vous portez à vos lèvres
un journal déplié sur la table du café.
Votre regard quitte le journal ou le livre.
Au delà de l’arbre, des toitures, il s’envole
pour rejoindre l’oiseau

qui plane dans le ciel gris.
À quoi rêvez-vous, à qui ?


C’est dimanche.
Rien ne presse.
Je rêve sans en avoir l’air.
Je parle de vous au vent.
Je suis toute à mon affaire.
J’invente votre rêve dans le mien.
Je m’invente dans votre rêve.
Je suis l’oiseau dans votre rétine

celui qui vole tout là-haut.

J’aime ces moments-là

quand je nous imagine
et que dure le temps.

J’aime ces moments-là

quand je nous imagine

et que le jour s’étire doucement.

Elle dit que
le temps trouble la voix
que la voix avec le temps se trouble mais
si elle ne peut mesurer encore l’épreuve du temps
elle sait le trouble cependant dans son propre corps
et dans l’extension du corps qu’est la voix
que c’est un grain particulier qui transporte la sienne
et que ce grain, bien au-delà d’elle,
porte sa voix qui est unique.


Elle dit aussi que
des êtres qu’elle aurait aimé garder près d’elle
il ne reste plus que des traces
des traces troubles sur les photographies mais
que les voix de certains sont gravées sur ses tympans
que ce sont les voix de ceux dont elle est séparée
et dont elle aurait voulu qu’ils soient toujours là
et que s’ils n’ont plus d’existence pour ses yeux
leurs voix en revanche subsistent
gravées sur ses tympans.


Elle dit encore que
les fantômes sont des existences
que les fantômes existent
qu’ils sont les êtres qu’elle veut garder près d’elle
et qu’ils la visitent intimement
et que, si elle tend l’oreille
elle entend ces voix comme à la radio
parce que ces voix se sont inscrites
sur ses tympans définitivement.


Elle dit que
quelles que soient les épreuves
le temps ne troublera pas ces voix-là.
Elle dit qu’elle n’en est pas certaine mais
que c’est ce qu’elle croit.

Qu’en pensez-vous ?

Je pense que je pense à toi.
Et toi, est-ce que tu penserais par hasard que je pense trop à toi !
Si tu penses vraiment ce que tu penses et ce que je pense, c’est que tu penses à moi.
Et moi j’ai tendance à penser que tu penses que je pense trop à toi et que tu penses trop à moi.
Plus généralement je pense que les autres pensent que je pense à je ne sais quoi. Et là, je pense à leur retourner le compliment.
Parfois je pense que je ne suis pas en train de penser, et je me trompe moi-même, et je pense que je trompe mon monde car ce monde se trompe en pensant que je suis en train de penser. Ça me fait penser que pendant que je pense je suis. Et quand je ne pense pas j’en déduis dans une manière de faux syllogisme que je n’existe pas, même si dans les pensées des autres j’existe encore.
Ce n’est pas ma faute si je trompe mon monde quand je ne pense pas. Bref il faudrait que je pense à toujours penser, car ainsi je serais l’être pensant qui pense à penser.
Qu’en penses-tu, Toi à qui je m’efforce de ne pas penser ?
Et vous qu’en pensez-vous ?

Ta vie plus précieuse qu’aucune autre

Je me souviens de la première fois,
Où tu es venue me dire
ta crainte de la séparation
Quelques années plus tard,
tu la désires cette rupture avec toute une partie de ton histoire
où tu n’avais rien choisi
sauf de donner et de protéger la vie
Toi que l’enfance n’a pas épargnée
Toi sur qui la noirceur s’est abattue dès les premières lueurs de l’aube
Toi qu’un monstre visitait chaque nuit
Toi qu’une marâtre anéantissait déjà dans son existence balbutiante
Comment tu as fait pour avancer avec cette plaie béante,
pour ne pas succomber aux méandres poisseux de cette abjection
où tu as connu l’opprobre sans jamais t’y résigner
où toujours, tu as refusé de céder à la férocité
Moi seulement je me tiens là, auprès de toi,
Pour te rappeler ton souhait
de préserver le sanctuaire qu’autour de toi tu t’es efforcée de bâtir
de ne pas céder à cette horreur, de ne pas te laisser engloutir par le poids du passé
que tu as su si majestueusement dépassé
C’est émouvant de te voir aujourd’hui aspirer à un autre avenir, aimer et désirer
Tu ne pleures pas mais tes larmes seraient d’or
Elles seraient la sève vive de toute l’humanité
La trace de ce qui fut, en même temps que celle de la beauté,
Par toi, jamais abandonnée

Poétique

Un mot est tombé du journal ce matin
Sur le bord de la table
Il fait des cabrioles
Saute dans mon café
Donne de la couleur à ce jour insolite


Il dépose au couteau
Un rayon de soleil
Sur un bout de pain durci
Il ouvre les volets
Sur des mondes oubliés
Qui m’éclatent au visage


Il me montre cette silhouette familière
A genoux parmi les plantes sauvages
Cueillant la pimprenelle
La violette des sous-bois
Les sourcils de Vénus
Le plantain corne de cerf


Donne tout son parfum à ce jour insolent
Rien n’arrête ce mot
Il court à perdre haleine
Vers la joie, la tristesse
Nostalgie éphémère
De tout ce temps qui coule
Comme une pluie d’avril


Donne de la consistance à ce jour insoluble
C’est un jour ordinaire
Où l’infime m’attire
Et où rien ne m’échappe
Seuls mes yeux entendent
Seules mes oreilles touchent
Seules mes mains veulent voir


Le silence de ce mot


Ce cri suspendu de ton âme


Poétique


Tac 22 h 00

Nous ne garderons ni la chair, ni les os, ni le sang, ni la peau, ni l’esprit.

Nous ne pourrons empêcher nos fragments de mémoire de s’enfuir, ni notre âme de disparaître du souvenir de ceux que nous avons chérit.

Mais nous ne subirons pas toujours la peur de l’incertitude et de la finitude de l’existence.

Dans les gouffres immenses, dans les ténèbres des profondeurs, nous enterrerons les masques de nos identités illusoires, nos fictives parures.

Nous échouerons peut-être à nous délaisser de cet héritage de certitudes, mais telle est la voie pour qui chercher à user de sa liberté.

Nous ne pourrons éviter les sentiments de faillir, ni nos cœurs de pleurer des flots de larmes endeuillées  et la mort de fleurir.

Mais nous ne pourrons pas non plus abattre l’amour, le rire et la joie de ces mêmes cœurs.

Ni éviter que l’insolence du vent nous caresse de ses rafales violentes, et que les montagnes nous enveloppent de cette paix sereine flottant dans les hauteurs de ce monde.

Puisque rien ne dure, nous poserons nos yeux perdus sur cette immensité vide de sens. Incapable de nous défaire du ciel insondable, nous regarderons cette obscure clarté qui tombe des étoiles.

Moi toujours à côté
Je n’entends que la mort
Elle dit je t’écoute
Moi j’écoute la mort
À côté elle dit
Je t’entends
Moi je dis
Écoute à côté
Entends la mort 

Quelqu’un mesure l’étendue 
Des sanglots entendus à l’aube
L’aube sanglote l’étendue
De la mesure du quelqu’un
Les sanglots eux mesurent
Ce quelqu’un étendu sur l’aube 


Mon nom est gris mon prénom est vide
Mon prénom gris vide mon nom à l’est
Mon nom grise le vide de mon prénom 

Le vent et le souffle logent hors des serres 
La peur contre–écrit
La peur serre mon souffle 
Je loge dans l’écrit du vent

Le corps dit le grain dit la trace
Qui dit trace dit corps dit voix

La voix dit le corps dit le grain
Qui dit grain dit voix dit trace

La trace dit la voix dit le corps
Qui dit corps dit trace dit grain

Le grain dit la trace dit la voix
Qui dit voix dit grain dit corps

Le corps dit le grain dit la voix
Qui dit voix dit corps dit trace

La trace dit le corps dit le grain
Qui dit grain dit trace dit voix

La voix dit la trace dit le corps
Qui dit corps dit voix dit grain

Le grain dit la voix dit la trace
Qui dit trace dit grain dit corps

Le corps dit la trace dit le grain
Qui dit grain dit corps dit voix

La voix dit le corps dit la trace
Qui dit trace dit voix dit grain

Le grain dit la voix dit le corps
Qui dit corps dit grain dit trace

La trace dit le grain dit la voix
Qui dit voix dit trace dit corps

Le corps dit la trace dit la voix
Qui dit voix dit corps dit grain

Le grain dit le corps dit la trace
Qui dit trace dit grain dit voix

La voix dit le grain dit le corps
Qui dit corps dit voix dit trace

La trace dit la voix dit le grain
Qui dit grain dit trace dit corps

Le corps dit la voix dit le grain
Qui dit grain dit corps dit trace

La trace dit le corps dit la voix
Qui dit voix dit trace dit grain

Le grain dit la trace dit le corps
Qui dit corps dit grain dit voix

La voix dit le grain dit la trace
Qui dit trace dit voix dit corps

Le corps dit la voix dit la trace
Qui dit trace dit corps dit grain

Le grain dit le corps dit la voix
Qui dit voix dit grain dit trace

La trace dit le grain dit le corps
Qui dit corps dit trace dit voix

La voix dit la trace dit le grain
Qui dit grain dit voix dit corps

Une bonne journée c’est
l’été, le matin, les fenêtres ouvertes
ta peau fraiche, tes fesses à l’air
libres.
Ton envie de brioche, tes lèvres goût café avant
l’après-midi Méditerranée
tu veux du sable
et moi une glace
on fait les deux, je t’aime
salé.
On couche le soleil
couleurs Kennedy
demi pêche et PAC à l’eau,
plus de glaçons c’est l’heure,
déjà. Au lit,
couvrir tes fesses,
te lire les mots d’un autre et
t’endormir la main sur mon sein
avant de me dire à
demain.

Des oiseaux ont chanté cette nuit. Furtifs et assourdissants.

Ils sont le vent, ils sont le feu, ils sont cette tempête ardente qui emporte tout.

Des oiseaux ont chanté laissant le vide dans cette matinée orpheline de la douceur d’une nuit qui la précède.

La matinée ouvre un oeil, maladroite , sans savoir quoi faire du corps de la nuit qui n’a pas dormi.

Tu habites la guerre.
Un pied à terre l’autre en charpie dans cette maison à ciel ouvert.

L’herbe folle continue de pousser dans le jardin d’enfant.
Tu t’assois sur un banc, dos à l’immeuble brûlé et craquelé comme un morceau de charbon.
Il manque à ce lieu le bruit des voitures ; cette place hurle un silence de plomb, on entend l’herbe pousser.
Tu ne fais pas attention à cet immeuble dont chaque fenêtre est tombée, comme des larmes arrachées à ces orbites désormais noires, aveugles aux vies qu’elles renfermaient.

L’ombre au sol te dit qu’il est midi mais ton téléphone t’embarque ailleurs. Que font les amis à cette heure ci ?

Habiter la guerre , faire comme si la vie normale continuait parce que des hommes et des femmes nous protègent plus loin.

L’herbe te gratte les chevilles, tu ne vois pas ce reporter qui te prend en photo, tu ne vois pas la photo que tu pourrais prendre en train de vivre comme si de rien n’était dans ce décor de crèche apocalyptique.

Peux tu faire un selfie  ? Quel visage montrer ? Quel décor exposer ? Faire comme si la vie continuait sans les wagons d’images habituelles. Mais il te faut aller les chercher ailleurs ces images parce qu’ici le point de fuite n’a plus le même horizon.

Toujours cet immeuble derrière toi que tu refuses de regarder. Cet ensemble troglodyte recouvert de charbon noir , sans dessin pariétal , offrant comme souvenir cérémoniel cet autel immensément noir recouvert de ce lierre funeste, ce néant indéchiffrable, informe.

À chaque message reçu, ton téléphone carillonne. Chaque nouvelle de loin rajoute à ta journée un nouveau créneau horaire, ces petites barres de minutes autour du cadran, les gardiennes zélées et immobiles du temps qui passe.
Chaque sonnerie te confirme que la journée passe sans que celle-ci ne t’échappe totalement éloignant les journées de demain colonisées par l’incertitude et la fureur.

Le reporter est parti, tu lèves la tête dérangée par autant de silence, tu ne sais pas que ce banc sur lequel tu es assise va faire le tour du monde. Ta vie t’échappe-t-elle à ce moment là ? Cette image que tu veux donner à tes journées vient d’être volée. 
Dans une semaine une amie t’enverra cette photo découverte dans un article anglais et te demandera si tu t’en souviens. Peut-être, rajoute-elle, qu’à cet instant vous étiez toutes les deux en train de vous écrire.

Tu ne te souviendras pas de cette journée, dissoute dans les autres, toutes semblables mais à peu près normales du moins selon le soin et la volonté que tu apportes à en faire des journées un peu hors de la guerre.