Bréviaire du concept en étreinte

L'attente

Ce serait un jeu, une oppression parfois jusqu'à la joie, tout chiffre devenu vain : regarder le monde exactement sans toi.

L'image 

Ce serait un don sans dette qui donnerait un au-delà à la chambre, sans qu'il n'y ait rien entre nous que l'air des caresses.

Le lit 

Il serait seulement son nom sans souci de façon ni de matière, forme parfaite pour nos tableaux soumis à nul regard, cadre ne se souciant pas d'être dépassé, surtout ne voulant pas être dressé.

La main 

Je la regarderais, tienne, chaque fois dans le monde. Elle serait le multiple et le mouvement, et toujours l'ironie double : insinuation pour courtoisie, effleurement pour impatience, gifle pour passion.

La joie

La joie elle serait tout, presque rien. 
Toujours voulant celle de l'autre pour la sienne.

La vague 

Elle ne serait pas que précision, mais une répétition toujours changeante. Tu serais surprise. Rien n'irait de l'avant, rien ne tomberait. Par la danse, il n'y aurait plus ni dedans ni dehors.

L'horizon 

La lumière serait à plat comme porté par une eau sans vague pour aboutir à ton triangle touffu, niant seul la géométrie pour la luxure.

Miroir 

Ce serait des renversements à foison : tes mains appuyées comme si le mur était terre, nos regards parallèles pour que nos yeux se pénètrent, l'oeillet  à la joie d'être bouche, toi régnant d'être inclinée.
C'est un rêve. Une lande petite, chambre sans mur. Les couleurs sont ignorées. On ne se demande pas d'où vient la lumière, sa pauvreté. Une main à 3 doigts : les langues. Il n'y a pas d'ailleurs, même si autour d'une table, l'ennui et la peur, dans le calme, abattent leurs cartes, face à face. L'amour révèle tout l'intérieur, d'un coup. On ne sera jamais plus profond dans le temps

C'est un souvenir. Le blanc est lumineux et lent. La multitude n'est pas de ce temps. Le nombre n'a pas de mot, ni l'unique. La main maintenant se tend : le vide est connu alors. 
Je voudrais un don pour vous, mais le gravier luit seulement dans mon eau. Le vôtre existe.
une bonne journée ce serait un étang vert calme et du bleu
une bonne journée ce serait un miroir humble
une bonne journée serait courte avec cinq saisons nettes
une bonne journée ce serait une peau impavide
une bonne journée ce serait le conditionnel dans ta cage
une bonne journée ce serait du ciel dans la grotte
une bonne journée ce serait cendres donnant lumière
une bonne journée ne dirait rien contre le silence
une bonne journée laisserait un chiffre sans écho
une bonne journée un fruit posé faisant de la table un autel
une bonne journée c'était un pli dans le temps à venir

Début du jour,
Sons pensés
Siffloteurs
Rien,
État de mon âme
D’une journée
De chants de l’aube
Acharnés
Entre hier
Mal accordés
Moments de demain
Résonnant
Les silences déplacés
Outre tons
Bleu du ciel
Je murmure
Je poétise,
Je sons,
J’art,
Je rêve,
Je larmes,
Je joie
Je désert
Je compose
Je recompose
Je décompose
J’étonne
J’étrange,
Je mouvement
Je style,
Je miroir
Je solitaire,
Je radical
Je dissone
Je déphase
Je sature
Je silence
Je mille-feuille
Je mille peuples
Je mille échos
Je jeu
Je scène
J’exil
Je haute Couture
Je nuage
Je pourchasse
Je sonore
Je gamme
Je brève
Je cache-nez
Je infinie,
Je source
J’improbable
Je rêve
De sons vers l’intemporel
Vers le bleu du ciel
Vers les sous-entendus
Qui refleurissent
Je poétise
Je jase


« Ne pas mourir au moins avant d’avoir allumé pour jamais un brasier de mots tellement clair et brûlant qu’il semble les choses mêmes ».
Alain Borne

Que voient les nuages
Lorsqu’ils rêvent éveillés
En Blue Monk ?

Une suite sans fin

Il parait qu’il existe un endroit où les chiffres sont rois, où ils valsent sur un son répétitif et constant. C’est un monde où les humains n’ont plus de mots et plus aucune issue non plus. Ils restent là, enfermés dans des lieux clos en s’agitant à l’intérieur, parce qu’ils vivent tout de même et que le propre de l’animé c’est le mouvement. Ils croient à leur affaire, ils s’affairent pour de vrai. Les chiffres et les nombres arrivent sans cesse, par centaines, par milliers, par millions certains jours.
Ils dirigent tout là-bas. De temps en temps, on entend une voix qui semble venir de loin. Elle est à la fois douce et obligeante, irrésistible et impérieuse. D’un timbre monotone, elle énumère des listes de numéros, les hommes et les femmes font semblant d’y comprendre quelque chose et alors ils se mettent en marche. Les enfants suivent, ils sont bien obligés. Ils ont appris à se taire aussi. Ils ne posent aucune question. Ils ferment les yeux. Ils se dirigent à l’oreille. Chiffres impairs à gauche, chiffres pairs à droite. Doublons, ils montent et quand la liste excède trente suites déconcertantes, ils redescendent. C’est leur quotidien parait-il. Ils mènent une drôle d’existence mais on m’a dit qu’ils en redemandaient encore, qu’ils en voulaient toujours plus. Ils prient la voix pour qu’elle continue d’énumérer, été comme hiver, nuit et jour, dimanches et jours fériés compris.
Elle est leur seule direction en somme. Ils ne sont ni heureux ni malheureux, ils ne semblent pas souffrir. Ils suivent les traces numériques voilà tout, ils ont décidé que c’était leur destin. Ils sont comme endormis, hypnotisés, ni vivants ni morts. Il y en a que ça sauve d’enlever l’idée de la fin comme ça.

Arriva une fin de journée d’école,
Et le lendemain,
Le premier jour des vacances.
Les anges n’étaient pas présents
De ce côté du jour,
D’ailleurs non plus de l’autre côté de la rue.
Tu étais Goldorak, et moi Spirou
Tu ne dessinais comme personne
Le prince Actarus,
Ce jour-là, des ombres
Se rassemblèrent,
Étrangement dans la cour d’hier,
Étrangement sans lumière,
Ta perruque
A été couché par le vent
Par le vent de mes mains
Je sais bien,
Ce n’était pas exprès,
Mais ce jour-là,
La lumière avait décidé
D’attendre dehors,
De l’autre côté
Avec la bêtise
Existante.

J’ai ri,
En cette fin d’après-midi
De cette perruque
À terre.
Ce jour m’a assez appris,
Je crois,
Je vais vers la nuit.

Le monde
Me ramena à l’existence
Lorsqu’en passant
Devant le cimetière,
L’éternité comme évidence
Tes parents,
Aucun miracle.

Je compris,
Ce jour-là
Que toutes les prières
Ne pourraient
Calmer, le noir,
Le noir de mon geste
De la non-douceur des feuilles
Tombées,
Non accueillantes pour l’éternité.

J’ai épluché des rayons de soleil,
Sans aucune lumière,
Sans aucune musique,
Plus de mélodies,
J’ai rêvé ; sans aucune étoile
Alors, regarder la blessure,
Et affronter l’entaille
De cette journée de retour de vacances
Nous avions 8, peut-être 9 ans
Nous étions en CE2,
Les anges, dans l’urgence
De ce côté du jour,
En apesanteur
Tentent de réconcilier
Actarus ne retrouvera plus
Sa planète
Et Spirou
Orphelin
Loin du bonheur et de l’amitié
Perdu,
Aux bords de l’infini,

Le bonheur est toujours un travail en cours

Papiers déchirés en aube mauve
balles de revolver en rayons de soleil
tasses retournées pour ascension de fourmis
fleurs sacrifiées en porte ouverte
bouches à voix mâchées-recrachées
contours effrités de dessins de craie.

Pots cassés en chemin de retour
morceaux de peau de fatigue de pieds
résine de pin au fond de cuillères
huile de lavande au bout de doigts secs
débris de miroir en quart-de-lune
cire de bougie bleue sur paupières.

L’usage du cri

J’étais passée sous silence
l’existence en-deça
comme fictionnelle
je n’étais pas l’héroïne de ma vie
j’étais un personnage secondaire
je n’étais pas pousse germée j’étais subterfuge
je ne faisais pas autorité sur ma propre vie
je n’étais pas cette voix affirmée
cette voie neuve par laquelle passer mes os durs
par où coulent mes rivières
mon nom n’avait pas d’importance
il n’en a pas davantage
aujourd’hui j’en ai plusieurs
désormais je me démultiplie
je me décuple
je mange mes blessures et ce qu’il en reste
de cicatriciel est à peine visible
j’ai retrouvé l’usage du cri mais j’en use
avec parcimonie
il suffit d’imaginer une gorge grande ouverte
d’où s’envolent toutes sortes de sons
et ce souffle qui me neige dans la bouche
s’enfuit pour mieux revenir
désormais je cherche le souffle de cet autre
qui court dans mes veines
souffle meneur et ductile qui me tire
vers l’avant

Au-delà d’ici

Orpheline
ni l’œillet, ni l’olivier
ni la rose rouge corolle
ni l’origan, ni l’odorante ombelle
ni les dieux omnipotents de l’Olympe
ni l’opéra opulent de la vie
aucun ne me console
depuis que tu es parti.

Transparente,
je suis devenue obsolète
je ne sais plus quoi dire
quoi faire d’original, de singulier
je n’avais pas d’autres horizons
que celui des montagnes bleutées
qui entourent notre maison
et depuis ton départ
elles m’emprisonnent.

Désœuvrée,
je ne suis qu’ennui et tristesse
et me sens tout à fait grotesque
de n’avoir jamais quitté la région
et le pays qui m’a vue naître
ma vie est devenue banale
sans aller, sans retour, sans contour
je suis mal fagotée, malhabile
mains nues et mal à l’aise
dans ma robe de laine.

Désormais
pour sortir de l’ornière
de cet univers opaque
de l’attente qui me consume
et lentement me somnole
je marcherai vers l’inconnu
résolument au-delà
et sans me retourner
je serai indisciplinée et rebelle
j’occasionnerai le mystère et l’occulte
j’opterai pour des onguents capiteux
des parfums envoûtants, des orgies d’opiacées
j’opérerai des onctions, des jonctions, des oxymores
je proclamerai des oraisons, des oracles
je chanterai des hymnes à l’envers
je disperserai aux oueds les ouragans de sable
j’ourdirai toiles et opuscules obscurs
j’ordonnerai l’onyx, l’obsidienne, la pierre de lune
autour des mes chevilles et de mes poignets
je dormirai sur des tapis soyeux brodés
d’ocre jaune et de terre de Sienne
je volerai en Afrique avec l’ortolan
avec le passereau j’irai jusqu’en Orient
je redonnerai la parole aux cailloux et aux pierres
j’ensorcellerai l’eau du torrent pour en faire du miel
je comprendrai la grammaire du temps
la voix des arbres, des fleurs et des bêtes
je dissiperai mes tourments à tout vent
je t’oublierai définitivement
et la vie reviendra
légère, souriante et belle
je serai à nouveau femme
à nouveau vivante.

Mistigri

Ce matin, en haut de l’escalier de la maison abandonnée,
J’ai trouvé un tas de poils
Qui pouvaient tout aussi bien être des plumes.
Par exemple, un vieux nid qui serait tombé du plafond.
« Regarde, Mattéo, un reste d’hiver ! »
Il a souri, est entré dans une autre pièce.
Je me suis approchée du petit tas et j’ai cru voir de minuscules cornes d’ivoire.
Des osselets, tout à droite du tas de poils.
J’ai suivi des yeux la ligne imaginaire des brisures d’ivoire jusqu’à la fin, tout à gauche.
De plus gros morceaux, un reste de mâchoire.
« Mattéo, Mattéo, c’est un chat ! »
Il est revenu en haut de l’escalier, m’a encore souri.
Est-ce que les chats ne se cachent pas pour mourir ?
J’ai contourné le petit tas et je suis moi aussi allée dans l’autre pièce.
En sortant de la maison, j’ai entendu un craquement.
Sous mon pied, le petit chat.