je me dis : tout brûle tout fond tout s’effondre —
on marche sur des braises
on respire des cendres
on boit de l’acide
on appelle ça vivre —
qu’en faire ?

je me dis : la peau garde tout —
les griffures de l’enfance
les morsures du monde
les baisers non-voulus —
elle retient
elle refuse d’oublier
elle parle à ma place —
qu’en défaire ?

je me dis : les jours sont des bêtes affamées —
ils nous rongent les os
nous avalent tout crus
nous digèrent sans un bruit
dociles on tend la gorge —
qu’en refaire ?

je me dis : il faudrait mordre hurler arracher
les fils qui nous cousent la bouche —
il faudrait casser les murs
renverser les tables
incendier les évidences
mais on apprend à se taire —
qu’en panser ?

Un après-midi ou peut-être un matin

C’était un matin peut-être l’après-midi
il n’est pas dit que les choses importantes commencent le matin
donc disons par prudence un après-midi ou peut-être un matin
il y a du soleil
je me lève
je ressens un léger déséquilibre
j’enfonce mes pieds sur le plancher
je me dis je suis juive
juive voilà ça vient comme ça
pile au moment où le soleil trace une ligne jaune sur ma main
je ne me dis pas autre chose
non
je me dis je suis juive
juive c’est venu comme ça
maman disait catholique depuis des générations
papa ne disait rien
moi je me dis ça
un matin ou un après-midi donc
c’est venu sans prévenir
juive
ça vient et après c’est là ça sera toujours là
dans ma tête entre mes deux oreilles derrières mes yeux sous ma peau
même quand je serai un tas de poussière
les mois d’avant dans les rues de Bruxelles j’ai marché
marché beaucoup
des larmes coulaient sur mes joues
c’est la pluie je me disais car à Bruxelles il pleut tout le monde le dit
c’est peut-être venu comme ça en marchant dans une rue à Bruxelles avec des larmes sur la figure
l’idée que j’étais juive ou plutôt
pensais l’être
même si le dimanche
grand-père sortait le salami de chez Suba
cuisinait du poulet au paprika
qu’on mangeait pas des
Gefilte fish
à huit ans si j’avais su qu’on était juifs en plus d’être hongrois j’aurais certainement voulu manger des
Gefilte fish
sauf que personne ne disait qu’on était hongrois même si on l’était
un demi mon père
un quart ma sœur et moi
alors juive en plus d’hongroise
si je ne m’étais pas levée ce matin ou cet après-midi-là avec Firn di Mekhutonim
dans la tête
je n’aurais pas eu l’idée puis l’envie de
l’être

Je me dis qu’après tout il y a toi
Et que toi, c’est tout
Que toi, c’est beau
Et alors ?

Je me dis qu’il n’y a pas de fumée sans eux
qu’eux, c’est ma famille
Le cœur de mon cœur
Et alors ?

Je me dis que ma tête parle trop
Qu’elle pourrait faire vœux de silence
Mais elle n’écoute rien
Et alors ?

Je me dis qu’il faut vivre maintenant
Parce qu’après ce sera trop tard
Après ce n’est bon qu’aux regrets
Et alors ?

Je me dis que tu as raison
De voir la vie comme une pelote
Qui a perdu son bout de ficelle
Et alors ?

Je me dis pas grand chose aujourd’hui
Ma tête fait grève, mes muscles aussi
Personne ne veut plus me porter
Et alors ?

Des limbes aux lombes

Ce sera le même bain aujourd’hui
qu’hier
c’était le même
que demain
jusqu’à ce que je quitte
cette salle de bain
Je ne l’ai jamais quittée
C’est toujours le même bain
depuis la naissance
de mes seins
Je suis dans le bain
à partir de la chute
de mes reins
dans l’océan
je suis restée dans le bain
Je déménageai
dans la baignoire
parlai dorénavant
la langue
de l’eau
courante
en continu

_________ – – j’ai mal –
sur le carré des lombes
et ça fait dix-sept ans
_________ – – miroir,
_________ vous avez une douleur
_________ miroir carré des lombes
_________ slash abdomen depuis
_________ la chute une sacrée con
_________ tracture avec tassement
_________ d’un disque interverté
_________ bral et la hanche hyp…

que depuis le bain je regarde
debout la douleur
_________ miroir
dans le _ miroir
je la mets en
abyme
C’était dommage
de ne pas plutôt
contempler
la naissance de Vénus

J’étais tombée de la
falaise
C’était dommage
La douleur
J’aurai essayé
de la mettre à l’ombre
— ou la beauté —
du pommeau de douche
en faisant couler
l’eau qui coule encore en
continu
Je ne déménagerai plus

l’espace avant qu’il se colore de ma voix
qu’il se charge de ces choses
qu’à force de ne pouvoir dissoudre
j’essaime par les fenêtres

l’espace avant que ma buée ne le réchauffe
ma vapeur intérieure
sa surface au repos
une enfilade de volets fermés

celui qui entre par mes poumons
et qui lorsque je respire reste toujours tranquille
c’est lorsque je lui parle que je l’agite
lorsque je lui transmets mes idées

je ne sais pas l’inviter à rester
je n’ai peut-être pas assez respiré
savez-vous respirer ?
laisser le calme dissoudre vos idées

___________ le sucre qui fuit devant l’absinthe
___________ celui-là, il faut le garder

je garderai après
une fois que je saurai respirer
tout ce qui a précipité
tous les cristaux
toutes les fumées
tout ce qui m’aura été renvoyé
tous les reflets
toutes les transparences
tout ce qui tiendra cousu dans mes ourlets
tout le coton qui remplacera le plomb
toutes les voix transformées par le rire
toutes les voix, tous les rires
toutes les expirations stables et encadrées

tous les cadres, dorés, brûlés et enchâssés
___________ les cadres sans toiles, les cadres toujours penchés
___________ les cadres sans paysages et sans portraits
___________ sans scènes et sans histoires
___________ la poussière de tous les cadres, précipitée

La graine est nue.
Opaque.
Close.
Elle pèse peu.
Elle est plus que sèche.

Chaque graine paraît morte.
Matière inerte, sans même frémir.
Quantité de poids-plume qui pèse au sol.

Elles sont obscures.
Elles sont seules.
Elles sont patience.

Armure de terre brûlée.
Sans oxygène.
Sans sécrétion.

Ténèbres vides.

Puis la vie humide se pointe.
Elle explose la coque.
L’énergie concentrée éteinte s’échappe de la graine fendue.
Radicule, follicule, nervure.
Du grandissement Terre-Ciel.
Et ce simple pépin au centre.

Absorber. Libérer. Expanser.

Tout un champ dans cette graine.
Tout un tronc dans cette graine.

Même des sillons fatigués.
Même des zones ébréchées.
Même des déserts d’épines.

Sous ce fin tégument.
Dépouillé.
Tous les vergers.
Tous les géographes.
Toutes les botaniques.
Tous les plats du monde.
Toutes les herbes de feu.
Tous les chants d’oiseaux.
Tous les awalés.

De ce nœud tout sec.
De ce noyau de silence.
Réhydratation.

Et une croissance.
Un germe magnifique.
Et même toi.
Et nous.

Toujours,
même nos vies,
nos vies en sursie,
nos vies en suspens,
cachées sous l’épiderme,
attendent la saison des pluies.

Je me ratrappe
à l’herbe
au sol
la poussière
Tombée des mains en avant
Elle dit ton T-shirt déchiré
Elle dit tu es allée en acheter un autre

Je ne sais plus
Les oiseaux le matin
chantent chaque choix
Tôt la lumière éveille les cigales aussi
Le silence sur la colline
Le vent dans les buissons qu’ils avaient arrachés

Et je regarde un mur
en pierres gigantesques dans lequel je me crois

Je me place tout là haut
pourtant pas prête à sauter
Plutôt comme un machin-impossible
de délivrer les ruines déjà
de mon malheur inaccessible

Amertume

Je me dis
il en faut du courage
pour embrasser l’écume
dans ce monde en nage
et après ?

je me dis
l’amer est un décor
il suffit de souffler
à nous le trésor
et après ?

je me dis
il serait bon – plonger
au fin fond du silence
pour les mots – ranimer
et après ?

je me dis
l’horizon est promesse
malgré le creux – la vague
nous flottons sans bassesse
et après ?

je me dis
sel de vie – précieux
lèche aussi les lisières
de moments gracieux
et après ?

Hydres

Je répète 
Que c’est une folie 
Cataloguée oubli manifeste 
À la dérobée 
Paradant 
Après tout 
Un jour est un jour
Mais que dire? 
Je répète 
Je pourrais faire mieux que ça  
Mais pas sans déclencher l’hydre 
Je pourrais retenir la meute 
Et sauver ce qui reste 
Mais que dire? 
Je répète 
Les images sont vides et l’œil grand ouvert 
Il devrait y avoir une récompense 
Pour avoir remodelé son cerveau 
Mais nous n’atténuons rien 
Car un geste aussi décent 
Ne cause que perturbations 
Que dire ? 
Je répète  
Se dédoubler
N’est pas seulement un privilège, 
Mais aussi un devoir 
Un impératif
Nécessaire 
Et salvateur 
Si profond 
Qu’un jour 
Demain 
Après 
Ça en vaudra la peine 
Que dire ? 
Je répète 
Nous sommes coupables 
Mais quoi qu’il arrive 
Statuer jusqu’à l’embrasement 
En prières monotones 
Vidanger la honte 
Absoudre le pire 
Et se satisfaire 
De nos limites 
Mais que dire ?

J’ai l’imagination de mon corps

Été 2023.

Est-ce que c’est ma tête qui pèse si lourd dans le milieu de mon dos ?
Qu’est-ce que c’est qui tricote dedans sur son écheveau roue libre
qui me tord les nerfs sous les omoplates et fait crisser mon cou
dans ses gonds de chair dure
pierre pivotant_______ engourdie
sur du sable humide

Corps pétri de temps
englué modelé par tout ce qu’il traverse

Le poids de ça
La fatigue
Tout
Étrange

*

My imagination is the body’s 1
Mon imagination est celle du corps
mon corps

*

soudain je me lasse de lire_______ sacrilège
Il me manque
l’engagement boueux de mes muscules ma sueur
l’aiguë conscience que seul mon corps
me porte et que je dois l’aimer
de toutes mes forces attentions dévouées
Il me faut l’éprouver là tout de suite et sans attendre—un baiser
__________________________________________________________pompes et planches bien gainées
__________________________________________________________une chute peut-être
__________________________________________________________?
Je veux tomber tout au fond de mon corps et me sentir pousser des ailes de brume

***

1 Woolf, Virginia. 2015. The Waves [1931], Oxford World’s Classics, New Edition, ed. by David Bradshaw
(Oxford UP), 75.


Noël 2024.

Il y a le feu dans mon genou droit
tandis que je lis couchée la jambe pliée glissée sous l’autre
Il y a de la ferraille rouillée entre mes omoplates aussi
je sens
le métal corrompu tirer jusqu’à la base de mon cou _______à gauche

C’est la forme que prend ma peur de Noël cette nuit

Quelque chose de sourd et de profond se passe dans mes hanches
Ça essaime parfois dans l’une des cuisses
De tout petits mouvements font claquer l’espace entre les rouages

J’ai hâte
de mon corps de demain
de l’après
de quand les lumières de la soi-disant fête seront éteintes


Hiver 2025.

La fièvre me fait me replier sur moi-même. Pourtant je sens tout _______Mystique.
Mon corps oblique d’être malade et malhabile
me rend le monde autour de moi.

Dans son brouillard mon corps me rend mon corps.

Les parois irritées de la gorge _______je les colore en pensée d’un vert souffrant, douteux
me parlent____mélancoliques, émerveillées _______du souffle, de la vie qui passe
dedans dehors _______qui continue de passer _______aveugle chance inouïe
La migraine rageuse cogne aux portes
des mâchoires des orbites des oreilles cartilages
elle demande
autoritaire____avec sollicitude pourtant

____________________________as-tu honoré l’animale aujourd’hui ?

__________________________t’es-tu souvenue de son temps secret
_______
_______________________________________________sacré ?

____________________________________l’as-tu laissé
_______
___________________________________être ?