Ainsi les promesses tenues comme des papillons blancs
Virevoltaient dans un ciel impeccable
Imperceptible bourdon
Chanson bleue

Le chuchotement des machines qui s’aventurait sans filet
Sur le monde allongé somnolent

Une marée ronflante sous un été béton
Une marée de terre bouillante
Le soleil grumeleux penchait tout à fait
Pour obtenir ce matin épais de métal chaud

Ainsi le ciel au loin souillé comme un évier qu’on néglige
les ailes engluées dans le ciment du jour
un gymnase ou un Super U

Est-ce que je suis un personnage ?
Non.

Est-ce que je suis un animal ?
Non.

Est-ce que je suis une divinité ?
Non !

Est-ce que je suis un objet ?
Non.

Est-ce que je suis animée ?
En un sens.

Je suis végétale ?
Non.

Est-ce que je suis un fait ? Est-ce que je suis arrivée ?
Une seule question. Non.

Est-ce que je suis un phénomène ? Une sensation ?
Une question. Oui.

Est-ce que je suis vert-de-gris, parfois rose pâle ?
Est-ce que je suis lisse et parfois pas ?
Est-ce que je guide les animaux ?
Est-ce que j’accélère le cœur et raccourcis le souffle ?
Est-ce que je suis insaisissable comme une poignée de gouttes ?

J’ai trouvé ce que je suis.

quand tu ne me verras plus
comme un gouffre au milieu de ta vie
ne crois pas que tu pourras m’oublier

je serai toujours là
dans tes yeux au petit jour
dans les gestes des gens comme nous
dans leurs paroles
dans tes vieux albums
dans mes choses
dans mes lieux
dans tes nuits

non
ne crois vraiment pas que tu pourras m’oublier
toujours ce sera moi
cette douleur qui te vrille les tripes
ce gouffre de triste

dans toi

Des nids d’hirondelles

Quand mes yeux tombent dans les poches de mon pantalon
Comme les flaques de novembre
Ne crois pas que je suis soumise à tristesse à petitesse ou à l’hiver

Quand le sourire m’efface de mon propre visage
Comme les alphabets à la craie sur le tableau aigu
Ne crois pas que mon cœur deblaie de la suie au fond de la cheminée du charbon dans les alvéoles

Quand les larmes s’egouttent une à une roulis salé sur la joue
Comme une dentelle liquide
Ne crois pas que l’âme devienne peine bouillie chapelure

Quand le verrin de l’énergie rétrécit son rythme
Comme une courte paille
Ne crois pas que l’effort se tait se chappe se calcifie

Quand mes doigts se dérobent à fabriquer
Comme une sanction
Ne crois pas que la voix est muette rance et engoncée

Quand l’aurore déverse ses filaments sur mon visage froissé
Comme un buisson de ronces et que
Le soleil m’embrasse venin abrupt
Alors que je m’éveille sur un lit d’hirondelles
Ne crois pas que l’échoppe de mon envie ferme à heure fixe

Elle tire la sonnette d’alarme sur les dessins en grisaille
Au sommet du terril
Mord la sciure
Traverse les champs d’armoise
Fait mousser la poussière

Te souviens-tu des mots partagés 
Nous mettions en vers nos maux et espoirs
Dans des bulles électroniques
Jetées dans les courants des réseaux
Une mer où les noyés osent lever les voiles
Une mer d’écume
Ses bouteilles de larmes salées

Te souviens-tu, tu avais partagé une note 
J’ai cru qu’elle m’était adressée naïf que je suis
Une note musicale au rythme des feuilles pourpres
S’envolant vers un sol terracotta
J’avais rougi de ma maladresse
Décomposé je ne savais quels mots écrire
Cascade de dés inconscients

Te souviens-tu de nos premiers dialogues 
Les mois d’autonome étaient passés
Nos feuilles s’envolaient sur la toile
J’écrivais mes émois après avoir lu tes vers
Mis en vers pour danser avec
Ils avaient le parfum du vin chaud
L’hiver et ses promesses

Te souviens tu de nos bulles printanières
On s’écrivait sur ces réseaux
Cachés des autres
Rien que nos mots à nous
Ils germaient dans nos jardins
On attendait les fleurs de l’autre
Un bouquet d’impatience

Une fleuraison sous l’ombre d’un passé
Chez moi des embruns enivrants
L’été était arrivé avec ce jour
Le jour de te susurrer mon désir
Quitter la mer et rejoindre la terre
Voyager jusqu’à ton jardin
Te souviens-tu Un amour décalé 

Au bord de la route

Et cela fit frémir ton dos
comme un duvet constellé d’aiguilles repoussant les caresses

Et cela fit gémir tes yeux
embués de plaisir à regarder au-delà du jour 

Et cela fit pâlir ta peau
ornée de perles légères nées de la brume du soir

*
Assise sur une antique balancelle, tu oscilles entre chien et loup
pourtant, l’aube marine est pleine de promesses

*

alors affluent les eaux troubles de la mémoire,
et tu hésites à te laisser emporter
au gré des courants
au fond des abysses utérines du monde

alors, tu te souviens
tu te souviens avoir plongé dans des eaux brunes et profondes
tu te souviens de la caresse brutale de l’air
tu te souviens des mains qui saisirent tes poumons

Et tu inspiras comme pour la première fois
le parfum froid de la neige

brûlure au fond de la gorge
brûlure au fond des yeux
brûlure dans les entrailles

Et cela, emplit le dedans et le dehors
Et cela, devint quelque chose
Et cela, donna un corps entier

ce qui reste de nous

Dans la cuisine, on n’échangera pas sur les émotions qui tapissent l’atmosphère, on préférera le choc-tintement des casseroles, on maintiendra les cheveux lisses, les traits tirés, les nuits éparses, on gardera la pose photographique, affichera les portraits dans l’entrée.
Nous n’avons pas été. Ne plus vieillir sur papier glacé.

Dans le canapé, on n’étirera aucun corps, on composera un amas de peau et d’os. On effilera les minutes, comme on pèle une banane. La fin engloutie, on se lèvera pour la promenade à dix jambes.

Pas de mots, des gestes épuisés, une danse qui contourne ce qui crierait : plus de liens !
Seulement la figure !
Performance, pas de parole. On laisse nos voix sur les seuils, on soigne encore dans l’épaisseur du sens, ce qui reste. Ce qui reste de nous. D’un geste, elle balaie les miettes.

Aller simple

Quand tu me verras descendre de ce train
Aux aguets comme un assassin en fuite
Ne crois pas que j’ai besoin de quoi que ce soit
Ils m’ont déjà tout pris

Tes mots ! Garde-les !
Plus aucune place dans ma valise vide !

Tes yeux ! Ne les pose pas sur moi !
Mon corps nu ne pourrait porter
Ni l’effroi, ni les supplications
Dont ils les couvriraient

Tes mains ! Laisse-les dans tes poches !
Qu’elles n’effleurent pas ma peau pour la caresser
Je sens encore leurs doigts comme des lames de couteau
Qui découpent mes entrailles !

Quand tu me verras descendre de ce train
Aux aguets comme un assassin en fuite
Sache que ce n’est pas du bout de monde que je rentre
Mais d’un pays d’où l’on ne revient jamais.

Mariana

Mariana,

Est-ce que le désir donne la vie ?

Il faut que je te raconte, Mariana.

J’étais morte.

Au printemps la nature poussait les feuilles dehors mais moi j’avais le dos tordu vers l’avant et les genoux qui remontaient sous la mâchoire. Un corps de pantin en carton. Abîmé comme si je l’avais découpé en maternelle et que la peinture avait séché dans un tiroir pendant trente ans. En passant les attaches parisiennes dans les trous, au moment de plier les tiges en laiton, je ne savais pas que c’était mon corps d’adulte que je pliais.

A la fin de l’été mon corps était devenu si mou qu’il coulait sur le sol. Je ne pouvais plus marcher car il fallait sans cesse que je le ramasse. Ma grand-mère me disait Tiens-toi droite mais je passais mes journées repliée dans le coin d’un canapé noir.

Et puis l’automne est arrivé et je n’attendais rien d’une saison qui ramène la nuit à quatre heures. Je pensais que mon corps finirait de disparaître et que bientôt j’allais flotter dans l’hiver comme un feu follet translucide.

Mais le désir m’a sauvée, Mariana.

J’ai vu sa bouche. Les incisives qui se chevauchent. La canine qui mord la lèvre. Le lendemain j’ai caché mes vergetures sous mon jean et j’ai peint mes ongles en coquelicot.

Un soir je me suis trouvée au pied d’un mur avec mon désir de l’autre côté. J’avais l’alcool au cœur et la tête en brume. J’écrivais compulsivement un poème sur mon téléphone pour m’empêcher de penser. Si j’avais su brûler des pigeons bouillir des plantes parler à la lune jeter dans le feu. J’ai hésité longtemps et puis j’ai pensé, ce ne sont que deux feuilles de plâtre qui enserrent une laine de verre. Je vais traverser.

En m’approchant de la cloison j’ai entendu une voix qui crépitait. Une voix qui parlait à mon désir au téléphone, qui criait dans un mégaphone, qui couvrait le bruit des motos et qui portait jusqu’au lac. Une voix qui grésillait dans les rues désertes écrasées de soleil et qui crachait : ton désir peut bien crever là.

J’ai pris mon désir je l’ai caché sous mon t-shirt.

Maintenant je le porte avec moi, Mariana. J’entends l’été à travers la fenêtre.

le handicap

Je me contorsionne
Comme un ver esché au bout d’une canne.
Ne me fixe pas comme un corps étranger.
Car moi je m’en balance, en toute impunité !
Et si l’envie te prends de me stigmatiser,
Alors, passe ton chemin, il n’y aura pas offense !
C’est mieux que le mépris ou que l’indifférence !
Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai la force d’avancer.
En épargnant mon temps, loin de tes vanités.