Quand il ne bouge pas, mon corps, ses particules ou bien ses muscles ne le sont pas.
Mon corps, ses particules ou bien ses muscles, respirent, tournent, s’activent, se divisent ou
s’unissent.
Les bras ne bougent pas, les doigts, les coudes, épaules.
Immobile, mon corps vibre.
Le sang bat, les cellules courent, les atomes prolifèrent et les microbes tuent.
A l’extérieur le calme, à l’intérieur, le bordel.
Immobile, mon corps saute.
Je le regarde, assis, ne rien faire, prendre la place de sa silhouette.
Sans vent, sans mouvement, sans exclamation. Mais je l’entends aussi.
Bouillir, penser, se gratter, ruminer.
Si je le secoue, il tombe et se vexe. Mais si je l’ignore, il s’enflamme et se convulse.
Un jour, il bougera et je tomberais de sa tête.
Un jour, je bougerai et sa tête fixera la mienne.
[Les premières neiges sont tombées au son de coups de feu dans la rue
3 heures du matin, un mineur isolé, 12 ans à peine
au cœur de la nuit noire trois balles l’ont mis à terre
cité mensongère tu engloutis l’espoir, tu engloutis la lune
Les premières neiges sont tombées en poudre sur les sommets
du narcotrafic au goût de sang
un eldorado perfide qui emporte l’enfance en exil
terre d’accueil tu n’es qu’illusion, tu n’es que pure perte
Les premières neiges sont tombées et blanchissent les responsabilités
tu parles de protection de l’enfance mais tu meurtris en coupe franche
tout ce qui touche à l’humanité
tu bafoues et la répression est ta solution
Les premières neiges sont tombées et recouvrent la honte de ceux qui
par amnésie volontaire ne la conceptualise plus
on les connaît les quartiers et les points stratégiques
les dérives évidentes sur fond de guerre des gangs
Les premières neiges sont tombées et je ne vois plus la lumière
au bout du tunnel un autre tunnel un autre tunnel
les cœurs sont secs et la fonte des glaces ne suffit plus à abreuver
l’enfance perdue qui se rêve en fiction
Les premières neiges sont tombées sur l’économie souterraine
état meurtrier tu as ta responsabilité
ton indifférence au profit de ta caste
me laisse comme une envie de te vomir]
C’est une pensée ou pas — mais c’est bien là :
le pas savoir agit, en douce, subrepticement, aux yeux de tous.
Comme une tête chercheuse il cherche. Il sent, flaire la bonne découverte.
Il suppose, il s’immisce, il relie.
Il découvre de la nouveauté, ouvre de nouvelles pistes.
Comme une boussole qui s’affole, tant les directions sont infinies,
comme un radar il scrute largement… jusqu’aux confins de l’univers…
ça bip bip bip…
Le pas savoir remue sous la peau.
Il gratte derrière les yeux, tire les pensées par la manche,
pousse aux portes qui n’existent pas encore.
Il fouille dans les tiroirs du crâne, soulève la poussière des idées,
se glisse sous les paupières et appuie, là, juste là.
Il croit savoir et jubile.
Il s’excite car de l’infiniment petit à l’infiniment grand
il pousse ses recherches, dépasse ses limites.
Il saute d’une cellule à une galaxie en un seul clignement.
À jamais inassouvi, il poursuit sa course folle,
sa survie pour savoir.
Savoir pour savoir —
car on ne sait jamais.
Savoir-être, Savoir-faire,
Savoir-penser, Savoir-vivre,
Savoir-transmettre, Savoir-mourir.
Et ça repart. Encore.
Le pas savoir agit et s’agite.
Il tournicote, crépite,
comme un insecte contre la lumière du mystère.
L’infini le nargue.
Il court après, langue dehors,
sans jamais le toucher vraiment.
Et pourtant…
quelque part, au bord du vide,
dans un repli du monde ou du thorax,
Ici, ça ne sait pas.
Et ça repose — doucement.
En paix.
Bien sûr qu’elle veut se soigner. Elle a peur du résultat. Elle ira, comment va t’elle trouver le courage ? Elle pense savoir ce qui l’attend, elle ne veut pas l’imaginer, elle acquiesce. Sa tête refuse d’y penser, elle rumine, elle rejette. La chose prend de l’ampleur, elle pleure, elle fait sa valise, ne veut pas penser aux illusoirs détails. Elle y met un peu de confort, elle sait qu’il n’y en aura pas. Elle déroule puis refoule. C’est certain il faut y aller, raisonner devient impossible, s’aligner. Annuler, reporter ? Non c’est indispensable. Elle y va, elle y est. Démence qu’elle pense !
Là, il y la graine tombée sur le béton
la graine est quelque chose de vivant sur le béton mort
Quelque chose de frêle trouve son chemin, s’ancre, s’implante
Quelque chose cherche sa nourriture dans le béton, creuse profond, s’épuise
Quelque chose a des racines qui se sont glissées dessous
Là, a trouvé une couche sous une couche sous une couche
loin sous le béton mort pour trouver substrat de vie
loin sous le béton mort toute une étendue de terre cachée
et loin au-dessus, le ciel, le soleil, de quoi pousser
Là, a jailli d’un seul coup sur la nappe de béton
Là, le gris est devenu vert
Au matin, il m’arrive de regarder dans le miroir du temps, l’être que j’ai été.
Sur le chemin, j’ai quitté peu à peu cette timidité de l’enfance. Mutique d’abord, j’ai appris à retirer ces couches, ces peaux qui m’enfermaient, comme on pèle un oignon.
Et puis, petite, croisant la route de Mme Andrevon, j’ai ouvert des livres, sans plus jamais m’arrêter.
Avec elle, les pronoms se sont transformés en pétales de fleurs, les conjonctions de coordination en branches d’arbres, la grammaire en poésie.
Petite, j’ai grandi, enlevé de nouvelles peaux, découvert la voix qui déclame, le slam.
Cela m’a mené à moi-même.
Puis tout s’accélère. Encore petite, j’ai voulu tout apprendre, transformer le monde, partager la flamme, soigner la morsure, vaincre la brûlure.
J’ai capitalisé mes petits Poèmes Intérieurs Bruts, comme un écureuil ses noisettes.
J’ai partagé aussi ce qui s’écrivait dans mes nuits.
Jusqu’où peut-on enlever les peaux ?
Comment sonder l’être au plus profond ?
Alors même qu’il a déjà changé.
C’est peut-être la plume qui traduit la transformation.
Le Comte de Monte Christo. Les années. La carte postale. Manières d’être vivant. La Horde du
contrevent. Le consentement. L’Arbre-Monde. Les forces.
Petite, j’écrivais comme si tu n’étais pas là : maintenant j’écris un peu pour toi. Avec toi.
plus qu’une rencontre, il s’agit d’une apparition
plus qu’une apparition, il s’agit d’une collision
plus qu’une collision, il s’agit d’une incrustation
plus qu’une incrustation, il s’agit de creuser un tunnel en soi
pour en sortir
plus que tout
il s’agit de ma mort
quelque part
une partie de moi n’est plus du tout
et cette partie de moi massacrée broyée atomisée a tout de suite été remplacée par
autre chose
une chose étrange et brûlante
vivante et inquiétante comme un nouvel organe une greffe venue d’un double de moi
dans un univers parallèle pour me faire redémarrer et imposer à mon système un
nouveau fonctionnement
quelque chose de mon ancien système résiste à ce changement
quelque chose lutte et souffre de s’éteindre
quelque chose sait que je suis morte et que je vis encore
quelque chose regrette
quelque chose met du temps à mourir
Un regret c’est cela :
quelque chose
qui met du temps à mourir
Avant j’étais une voiture quasi bonne pour la casse mais je roulais bien je fumais bien
mon réservoir fuyait bien aussi je m’épuisais mais à mon rythme et parfois dans la joie je
parle de la joie peut-être fausse mais pas tout à fait de choisir sa mort et son rythme une
mort qui ne regardait que moi ma mort accélérée si je veux moi et ma carcasse à moitié
déjà foutue déjà bien amochée et joyeusement ivre sur la voie de gauche
Maintenant je suis la tôle froissée de l’accident tremblante autour d’un vieux moteur sur
lequel on a vissé une pièce neuve dont la puissance m’effraie
Parfois je pense que ma batterie ne tiendra pas
Parfois je ne pense plus
Pourtant
c’est toujours moi
en face de moi
dans mon regard
et le rétroviseur
intérieur
extérieur
et c’est toujours le même ANGLE MORT
Je suis cassée vidée dopée à je ne sais quoi pilotée par je ne sais qui
terrifiée de partir et d’y retourner je ne sais pas comment continuer et pourtant
Je dois rouler
mais pas comme avant
Maintenant
je dois tout retarder
tout éviter
la casse la fourrière
et même le danger
Quand la mort m’appelle maintenant je ne dois pas lui répondre
je ne peux plus trinquer avec elle comme avant sur l’autoroute
Maintenant je dois rouler
calmement
et sans regret
Metapoème
Les mots dégorgent
Ils dégorgent sur des papiers de sons
Des antennes de sens
Les odeurs plein les trous des pages
Racines montantes
Mes yeux s’accrochent entre deux lignes
Les barres d’espace en lecture
Simple et pur mystère que ce canevas
Qu’est-ce qui les tient les mots,
qui les tient ensemble ?
Quel lien sommaire, invisible et coriace ?
Je vois la phrase comme un chapelet
Un chapelets d’œufs à naître
Petits grains noirs
Posés sur une flaque blanche
Pacte tacite, indéfectible
Puzzle noué
Les mots ne se délitent que sous nos pupilles ouvertes
Monde silencieux qui se met à parler
Dans le noir des pupilles
Les miennes aussi se diffractent
Cherchent les interstices plus que les pavés
Je les observe bien grand, ces mots
Entre deux lames
Je vois la vie qui circule
Poèmes mis en culture
Dans nos boîtes de pétri
Une vie grouillante et sage
Pleine de ces mots alignés
Eux, ils frissonnent d’être lus
– Jambes d’impatience –
Mais se tiennent là, toujours, droits
Unis dans la page
Fidèles à leur fonction
Microcosme mystérieux et babile
Immobile
Et si l’écriture n’étaient que ces liens « entre »
Ces petits fils de rien
Ces vides à nourrir
Les mots fonctionnels
Comme des briques utiles
Et l’écriture, les ellipses
La phrase, une ligne d’eau
Entre deux mots
Deux nœuds
Ce câble qui sauve de la noyade
Puissant
Seulement le squelette de l’écrit
Plus que ça
Le câblage
La trame essentielle et incomplète
Pour le reste, nos respirations
Les vivantes courbures
J’aurais voulu muer
reptile de ma condition sociale
Quelque chose reste en moi
Quelque chose bouge
Quelque chose remue
Quelque chose remue sous la peau
sur la peau
respire dans la peau
à travers elle
les pores
je nettoie les pores
avec la pluie
avec l’eau des rivières
il y a des traces de terre
des traces de sable
quelque chose de rouge et d’ocre
et ce n’est pas sale
ceci est mon corps
j’aurais voulu en habiter un autre
j’aurais tellement voulu
laver la honte
d’être née femme
d’être née dans le foin le poulailler l’inculture le patois le matérialisme sauvage la ruralité la consommation à outrance
la honte d’aimer lire et écrire
dans un milieu où
ces verbes riment avec oisiveté paresse
intellectuel.le.s
perché
hors-sol
trahison
Pourtant j’ai lavé ma peau et ma peau est restée.
Ma peau lit et ma peau écrit.
ma peau tond le jardin
ma peau parle avec un accent chantant
ma peau élève seule trois enfants
ma peau est professeure de français en collège
ma peau ne dort pas la nuit quand le petit tousse
ma peau se lève à 7 heures
ma peau roule dans une vieille voiture diesel
ma peau dit Aujourd’hui je vais vous apprendre à conjuguer les verbes du troisième groupe au présent de l’indicatif
ma peau constate qu’il fait trop chaud en novembre
ma peau tond le jardin et ramasse l’herbe et taille les ronces
ma peau se lève parfois la nuit pour écrire
ma peau lit le soir elle prend des notes
ma peau écrit le matin elle écrit la lumière les couleurs le souffle le lien
Mon temps est fractionné
Pourtant ma peau est une
elle poursuit sa ligne
elle creuse
le temps s’allonge
s’étire sur les pores
ma peau se nourrit d’eau et de mots
ma peau est politique
ma peau est lutte
en lutte
ma peau est un espace de résistance et de liberté
J’ai découvert quelque chose
La peau est une membrane résistante, protectrice et élastique composée de plusieurs couches de tissu. C’est l’organe le plus étendu du corps humain, et, par conséquent, ce qui se donne à voir en premier chez autrui.
Des fragments suintent à travers la peau, nos colères, nos peurs, notre origine, notre âge, notre classe sociale. Mais peut – on la croire avec certitude ? La peau ment. Il arrive que le lointain se lise à tort sur le visage d’un voisin, et que certaines vieilles âmes ne soient pas plissées.
Et puis à l’intérieur de nous, ne pourrait-il pas y avoir tout autre chose ? Des cauchemars m’ont jadis convaincue de l’existence de créatures qui revêtaient nos enveloppes en manteau, enfilant nos doigts et tirant sur nos mollets. Il faudrait nous disséquer chacun pour prouver que notre estomac est à la bonne
place, et que nous sommes seuls en-dedans.
A l’âge de huit ans, j’ai rencontré un enfant sans peau, il s’appelait Loïc. A l’endroit où aurait dû s’étendre une surface lisse, il y avait des bulles, des érosions, des crevasses : Loïc était écorché avant même d’avoir vécu. On nous a dit de ne pas nous inquiéter, ce n’était pas contagieux. Loïc était né sans épiderme, poreux au monde et au vivant.
En revanche, ses émotions étaient indéchiffrables. Le rouge n’est pas une couleur à nuances. Par curiosité, je lui ai pris la main. C’était doux comme de la soie. Il n’a pas cillé, mais a souri dans un léger craquement.