Et sentir la gratitude monter dans mon ventre, à travers mon diaphragme, dans la trachée, l’arrière gorge, inonder les cervicales, les joues rougies, la voix frêle et tremblante. Merci pour ce cœur rompu, ce trou béant, cette mort latente. De n’avoir pu enfanter, en subir la honte encore, cultiver le non-dit, vouloir se repentir, changer l’axe, forcer l’existence. Merci pour le pont aérien qui arrache, ampute, pour l’irrémédiable oubli, la perte oui. La perte qui fait vivre !

Et

Ce chausson tient dans une main. Il se recroqueville sur sa propre chair, se repli dans les brisures du temps. Des lambeaux manquants cachés par de fraîches jointures. Les rebords d’un souvenir qu’on chasse ou qu’on chérit, qu’on déplie à notre guise, qu’on invente, dont on se réjouit un jour, qu’on pleure aussi, et rythmé se déploie et chante et assourdissant nous mène au bâton l’un après l’autre engrainés sur le pavé des nues, les pleines et les vides, les brillantes et les oubliées.

Va, le souvenir gonfler les contes.

je veux jouer avec les fourmis qui s’activent les unes derrière les autres et je veux bloquer leur chemin et les regarder contourner le chemin et je veux enlever l’obstacle et je veux voir les fourmis former à nouveau une ligne droite et je veux sentir la chaleur des dalles de la terrasse sous mes pieds et la chaleur du soleil dans mon dos et je veux sentir l’odeur du soleil et je veux laisser les fourmis tranquille et je veux m’asseoir sur les dalles qui ont brûlé mes pieds et qui maintenant me brûlent les fesses et je veux regarder la journée d’été qui se termine et les arbres qui s’agitent doucement et je veux me dire que de cette façon ils s’endorment et je veux fermer les yeux pour m’imprégner des odeurs et des sons et je veux entendre les bruits dans la cuisine et je veux imaginer ceux qui sont là prendre les verres pour commencer la soirée et je veux entendre le bruit du verre qui raisonne quand les verres se frôlent et le bruit du frigidaire qu’on ouvre et je veux percevoir les moindres nuances des paroles qui se disent et ne pas les comprendre et je veux être le témoin caché des rires et je veux espérer entendre toujours ces bruits-là, ces bruits-là exactement, ceux de la vaisselle et des rires, et je veux habiter dans un endroit qui aura une grande cuisine et je veux que la table où l’on mange soit dans cette grande cuisine et je veux inviter là qui je veux et accueillir là tous ceux qui veulent venir et je veux le faire tous les soirs de ma vie et je ne veux pas être capable de me passer du bonheur que j’entends, assise sur mes dalles chaudes, et qui s’entendra aussi dans ma grande cuisine autour de ma grande table et je veux que cette image existe un jour exactement de cette manière-là parce que je sais déjà que ces bruits sont les bruits qui survivent à tout et qui seront toujours là et je veux qu’on se souvienne de moi comme la personne qui accueille et sort les assiettes et sort les verres et débouche les bouteilles et fait de grands repas qui durent jusqu’à ce que qu’on enfile les gilets parce que la nuit devient fraiche et je veux rester assise sur ma dalle et ne pas venir pour le repas et je veux que tout mon corps s’enveloppe de la joie de la soirée qui commence

J’hésite. Je tourne ma langue sept fois dans ma bouche. Je formule ce qui est déjà écrit. J’écris mille fois la même histoire, j’écris mille histoires en une seule fois. Je prends des chemins, je crée des débuts. Mon cœur cherche le juste dessein, ma main trace les sillons de mon passé. Je sors des ornières dans lesquelles je suis enlisée. C’est ma ligne de vie que j’écris au présent. Je me débats avec des moments de doutes et des moments d’espoir qui me projettent dans des tourbillons d’incertitude et d’euphorie. Je crée pour me rassurer car ce qui est là existe.

Est-ce qu’on peut naître plusieurs fois ?

Tout ce qui existe est vrai.

Les erreurs du passé existent dans les pleurs du présent.

Je renonce à :

– me justifier

– devoir expliquer

– me venger

Je dessine ma vérité.

Je cherche la concentration solitaire dans les dialogues des êtres aimés.

Je refuse d’être :

– un papillon dans le vent

– une marionnette au long nez

– une girouette dans ma tête

Je refuse d’être. Je suis las. Tout ce qui est las existe.

Éruption spontanée : je suis un volcan longtemps endormi.

Éteint.

Mon livre est un rocher, une pierre volcanique longtemps chauffée dans le magma de mon intériorité. Seul un tremblement de terre peut le déloger. Il est ma plus profonde vérité.

Je le crache pour m’en délivrer.

OUI à la VIE

J’ai grandi dans une fratrie de 8 enfants

Je suis la 7e Peut être une chance 

Je ne voulais rien d’autre que de grandir 

Je ne savais pas que j’existais, j’existais simplement

Dans un environnement bien bruyant un peu violent très vivant

Je ne voulais pas qu’on me pince, qu’on me griffe, qu’on me tape

J’aimais quand ma mère démêlait mes cheveux frisés…car à ce moment elle n’était là que pour moi… même si ça tirait fort et que cela faisait mal.

J’aimais suivre ma sœur comme son ombre… aucune initiative de ma part. J’étais la suiveuse. Parfois elle n’en pouvait plus de moi et me rejetait.

Je n’aimais pas la solitude … une peur bleue d’être seule… peur d’un invisible que je ressentais sans pouvoir le nommer.

Une année, il y a eu ma grand-mère maternelle. Elle est venue porter main forte à sa fille, ma mère. 

Elle est apparue comme un miracle.

Celle qui avait du temps pour nous, les cadettes. Celle qui écoutait et répondait dans une autre langue, celle des parents… l’arabe. Celle qui racontait, qui faisait sa gym dans notre chambre, celle qui m’a appris la caresse, la tendresse, l’attention, la douceur, l’amour.

Elle qui m’a éveillée à la vie… 

Mémé miracle de la vie. Partie comme elle était venue. Disparue à jamais mais toujours là dans mon cœur. 

Comme ma mère, mère courage qui a tenu bon jusqu’à ce que son cœur lâche.

L’enfance est toujours là, avec un regard sincère tourné vers le mystère. 

Un effondrement parfois et un rebond à jouer puisque je suis là.

Mes mains sont sèches pendant que l’encre du stylo rutile, que mon clavier résonne encore du tambour des touches sous mes doigts.
J’ai soif. J’ai la joie. Une soif de la bouche aux paumes. Une joie anxieuse et bizarre.
Apparition attendue du personnage – et moi aussi malgré moi – à force de l’écrire.
Mes mains fines vieillissent semaine après semaine de chercher la trajectoire dans la fureur lumineuse et le temps déglacé.
Sous ma peau, il y a mes os et de moins en moins d’eau car je me désaltère au travail achevé. Et j’oublie que ma langue est sèche, et que mon nez me brûle de manquer d’eau.
Mais j’ai la poitrine gonflée. Et sortie du jeûn, le soir venu (parfois avant), je bois une rivière en laissant reposer le clavier. J’ai soif car il y a des murs et des corps dans mon nouveau texte. Il y a des êtres qui rugissent de s’ennuyer ou qui n’ont même plus le temps de respirer. J’ai soif mais je bois du temps liquide en écrivant le roman.

Oublier l’avenir

Je veux emporter ton odeur dans le trou noir. Celui du
début de la vie et peut-être je sais pas ne plus te dire au revoir
et entendre l’eau de la douche et te savoir disparu dans la vapeur
et me dire que décidément tes yeux vert sapin et je repense à
nous deux en Gaspésie et que tout ça ça brille plus qu’à Noël
et toujours retenir cette odeur entre tes omoplates et
assortir tes chaussettes à mes rêves et photocopier les nuances
des sifflements qui trahissent ton désarroi et choisir d’avoir ces deux filles
avec toi et ne jamais doser ma colère et te dire merde sans jamais avoir
peur et compter les couchers de soleil
Et me vautrer dans la fatigue auprès de toi et saisir chaque moyen
de te donner tort à contre cœur et vouloir partager tous mes
livres avec toi et chérir nos oppositions et dormir à la juste
distance de toi, dans la zone tempérée
et oublier l’avenir 
parce que je veux

Claire

Enfant, je ne respectais pas les adultes
je ne voulais pas être comme eux
je ne voulais pas mentir pour paraître mieux
ça se voit toujours quand on ment
je voulais souvent être seul
ou avec des animaux
je ne voulais pas apprendre à réparer une voiture je ne voulais pas avoir le corps capable de porter des parpaings 

je voulais lire

je voulais écouter ma petite voix me raconter ces histoires fantastiques
toute la nuit
je ne voulais pas éteindre 
encore un chapitre
mes amis étaient là-bas 
entre les pages et les mots 

j’ai grandi dans plein d’endroits

au soleil il y avait la voisine d’en face
elle était plus grande que moi 
de deux ans je crois
elle m’impressionnait de tristesse 
et de beauté
peut-être son père mort peut-être un divorce
en tout cas elle l’avait perdu
alors ça lui donnait ce sourire que j’ai aimé 
chez elle et plus tard chez d’autres

dans la grisaille j’ai croisé un ivrogne
il restait sur un banc et parlait tout seul
ma mère l’appelait le drôle
et ne voulait pas qu’on l’approche
moi j’y voyais le même sourire 
que celui de Claire 

il avait peut-être perdu quelqu’un
lui aussi 

je me promettais de ne pas succomber à la tristesse quoi qu’il arrive
j’aimais ce sourire chez les autres
les ravages au visage
mais je voulais être dans l’autre camp
de ceux qui consolent
de ceux qui prennent dans les bras
pour dire tout va bien je suis là

je ne voulais pas perdre quelqu’un
alors je ne me suis attaché à personne

je voulais être celui qu’on trouve

Ce livre, je l’ai bâti comme les anciens inuits érigeaient des inuksuit – ces cairns de pierres aux formes variées dont la signification est « qui agit comme un humain » ou « qui vient en aide aux humains ».


Les inuksuit étaient dressés par les nomades dans la toundra pour laisser des informations utiles sur des directions à suivre, de bonnes zones de chasse, des lieux sacrés. Ils étaient des messagers silencieux destinés aux nomades qui savaient les décrypter, habitants minéraux de ce territoire stérile.


Les inuksuit, assemblages simples de pierres ramassées sur les lieux, à l’équilibre d’apparence précaire, ont traversé des millénaires. Rien ne les a fait s’écrouler sur le sol. Leur forme et leur message demeurent intacts. Leur construction est un art très étudié, transmis par oralité. Un art de choisir les bonnes pierres, de les assembler dans un ordre optimal, d’avoir réfléchi en amont à la forme et au sens que l’on veut donner au message. La maitrise d’un alphabet mystérieux.


J’ai tenté, sans m’en rendre compte, de transposer leur méthode à l’écriture. Il s ‘agit d’abord d’avoir un message à faire passer et de connaitre la silhouette générale qu’il prend, son alphabet. Ensuite, il faut passer beaucoup, beaucoup de temps à ne rien faire d’autre qu’observer. Observer toutes ces pierres autour de soi, parce que le nomade n’a pas le temps de réaliser plusieurs essais, la première tentative doit être la bonne. Laisser défiler dans son esprit les fragments d’idées éparpillées, d’éléments, de mots, la géologie de phrases, les fissures d’histoires, de lieux, tout ce qu’on possède à notre humble portée pour construire cet objet, qu’il y ait de nombreuses bonnes pierres ou juste quelques éparses cailloux. Soudain, il ya ce moment où le nomade voit dans son esprit le puzzle s’assembler. Il discerne quelle pierre choisir comme base, laquelle poser en second, par laquelle terminer, pour que la structure finale soit solide et le message clair. Lorsqu’il est sûr de lui, il n’hésite plus. Il se saisit des pierres et rapidement, réalise son œuvre. S’il réussit, l’inukshuk tiendra debout, viendra à l’être perdu qui cherche réconfort, orientation, abris, information. Il traversera les âges bien plus longtemps que son bâtisseur, ne craignant aucune tempête.


Je n’ai pas la prétention que mon livre soit un inukshuk très solide. Il est un peu bancal. Je manque d’initiation. Il m’a fallu longtemps d’observation pour choisir les pierres, proposer un ordre, me satisfaire de sa silhouette, décider de continuer ma route lorsque la sculpture m’a semblé afficher son équilibre final. Je ne suis pas même certaine du message qu’il contient. J’espère simplement qu’il sera celui dont le lecteur aura besoin au fil de sa nomade quête.