NOMEN NESCIO [1]

Ni nom, ni prénom
Ni identité
N’être par les temps qui courent,  Rien du tout
Il n’est personne,
Sinon un cadavre de plus oublié parmi 1.400.000
Enterré sur place à la va-vite, sans plaque de métal au cou,
Sans cérémonie
John Doe américain , Républicain NN sans sépulture sous Franco, nettoyé ethnique NN en Bosnie-Herzégovine, disparu NN au Guatemala, en Argentine, au Chili.
Un inconnu au bataillon
Sans plus aucun signe de vie
Forcément jamais réclamé par ses proches,
Un démobilisé de fait, rétrogradé
Au grade incertain,
Un ex-combattant, un poilu de 14.

J’ai été mortellement tiré à balles.
Après j’ai été tiré au sort par le plus jeune engagé du 132 ième corps d’armée.
Un, trois, et deux font six.
J’étais dans le sixième cercueil à Verdun.
Ce soldat numérologiste y a posé son index.
Je suis désormais promis à un   destin national.
Il fallait que le pays retrouve sa superbe,
Dépassé par un Tommy anonyme aussi, enterré à Westminster.
J’ai été ballotté entre Gauche et Antidreyfusards
Je n’ai donc pas été ré enterré au Panthéon,
Mais sous l’Arc de Triomphe de toutes glorieuses victoires.
Maintenant j’ai enfin trouvé mon nom,
Je suis le Soldat Inconnu
La  flamme jalouse me veille à perpétuité,
Promis à la vie éternelle dans mon dernier domicile.

[1] Origine du Latin : « Je ne sais pas le nom »

Sang d’ombre

Hier, je creusais le sable
Hier, je creusais pour faire venir la mer
Hier depuis le fond de la terre
Et trouvé un poignard 
Un poignard qui avait tué 
Un poignard peint aux larmes de peaux 
J’avais dit 
Dis
Poignard
Dis
Il avait dit
Avec des mots de poignard
Un verbe aiguisé
Pointu
Il avait dit
Le poignard ne ressentait aucune culpabilité
Aucune culpabilité 
A être
Il avait dit
Je ne sers
Qu’à tuer
Qu’à ça 
Tuer
Le poignard est un poignard
Il avait dit
Je voulais être nuage
Ou le vent
Mais il ne pouvait pas
Il ne pouvait
Qu’être 
Être un assassin
Je lui avais demandé de tuer 
Ma tristesse
Mais le poignard ne voulait pas
C’était un poignard snob
Le poignard préférait tuer des choses bien plus importante
Que ma tristesse
Il avait dit
Je suis 
Un 
Le 
Le poignard 
L’Élu
J’ai léché l’Élu
Gouté le sang de tous les passés

L’histoire voyage en moi
L’histoire se mêle en moi
L’histoire s’embrase dans ma bouche
L’histoire accélère dans mes veines
Je suis un plus un deux 
La résonance de un plus un deux
L’ombre de un plus un deux
C’est important une ombre
Sans ombre moi 
Moi par exemple
Sans ombre moi
Par exemple je n’existe pas
A midi chaque jour 
Je n’existe pas
Il faut être patient
Pour assassiner son ombre
On ne peut pas à midi
On ne peut pas les nuits sans lune où
L’ombre se cache
Le reste du temps qu’il reste
Le temps qu’il reste 
Reste 
Dans le sablier où
Il y a tout le sable de toutes les plages du monde
Et de Mars
Et de Jupiter
Et de l’ombre des trois
Le reste du temps qu’il reste
Je peux
Je peux avec le poignard Élu 
Je peux j’assassine je peux
J’assassine
J’assassine mon ombre
Je la plante 
Je la plante 
Au sol
Et elle reste-là
Morte
Pendant que moi je m’en vais
Sans ombre
Lumineux
Ombre par terre agonise
Ombre murmure des mots serrés dans le creux de sa main d’ombre
Le poignard coupe les mots
Le poignard coupe ombre 
Ombre est un plus un deux
Le poignard garde une moitié d’ombre
L’histoire de l’ombre la moitié le passé
La moitié d’ombre a un futur

La prochaine vague emportera l’autre
La moitié autre
La même en miroir
Même si à midi
Je ne vois pas 
La moitié d’ombre se refléter
Dans le miroir
Ni l’ombre du miroir 
Ni l’autre côté du miroir
La vague emporte je dirais
Dans les abysses du monde 
Elle donnera l’ombre à quelque chose qui n’en a pas
D’ombre
Un fantôme par exemple
Un fantôme de fantôme
L’ombre du fantôme d’un fantôme
Ce sera mon fantôme
L’ombre de mon fantôme
Le poignard ne me servira plus à rien
Mais à vous il servira peut-être donc
Donc à raconter
Donc à tuer
Donc le poignard restera dans le sable
Donc à tuer 
Alors
Je tuerai le poignard
Par précaution je le tuerai
Je l’enterrerai dans le sable
J’enterrerai l’assassin de mon ombre
Avec mon sang d’ombre dessus
Comme de l’encre pour écrire
L’éternité

Dans un écho sombre, elle s’est perdue. Elle n’a plus rien d’humaine, elle est entourée de vide, de steppes où plus rien ne dépasse. Elle se déploie dans ce vide, encore et encore, elle passe de colline en colline, rien ne peut l’arrêter car il n’y a plus rien pour faire obstacle. Elle est un souffle quand tout a déjà été soufflé, couché, amenui. Elle n’a plus de forme, à se demander si elle en avait une au départ. Puisqu’il n’y a personne pour la recevoir, c’est comme si elle n’existait pas ; sauf qu’elle existe. Même si aucun pavillon n’est là pour la témoigner, elle est. Elle voyage en cercles concentriques autour du monde, comme une onde sourde, comme une dernière vibration.

J’ouvre la fermeture éclair et mon bide sort, chaud et humide, d’un coup. Je sens que je transpire, je brûle à l’intérieur. Je crie, je bondis et je fourre tout ce que je peux dans ma bouche, par poignées. Les aliments, avalés. Les poubelles,  avalées. Les livres, avalés. L’ordi, avalé. La monnaie, avalée. Les ampoules, avalées. Les bijoux, avalés. La petite radio, avalée. Les épingles, avalées. Les  serviettes, avalées. Les fourchettes, avalées. J’avalerai tout jusqu’au moment où il n’y aura plus rien dans cet appartement, où je serai plein·e de tout ce que j’ai thésaurisé. J’accélère. Je gémis de plaisir à l’idée qu’il faudra ensuite sortir, et manger tout le reste.

Presque rien… et tout bascule

Il a suffi d’un grain
de sable égaré
loin de sa meute
et porté par
un courant salé

Il a suffi d’une huitre
bivalve et charnue
seule parmi dix mille
lovée dans un rocher

Il a suffi d’une rencontre
fragile et féconde
d’une tendre effraction
d’une simple irritation
pour que tout bascule

Il y a de cela
quelques millions d’années
un petit grain de sable
s’est doucement blotti
entre la coquille
et le manteau
du mollusque esseulé

Il y a de cela
quelques millions d’années
une huitre a pleuré pour chasser
le petit grain de sable
et ses larmes ont formé
des couches de nacre

Il y a de cela
quelques millions d’années
Une perle est née
d’un presque rien
et tout a basculé

Une vie en lipogramme

   Tout ce qui manque 
      creuse en nous 
         des lits de sédiments

Ne pas s’enivrer de futile
Ne pas étouffer le jour sous nos portes 
Ne pas s’attarder sur nos ombres

   Tout ce qui manque 
      creuse en nous 
         des lits de sédiments

Lavons ces limons 
pour continuer à avancer
Lavons ces limons 
pour nous émouvoir 

Les yeux grand ouverts
Nous attendrir du petit jour

Pourtant pas de chaleurs mêlées pour déplier le sombre
Pas de corps à corps pour prolonger son ciel
Pas de rires pour fissurer les peines
Pas de peau à peau pour diluer ses peurs
Pas de doux sur les mâchoires serrées 

Une seule et unique odeur pour traverser la nuit

Une seule et unique empreinte de corps allongé 

Il n’y a pas d’amour pour déjouer la mort

                   Malgré tout 
Surtout
                              Ne pas en rester là 

Ne pas parler, ne pas se taire
Ne pas flancher
Son eau et son feu en héritage 

Il n’y a pas d’aigreur pour les cœurs isolés
Pas d’euphorie non plus
Mais de la paix
Et les autres tout autour 
Et la vie qui résonne
Qui s’infiltre

Ne percer les vides que pour les écrire 
Malaxer ses creux
Et pétrir ses manques
Y puiser son encre

Ecrire toutes les absences
Les faire exister de mots
Comme un alphabet de palpable 

Toutes nos absences 
Les rendre concrètes, réelles 

Exister par les manques

   Tout ce qui nous manque 
        creuse en nous 
              des lits d’écriture

Je désire ce que tu désires

en un soupir
j’ai épilé le duvet
des secrets

boucle
tu susurres ça
qui ne vient pas
tout est question
de rythme

les silences s’épanchent
moi je te parlais des attentes

lèvre contre langue

contre lèvre

en miroir

boucle

en bas du ventre

en haut des cuisses

temps blanc du week-end
au seuil du jour j’ai encore vu l’attente

front fondu joue
tend bouche
sous la couette
tu affabules
car les mains manquent

j’ai cru à la levée du voile
puis la nuit plut
j’ai frémis
jusqu’au jour
si j’avais su
les aurores patientes

désirent ce que je désire

Merci de me donner la main, me donner l’élan, m’ouvrir la porte, me permettre, m’autoriser d’y aller, d’oser, de jouer, de me défier, de plus me voiler, me cacher, m’étouffer, d’ôter, d’enlever, d’extraire, de dépressuriser et de presser en même temps, de laisser s’écouler, se déverser, enlever le voile, la pudeur, le puanteur, la putréfaction.

En effet personne ne m’avait dit que la densité étouffait 
Je ne savais pas la rudesse la non caresse le manque la perte
Pendant des années j’y ai cru à cette blague de mauvais goût
Il me semblait que je jouais parfaitement mon rôle
Je croyais au semblant, qu’un nouveau jour arriverait
Le silence recouvrait tout telle une chape de plomb 
Je ne pouvais pas savoir que c’était possible, que cela m’était destiné

Dans le silence avaler la peur
Dans le silence ignorer la douleur
Dans le silence sourire et faire bonne figure
Dans le silence goûter l’impuissance 
Dans le silence crier à l’intérieur
Dans le silence danser à l’infini

Chuchoter une prière

Taire une colère
Murmurer « je t’aime »
Muette, ne rien en dire

Ce n’est pas un mensonge, un songe qui me ment
C’est une réalité insoutenable que l’on soutient
Qui devient irréelle une fois passée
Qui remonte en méandre de mémoire 
Demandant libération

Je t’ai vu je te vois dans l’invisible

Les mots n’ont plus rien à y voir
Et pourtant ils sont là
Les petits les grands les beaux les laids
Serpentant comme des vers de terre
dans une structure inexistante 

Pas de déception, pas de bonne surprise, pas de nouveauté, pas de cruauté, pas de clarté, pas de compréhension…

Un battement de coeur qui rassemble il ne reste que cela.

Histoire d’eau

L’homme s’est assis sur un vieux banc malgré les cordes que la pluie lançait et laçait sur le bois de l’un, le cœur de l’autre. Mouillés, glacés.  Plus rien de sec ici. Les gouttes serpentaient, se coursaient, fusionnaient. Il croyait ne plus avoir de larmes pourtant… N’avait ni joie ni peine, ni haut, ni bas. Néant.
N’était ni beau ni laid ni lourd ni frêle. Vide. Aucun poids ne pesait sur ces planches. Cet homme se fondait dans le paysage. Transparent. Bientôt on lui marchera dessus. Splash. Et ce ne sera la faute de personne. Personne. On ne l’aura pas vu, pas entendu car voilà bien longtemps qu’il ne parle plus. À force de crier, sa voix s’est rompue et tous ses gestes, à l’eau sont tombés, nus.
Elle s’est laissée choir au milieu du banc en riant. Bruyante. Un jambon-beurre en bouche sous un parapluie rose flashy dégoulinant de mauvais goût. Elle adorait la pluie, ses orages, ses rivières et sa boue. Arc-en -ciel. Quelque chose de l’enfance ; les bottes qui claquent dans les flaques, les escargots qu’on suit à la trace. Un soupçon de paradis ; le frais ruissellement des gouttes sur la peau chaude. Ah cette eau vive qui comblait tous les trous!  Libre. Oh cette flotte qui chavirait les sens! Débordante. Le Pétrichor : l’odeur après l’averse. L’homme : son odeur après l’averse. La plongée dans
le désir, le plaisir en geyser. Se noyer tout entière dans son cou…

  • “Ça vous dirait monsieur, un petit coin de parapluie?”

Longtemps, j’ai cru qu’il n’y avait ici rien à trouver, simplement des mots qui ne parlent pas, des phrases longues et pourtant vagues, des mots de brouillard. Je cherchais ce qui se taisait sous les plumetis bleus tendre d’un papier peint – celui de ta chambre d’enfant, longue comme un tombeau, sombre comme une cave – le relief du papier murmurait sous mes doigts puis ses vagues retournaient au silence, aucun océan ne chantait, aucun oiseau ne glissait en criant sur ces flots.
Le mensonge était au coin de tes yeux, une aile de charbon qui palpitait, noyée de fard scintillant, le dessin de l’abîme. L’orage a finalement brouillé les lignes et la pluie est entrée, tu as fermé les yeux pour ne jamais rien en dire.
Je cherche depuis cette chose qui aurait pu être, je la cherche sur les lèvres des hommes, je cherche les mots manquants. Leurs regards, souvent, s’absentent comme le tien et je retrouve la douleur du mensonge, le noir de tes yeux de noyée. Le mensonge est une absence, un retrait, la disparition de toute la promesse d’un regard. Ce qui s’est retiré sans se révéler, je ne le trouverai jamais. Pourrais-je l’écrire ?

La révélation

Pendant longtemps, jusqu’à aujourd’hui et c’est la raison de la reprise de ces notes dans mon journal, on m’a tu que j’étais Père.
Silence qui se voulait sans doute bienveillant, mais silence qui me blesse non pas à mort (j’aurais préféré) mais à vif.

Brûlures dans mon crâne
Mon regard ne sera jamais plus le même.
Et ma parole ? Que vais-je pouvoir dire ?
Que vais-je pouvoir vivre.

Honte à avaler, pour ne pas avoir su !
Ne pas pouvoir car ne pas savoir.

« Heureux les simples d’esprit… », mais maintenant je sais. Je sais que l’on me pensait incapable, inapte même à savoir. Qui du naïf ou du détenteur de l’information est l’irresponsable ? Pécher par omission.

Une maternité n’est jamais cachée, on ne peut pas être mère sans le savoir (à moins de mourir avant ou pendant).

Je suis père et je ne l’ai pas su ; le silence m’a décalé, vrille ma vie.

Et qui est la mère ? Fait-elle partie de ce « on » ? Et mon enfant ? Que sait-il et que peut-il sans père ?

Ma parole ne sera pas entendue puisque je suis en dehors de la réalité.
Chercher, qui, quoi, où.
Dénoncer, défoncer, me défoncer
Devenir un réel irresponsable, un réel incapable de
Leur donner raison et perdre la mienne
M’échapper

Avant cela, j’écris.
J’écris car que faire d’autre

Vite un passeur de feu pour apaiser la brûlure

Un trou dans le crâne pour libérer la pression

Déhonter ma vie
Me déresponsabiliser
Je ne sais plus
Je suis à court
D’idées, d’encre
De papier
D’envie
De vie.

Je ne sais plus
Je n’en peux plus
Chuis fatigué
Chuis crevé