C’est une fin d’après-midi au sommet du Mont Nam, presque le crépuscule 
L’air est chargé d’épaisses nuées qui crèvent en brusques torrents 
Les rizière inondées rutilent de lueurs mouillées, hésitent entre le vert et le bleu
L’horizon se fond entre ciel et terre, comme les gâteaux du Têt, gâteau – ciel, gâteau – terre, ni ciel ni terre, que du riz
C’est une saison de pluies, d’odeurs et de couleurs mêlées, la nuit qui tombe ferme l’horizon et éteint les rizières.

C’est au sommet du Mont Nam, devant la forteresse militaire 

C’est un soldat 
Un jeune soldat, vaillant, pas fort ni grand mais invincible tout de même 
Il a un uniforme froissé et une casquette à étoile rouge 
Il a une guitare à la main
Il s’assoit sur la première marche de la forteresse
Il regarde les rizières inondées et le ciel d’eau 
C’est un soldat comme tous les soldats, il n’a pas d’autre mission que celle pour laquelle il porte cet uniforme, cette casquette, il sait qu’il est né pour cette mission et aucune autre. 
Mais le soldat a 20 ans, il a envie de chanter la berceuse du gâteau – ciel et du gâteau- terre, il s’assoit sur la première marche et chante. Sa guitare a un son de mandoline.
Il chante. Il ne monte pas la garde.
C’est le crépuscule, c’est la nuit qui tombe sur le Mont Nam.
Et sa voix s’élève, pure comme celle d’un enfant au sein de sa mère.

La danse est une suite de mouvements des membres.
Le rythme est donné par l’extérieur,
la pulsation vient du dedans :
l’impulsion électrique qui fait le bras se soulever,
le genou dans un sens bouger,
les pieds et les épaules de l’autre côté.


Je pense parfois que les membres
cherchent à fuir pour vivre leur vie.
Je me dis que si je laisse faire,
tout ira à vau l’eau.
Les pieds battront sur place,
le bassin ne peut pas aller bien loin,
mais les avant-bras, les poignets, les mains,
pourraient bien se désolidariser,
et partir chacun de leur côté.


Peut-être que la danse est la poésie des membres
Elle donne forme à l’ensemble.
Elle aligne les mouvements comme des mots.
Elle empêche que tout se sauve et s’évente.
Elle est une corde qui lie tout.
Une force qui ramène le sens vers l’intérieur.

Entre ces deux là l’air est lourd, étouffant. Il n’y a pas de chemin envisageable, juste des impossibilités, des barrières invisibles qui coupent les élans, qui coupent les ailes…

Pas de risque à prendre, chacune dans ses appartements, c’est mieux ainsi.

Si d’aventure il y a croisement, c’est têtes baissées pour éviter un regard qui en dirait long sur ce qui se jouent, prises au piège malgré elles. La mère et la fille ne respirent plus ensemble. Elles étoufferaient, elles s’étoufferaient tant les non dits se précipiteraient. Le salon est saturé de vide. Dans un décor où les objets bien sages rappellent à leur mémoire un passé qui persiste.

Une vie de misère, de relation impossible. Un son inaudible long, criard, une note qui s’étire tel un cri insondable. Un saxophone parle à la place de ces deux là et des petites frappes de percussions ricanent de la situation. Tels des petits démons, ils rient du gouffre invisible et vif, coupant, séparant, éloignant tel un miroir déformant une réalité perdue. L’invisible a gagné la partie de cette impossible réalité.

La mère la mama la maman, celle qui a mis au monde l’autre se redresse. Un petit rire surgit de son trésfond et s’extériorise. S’étant extraite subitement de cet air empoisonné, un nouveau souffle l’emplit, la remplit et déborde, se déverse, coule à flot. Il arrose et il envole, il lave et purifie, cet air trop longtemps étouffant. Un rire, deux, trois rires. La fille les entend.

De la mère, ça continue à déborder et jaillit par salve. Du bout de ses doigts des ondes invisibles viennent dessiner dans l’espace environnant des formes fleurs, des poissons bulles imaginaires et autres motifs incongrus… Tout est envahit … La mère magicienne sorcière danse maintenant et vomit le poison démon. Elle a le pouvoir, la magie du vivant. Un chant se mêle à la partie et la fille légère flotte dans ce nouvel air et sourit de cet ici et maintenant comme si l’avant n’avait jamais existé.

L’échec cuisant du néant :
Diffuser la rumeur qu’il s’oppose au grand Tout
De sa propre existence, de son sens propre, vidé
Anéantir c’est détruire ce qui est.
Et tout-ce-qui-est-n’est-pas-nécessairement-grand.

Si j’avance aussi frêlement qu’on érode le rien
Si je m’auto-néantise dans un vide sublime façon syndrome de Stendhal
[Ce que je fais 12 fois l’an lors de crises de trop-pleins en écoutant du rap français grand cru
1996 jusqu’à épuisement de ma rage]
Si je clame innocence quand j’ai mauvaise presse auprès de l’une de mes parts enténébrées
Evidez-moi évidemment seule je n’y parviens pas

Rien de plus rebattues que les cartes d’une Gitane
Qui me susurrent : « mais ma chérie qu’est-ce que tu crois ? »
Et moi de répondre : « ô rien, rien. Mais à cela ardemment je crois. »

Le rouge est une couleur primaire

Le rouge est une couleur chaude

Le rouge est une couleur complémentaire du vert

.

Fillettes en pèlerines et capuchons pointus

Gourmandes elles goûtent les groseilles

Tirent sur les grappes les grains en bouche

Elles avancent le long du pré

À la queue-leu-leu vers leur vie

.

Je tire sur la perle de verre rouge

Et tout le collier sort du bois

C’est connu comme le loup rouge

Cette histoire-là

.

Sort de moi une enfilade

Gouttes de sang pointillées sur fond vert

Carnivores

Printanières

Véronèse sous magenta

Gentils coquelicots nouveaux

.

Étendue sur l’herbe chaude tout près

Le delta de mon estuaire

Source de tout le rouge

Des origines à nos jours

Immobile je bouge

.

L’amour primaire brille sur le pré

Étoiles de mer

Couleur grenade sur fond fougère

De gouttelettes perlées

Sillage voie lactée

Écarlate écarquillée beauté

Rouge et vert

Complémentaires

Triste tigre

j’ai trouvé dans un livre
une tautologie
la différence fait toute la différence

je me l’approprie
ça ne répète pas la même chose
ça fait toute la différence

quelle distinction quand
le corps sourd abasourdie
il n’y a que le silence qui vaille

en révolte impuissante
pour délier ma langue

compulsive je lèche
mon pelage fauve

Et voilà ce qu’il y a

Assez
d’être exploités
maltraités
dénigrés
on a travaillé
sans protection
sans répit ni repos
solitude
harcèlement
dépression
confinement
déconfinement
reconfinement
on a enchaîné avec une guerre
sur le continent avec
les prix qui explosent
l’hôpital en lambeaux
le rail qui déraille
les profs qui démissionnent
le réchauffement climatique
canicules inondations feux de forêt
catastrophes à venir
et tutti quanti…
On en a assez !
Mais priorité des priorités
la compétition est au pouvoir
vous êtes le mépris
vous êtes sans vergogne
vous dites qu’il faut
quoi qu’il en coûte
économiser pour le PIB
repousser la retraite
renoncer aux droits humains
aux droits tout court
mais pas aux vôtres et
vous condamnez
vous dénoncez
chômeurs, grévistes, manifestants,
féministes, LGBT, queers,
écolos-radicaux, ultra-gauche,
« wokisme », « islamo-gauchisme »
et tutti quanti…
On en a assez !
De bidouillages en bricolages
de petites en grosses magouilles
dans la dépendance
du placard à balais
vous faites pitié
vous nous faites honte
on ne vous croit plus

on n’a plus confiance
on en a assez !
Assez !
Assez !
Assez !
Dans la rue
les casseroles résonnent
et vous riez !
C’est parce nos armes sont émoussées
elles ne tranchent pas assez
pas assez !

À l’avenir :
« Tremblez…
les paradis bâtis sur des enfers chancellent,
c’est la fin qui commence,
c’est la rouge aurore de la catastrophe,
et voilà ce qu’il y a
dans ce rouge que vous riez ! »

Mes yeux sont au nombre de deux ils me servent à voir

Mes yeux sont au nombre de deux et me servent à voir.
Deux est le total de mes organes de vision, les yeux sont des organes.
Les yeux ne se voient pas eux-mêmes, ils voient les autres organes.
Les membres vont par paire de deux.

Je ne prête mes yeux à personne, je ne le peux pas.
Je compte le nombre d’œil sur les autres, souvent eux aussi en ont deux.
Je regarde le reflet de mes yeux dans le miroir.


Et alors mes yeux deviennent quatre ou huit si je rajoute un autre miroir. Ils s’étendent dans la salle de bain, la salle de bain a un grand miroir. Deux n’existe plus, il s’étend dans des images d’images pour devenir minuscule et pourtant infini. Le miroir est un tunnel de lumière.
Quand je ferme les yeux ils redeviennent deux mais je ne peux plus les voir.

Aller devant

Le TGV roule vite 

Quand on court on va plus vite que quand on marche 

Le champion du monde du 200 mètres est arrivé le premier

Le cœur bat quand on est vivant 

On ne peut pas revenir en arrière 

Quand on avance on ne recule pas 

J’ai gonflé palpité essoufflé assoiffé 

J’ai cru que c’était ça j’ai mangé des records 

J’ai gagné j’ai perdu j’ai eu peur 

J’ai pleuré 

J’ai frappé ma tête sur des j’aurais pas dû 

J’y vais 

Les yeux giclés de sang la fièvre 

Et les cellules en bataillons 

Les muscles tendus par la rage 

Un déchaînement de particules 

Un souffle contenu un cœur sur le qui-vive 

Un but un objectif 

Vas-y 

Cours après les années marathone 

Que vois-tu dans le miroir quand s’égrènent les secondes 

Et les minutes et les années 

Contraint comme toi d’aller devant 

Sans pouvoir se saisir du monde 

Mais va, avance 

Tu ne peux pas reculer

Prise de sang elle s’évanouit

Prise de sang elle colère

Prise de sang elle se vide

Prise de sang elle se colore

D’abord, une perfusion de rouille pour recharger le taux de ferritine et le taux d’hémoglobine. Les clous trempés dans le verre d’eau sur la nappe en vinyle à carreaux rouge et blanc, gros, gros carreaux Vichy, la nappe aux bords francs coupés aux ciseaux, effilochés par les ans.

Le gras des jours qui se dépose en fines pellicules ajourées sur les endroits les plus nombreux de la nappe, cette eau de rouille est un remède. Un miracle. Une formule de bonne santé.

Puis, fendue en deux par l’aiguille de la santé, la veine s’offre à la silhouette en blouse blanche et lèvres vermillon, contraste éthéré :

baskets râpées rougies, cheveux roux, bouche carmin,

murs, plafond, siège blanc lavabo

équipement métallique froideur du temps du soin

Ensuite, l’élastique se desserre, le poignet se libère, l’ecchymose se dessine.

Plus loin, fendue en deux par l’aiguille de la santé, la veine explose, hématome, bleuissement, cyanotype épiderme

cartographie de l’aiguille vivement plantée dans le bras pour la journée

rébellion des molécules ajourées, danse des enzymes.

Et, résultat.

Ferritine 5 mg par litre.

Numération globulaire hématies 3,76 T/l.

Après, l’explication est brève, un appel téléphonique, les mises en garde habituelles, prenez du fer, prenez de la vitamine C. C’est bon pour vous.

Traitement approuvé, une ordonnance dans le panier,

direction la pharmacie :

« Et c’est tout ce qu’il vous fallait ? » Oui.

Or, les effets secondaires ne tardent pas à se faire sentir.