- Laisser vous d’abord toucher par les vacarmes du monde et leurs échos d’effondrement.
C’est douloureux, certes, mais indispensable pour réveiller en vous un sentiment de révolte
et d’indignation trop longtemps enfouis dans les impératifs concrets du quotidien. Vous
pouvez y mêler des sensations de tristesse, d’empathie, d’impuissance, ainsi qu’un fond de
colère, afin de former le sol dans lequel vous enracinerez votre quête. - Adressez-vous ensuite au ciel, jusqu’à ce que son silence vous soit insupportable. Servez-vous
de poèmes et de mots de louves, de souffles de nuits et d’échelles de Babel, usez vos genoux
à la seule hauteur de ceux qui sont tombés - puis levez la tête vers les nuages, trempez-la dans des pluies qui feront enfin fleurir les
déserts - et laissez-vous traverser par les poussières d’univers, laissez-vous bouleverser par les fusions
de nouveaux noyaux. Réinventez l’histoire des particules élémentaires, foulez leurs sentiers,
arrosez-les de nuits - choisissez celles-ci de lunes pleines et de marées sauvages, laissez-vous porter par la brume
des étoiles, faites de votre corps une plume - et trempez-la dans l’encre discrète des gestes tendres, des gestes doux. Distribuez-les
comme des pamphlets. Répandez-les sans calculs ni philosophies. Dispersez-les comme des
vents fous. - Il se pourrait bien alors que naisse une faille de clarté dans les trous noirs du monde. Une
faille aux allures de croissant.
Divergence et focus
Elle enduit ses mains, rassemble ses cheveux. Pour la chaleur et les idées éparses. Il y a une heure, elle s’était allongée de tout son long sur le carrelage froid. Une immobilité juste apparente. Car chaque cellule se dépose par gravité avec les secondes qui passent. Les muscles relâchent doucement. Le sol en ami. La victoire toujours renouvelée d’y déposer son poids gramme par gramme.
Elle pense à ce film 21 grammes qu’elle n’a pas vu mais dont elle se souvient. Toujours étrange cette mémoire qui s’allume à un mot, une situation, une odeur. Ces flash qui déboulent à l’improviste et dont il faut bien faire quelque chose. Les accueillir et les laisser partir. Suivre leur lumière un bout d’instant. Se dire qu’ils n’arrivent pas par hasard, les prendre comme un appel. Un sens possible.
Elle roule sa tête comme pour en vider le sable, masse son crâne serré. Elle attrape ses genoux entre ses bras, écoute la plainte de sa hanche, se balance pour étirer le bas du dos toujours raide. Elle lance ses pieds vers le ciel, tourne ses chevilles. Elle pense aux nourrissons qui ne savent pas encore que leurs pieds sont une partie de leur propre corps. Leur étonnement jubilatoire. Elle a relu le matin une phrase de Boris Charmatz. Les danseurs sont le fruit des expériences qu’ils ont traversées. Elle se dit que c’est le cas de tous les artistes, les artisans, les travailleurs, les enfants, les humains. Façonnés par leurs vécus et heureusement aussi par leurs imaginaires. Sinon un insupportable déterminisme, déjà trop présent, même d’esprit et de corps.
Elle commence sa danse au sol, déverrouille les articulations. Mettre de l’air. Une succession de contractions et de relâchements. Finalement comme la vie. Donner son poids sans s’alourdir.
Garder la direction, ajuster son axe. Chercher son centre pour pouvoir se laisser tanguer.
Envoyer du souffle dans les espaces qui coincent, les zones étriquées où le corps suffoque.
Elle a toujours puisé son énergie dans les sensations qui l’assaillent. Autant en faire une force. Elle sait injecter dans le tendu et le lourd de la poésie dansée. Un attendrissement de mots et de gestes.
Les contours de la pièce deviennent plus nets, le monde autour plus présent. Elle est prête pour sa journée.
Rejoindre la danse du monde de plain-pied.
La danse du monde.
La danse terrible d’un monde tenaillé.
Mais la vie toujours.
Le mouvement.
Sortir.
Sortir les espoirs chevillés au corps
Rosa Rosam Rosae
Elle savait déjà tant de choses, avec le temps qui se répète et se rabâche. Elle avait appris beaucoup beaucoup de choses, bien assez, pensait-elle, pour tout ce qui est important et nécessaire : parler, lire, écrire, aimer, aimer encore, aimer toujours et faire l’amour. Elle savait faire ce que tout le monde sait faire, c’est-à-dire à peu près tout ce qui compte, à peu près ce que tout le monde sait et elle le faisait à peu près bien, croyait-elle. Mais elle se trompait, elle ne savait pas grand-chose d’elle et de l’essentiel.
Un jour, un autre est venu avec sa langue. Une autre langue. Une langue qu’elle ne connaissait pas. Qu’elle n’avait jamais apprise. Une langue étrangère, une langue qu’elle n’avait jamais entendue auparavant, mais qu’elle comprenait, une langue différente et surprenante. La langue nouvelle avait tout chamboulé. Elle et sa vie.
La langue, d’abord, avait pénétré doucement les yeux. Les signes, noirs sur blanc, étaient entrés, aspirés par les pupilles, et ils n’en étaient plus jamais ressortis. Immédiatement séduit, son esprit s’en était emparé avidement. Elle avait fait son chemin, sans forcer, la langue de l’étranger. Elle était parvenue au centre, au point névralgique. Elle s’était installée dans la tête, dans la place, là, dans le cerveau, sans demander, si oui ou non, ceci cela. Mine de rien, elle avait bousculé les convenances, les habitudes, les savoirs, les vieilles connaissances, les a priori, les règles, les réticences. Elle s’était assise, là, bien confortablement, au centre, comme un reine, adoubée, souriante, confiante, maîtresse absolue en son royaume sur ses sujets.
Et puis, descendant petit à petit, dans la bouche, dans la gorge, dans la poitrine, se roulant dans la salive, cognant les dents, glissant contre les parois de chair humides et roses, la langue de l’autre s’était mêlée, entortillée, à celle de la fille. Elle prit corps et, pénétrant le corps, elle occupa de plus en plus d’espace, tant d’espace, qu’il était devenu dorénavant impossible à la fille de penser et de vivre, sans elle.
La langue l’avait embrassée. Et ce fut fait. Il était trop tard pour désapprendre, pour méconnaître, pour faire semblant, pour oublier. Elle l’avait sur le bout de la langue, sur le bout des doigts, elle l’avait à l’esprit, elle la savait parfaitement, elle la connaissait par cœur, cette nouvelle langue, ces mots de l’autre, ces tournures, ces articulations, ces silences, ces rythmes, courts et lents, ces ponctuations, ces respirations, ce souffle. Elle en était emplie. La langue la possédait, la possédait si bien qu’elle en rêvait. Elle rêvait de la langue dans la langue. De jour comme de nuit, elle en rêvait.
Ce langage de l’autre était devenu, à présent, quoi qu’elle fasse, dise ou pense, essentiel.
Subversif me dit-il
Je n’aimais pas les lois
Je n’aimais pas les patrons
Les villes cages
Je voulais vivre seul
La montagne
Mener la vie
Accepter la solitude
Liberté garantie
Je n’aimais pas les vestes militaires
Je n’avais pas de famille
Pas de travail fixe
Pas de télévision
Ni voiture
Ni crédit à la banque
Ni internet
Je ne figurais pas dans
Les études de marchés
Les sondages
Je m’étais construit
Dans les marges
Existence subversive
Dans mon époque
On n’écoute pas mes causes
Me regarde de travers
Là-haut
L’espace qu’il me faut
Bloc erratique
Mélèze séculaire
Sous le soleil
Dans le vent
Subversif vraiment ?
Comment apprivoiser la vieillesse ?
D’abord, armez vous de patience – patience et moteurs de temps font plus que morses ni que pages : il se peut que la vieillesse tarde à venir. Ne désespérez pas, elle finit toujours par se présenter. Au besoin, faites des mots croisés ou trouvez un emploi en attendant.
Une fois cela fait, baissez les armes. S’armer et se désarmer sont des signaux envoyés à la vieillesse : nous avons les capacités de tenir le siège, mais nous l’accueillerons en amie. (En réalité nous n’avons pas le choix, mais l’illusion du choix nous rassure).
Deuzio, parlez-lui cinq minutes chaque jour. Le matin, par exemple, avant de vous brosser les dents. L’oublier serait le meilleur moyen de la vexer. Elle ne viendrait plus effleurer nos épaules. On la croirait disparue. Elle nous tomberait dessus à l’improviste, et nous écraserait d’un coup.
Puis, prenez un objet coupant, une râpe à fromage par exemple. Faites glisser la râpe sur votre visage, au coin des yeux, de telle sorte que de petits sillons apparaissent. Répétez l’opération jusqu’à ce que la vieillesse vienne s’y lover. La ride est le ramage de l’âge.
Pensez aussi à faire l’inventaire de vos organes invisibles. La vieillesse raffole des organes usagés. Sélectionnez les plus amochés, servez-les dans un petit bol d’argent, comme les croquettes du chat. Vous verrez, dès la première bouchée elle ne vous quittera plus.
Voilà pour l’aspect corporel. Vous êtes en bon chemin. Mais il vous manque l’essentiel. Pour apprivoiser la vieillesse, il faut aussi transformer votre âme. Commencez par oublier tout ce qui est oubliable. Ce ne sera pas long. Regardez droit devant vous, à l’intérieur, le plus loin possible.
Ensuite, réunissez le matériel nécessaire et fabriquez-vous des souvenirs. Ne lésinez pas sur les moyens, c’est une étape importante. Quand vous aurez tous vos souvenirs devant vous, ils prendront vie et deviendront vos amis. Ils vous diront de les suivre. Suivez-les.
Levez la tête. La vieillesse est là, devant vous, pour la première fois. Elle est affreuse, régalienne, repoussant remugle. Ne courez pas. Ne fuyez pas. Si vous courez, elle vous rattrapera et vous dévorera. Regardez là en face. Peu à peu, elle vous semblera plus belle.
Enfin, faites la ronde autour d’elle avec vos souvenirs. Chantez, dansez, changez les os en flûtes à bec. Souriez-lui, embrassez-là. Laissez là picorer dans votre main, et quand il n’y aura plus de grain, fermez les yeux.
Comment faire pour être ?
D’abord, de prime abord, avant tout, retirer tous les conditionnements inhérents à l’existence, un à un.
Chose non aisée car la plupart sont inconscients!
Pour autant, il est fondamental de recommencer inlassablement, sans répit, car les injonctions inconscientes ont la dent dure.
Recommencer à chaque instant volé. Persévérer, jouer de tout cela.
Attrapez le violet de la fleur qui s’épanouit et embaume, l’être est là…
Soyez touché par la caresse d’un rayon de soleil, l’être est là…
Écoutez le silence du sommeil de l’autre aimé, l’être est là…
À un moment donné, par surprise, un voile s’élève subrepticement et l’être apparaît avec simplicité presque timidité. Il a toujours été là mais tellement ignoré.
Il apparaît plein de lumière même en pleine nuit.
Il apparaît avec reconnaissance et humilité d’être enfin considéré.
Il a été patient et accompagnant tout ce temps durant.
Temps qui pour lui n’existe pas.
les organismes sont habitués / leurs parents ont été sélectionnés / complètement « hors nature » / vont finir par se croire au printemps / si le froid nous rattrape, il y aura un crash / il y en a qui continuent à faire des feuilles, alors que ce n’est plus le moment / faire de la photosynthèse, cela leur donne du sucre / ce n’est pas une nourriture équilibrée / les plantes ne vivent pas seules / ne changent pas de mode de vie / il faut aussi penser aux pathogènes / ils meurent massivement / il y a une sorte de purge / il y a des espèces qui ne savent plus très bien vivre / nous devons / faire migrer vers le Nord
Comment devenir un athlète oral ?
Tout le monde le sait, la langue est un muscle. Nous préconisons une approche originale pour la travailler, un entraînement hybride. Il s’agit d’alterner des phases intensives et d’autres plus douces, d’endurance, avant celle de récupération.
D’abord, il faut échauffer, tendre et relâcher, la tirer, la soulever, la soupeser, tirer à nouveau dessus pour l’assouplir.
Quand la langue est prête, on peut commencer les premiers exercices. On prononce sans effort des mots faciles, sans grande signification, des mots anodins, indéfinis.
Puis, vous passerez à l’étape supérieure. Vous devez toujours et avant tout penser au phrasé, au niveau sonore, à bien faire tinter les voyelle, bien poser les consonnes. Pensez aussi à interpréter la ponctuation, parfois même, chantez-la.
L’accélération requiert une force cardiaque pour articuler les mots compliqués ou ceux qui engagent. Attention de ne pas vous laisser submerger par l’émotion des mots. Certains sont véritablement traîtres, ils nous terrassent avant même de les énoncer. Certains mots nous assassinent. Pourtant, il faut s’accrocher et les dire tout de même. De plus en plus fort, de plus en plus vite pour les faire entrer dans le cœur à coup de langue. Il faut que la langue joue les mots, qu’elle les crie si besoin, qu’elle fouette les mots, jusqu’au sang. Puis, il faut enchaîner des mots, des mots, des mots, ventiler, inspirer, des mots, des mots, des mots, maîtriser l’allure, la diction, le souffle, des mots, des mots, marathonez un peu, cela fait du bien à la langue
Dans une seconde phase, on laissera retomber le rythme, l’énergie, la douleur ressentie, lentement, sans pression, en respirant profondément, jusqu’à ce que la langue se relâche totalement, qu’elle reprenne une position normale dans la bouche, positionnée au repos, contre le palais. Alors seulement, le silence pourra réinvestir la place.
A la fin, tous les organes auront retrouvé le calme, au niveau le plus bas, d’avant l’entraînement.
Le manuel
D’abord entrer sous la tente
Se déposer sur un grand tas de pierres comme un cadavre
S’endormir allongée droite comme les rayons d’une roue
Puis dans le froid se mettre à tourner comme un chaman
Aller vers ton corps
Ensuite observer les mouvements de l’amour qui tournoient `une boule de feu dans la neige
Oublier que je suis seule très loin dans un fossé
Oublier la disparition
Deuil deuil deuil
.
Le rouge est une couleur primaire
Le rouge est une couleur chaude
Le rouge est une couleur complémentaire du vert
.
Fillettes en pèlerines et capuchons pointus
Gourmandes elles goûtent les groseilles
Tirent sur les grappes les grains en bouche
Elles avancent le long du pré
À la queue-leu-leu vers leur vie
.
Je tire sur la perle de verre rouge
Et tout le collier sort du bois
C’est connu comme le loup rouge
Cette histoire-là
.
Sort de moi une enfilade
Gouttes de sang pointillées sur fond vert
Carnivores
Printanières
Véronèse sous magenta
Gentils coquelicots nouveaux
.
Étendue sur l’herbe chaude tout près
Le delta de mon estuaire
Source de tout le rouge
Des origines à nos jours
Immobile je bouge
.
L’amour primaire brille sur le pré
Étoiles de mer
Couleur grenade sur fond fougère
De gouttelettes perlées
Sillage voie lactée
Écarlate écarquillée beauté
Rouge et vert
Complémentaires