Il commence à pleuvoir et c’est le ciel qui trébuche,
c’est un toit de mousses grises qui se fissure
et tombe ses rayures dans l’oblique du vent.
Il commence à pleuvoir et c’est le dos qu’ils cambrent
C’est le corps qui exulte à revers
Et se faufile sous l’arcade tendre des nuques.


Il pleut des perles, des cordes ou des hallebardes
Et c’est un monde qui court, oppresse, entraine
dans sa hâte les pas trop gourds pour une danse
Il pleut à verse, à flots, à grandes marées
Ce sont les yeux qui font rivage, les paupières qu’il faut taire
Dans le ressac acéré des larmes


Il tombe des cendres, des étoiles filantes
C’est ton ombre dans les flaques
Ton corps sous mes bottes
Il commence à pleuvoir et le ciel sourd et sévère vacille
Il disperse
Tes éclaboussures

A la New Tate Gallery
Devant un écran
Fascinée
Des airs de vieux tableau
Des teintes Flamandes
Un mur sombre, une nappe claire
L’ivoire d’une coupe
A la base à peine ébréchée
Une pyramide de pêches duveteuses gorgées de soleil
Rondes et pleines
Le grenat intense des prunes
Le tombé d’une grappe de raisin
Une corne d’abondance
Silencieusement
Le grain pourpre du raisin se couvre de gris,
La peau de pêche se flétrit, se plisse
Les fruits se fondent l’un dans l’autre
Les couleurs se ternissent, se verdissent
Les mousses grisâtres se dressent peu à peu
Gonflent de jus, s’épanouissent de moisissures
Apogée de festin intérieur
Puis le repli,
La nécrose des courbes
Jusqu’à blanchir,
Devenir suie
L’ivoire se couvre
Un nouveau Pompéi
L’irruption terminée
Après la pluie de cendres
L’empreinte en creux
Des formes sur un compotier
Silence
Tombe le rideau noir de l’écran
5-4-3-2-1
Apparaît à nouveau
Sur le mur sombre et la nappe blanche
La corne d’abondance

A la New Tate Gallery
Pixels de Nature Morte

Le Fixe devient Mouvement

Grâce aux bienfaits d’une saine curiosité

Alimentés par l’envie constante d’apprendre, l’esprit et les yeux s’éveillent enfin, avides de nouvelles perspectives. Les mains caressent sans cesse de nouveaux supports, saisissent de nouvelles matières, neuves ou inventées, ridées ou florissantes, et s’agrippent de plus en plus fort à l’essentiel, tandis que s’approche une mort certaine, un lâcher-prise impose alors son évidence.
Rien ne dure. Toujours se réinventer. Le cerveau se réveille neuf chaque matin, prêt à enterrer les cellules mortes de la veille, dans une joie d’observer ce qui vient après. Les changements deviennent sources d’un bonheur que la curiosité appelle et nos sens profonds dans l’âme et le corps, découvrent à chaque seconde l’instant merveilleux qui se renouvelle sans cesse.

Ca commence par un baiser 

chaste, presque fraternel

tu te recules, tu me regardes

tu reviens, tu t’accroches

tu t’en vas je te rattrappe

ta bouche s’entrouvre un peu

laisse entrer ma langue 

plus loin

on ne se touche pas

le temps que nos bouches se reconnaissent

je lèche doucement tes lèvres

en bas en haut je sais

de ma joue à mon cou tes doigts

descendent pendant que ma langue s’enroule un peu plus 

à la tienne tes doigts 

jouent de moi comme d’un instrument

passent dessus dessous tes doigts

écartent s’éloignent

savent mieux que moi

quoi faire comment pourquoi

je suis toujours surprise

par l’éclair vif comme un coup d’épée dans toute cette eau

au milieu des vagues longues et lentes

vite tu dis monte viens

je monte tu glisses

glisse est ton mot

et la vague gonfle jusqu’à la gorge

chaque cellule existe pour les autres

le rythme est à moi mais parfois tes doigts

impriment sur mes hanches

quelque chose de plus dense

commence à résonner je ralentis

j’aime te sentir à peine j’aime

que le mouvement soit si lent presque inexistant

chaque cellule se cristallise se tend

comme un flocon, un diamant 

je me rapproche

tu sais tu mets tes doigts

dans ma bouche

et délicatement touches 

mes tétons comme des boutons

ça devient aigu lancinant

les eaux montent

les cristaux se multiplient derrière mes yeux

autour de moi tu sais parfois

tu dis mon nom et parfois pas

parfois tu me regardes tu me souris tu dit l’amour et l’abandon

tu t’enfonces au fond de mes yeux

tu fonds à l’intérieur de moi

tu n’existes plus

un tsunami rose violet, translucide

submerge et absorbe à la fois un cri 

transperce les étendues désertes

et le plaisir est la seule chose qui reste

avec tes doigts.

J’ai revu la maison
Naturellement,tu n’es plus là
La maison aussi semble disparaître
lentement
Comme si elle reconnaissait ton absence
La mauvaise herbe a conquis la cour
Les murs d’autrefois ont été pilonnés par les pluies
Le toit accueille avec profondeur les vents
Et les coins sont maintenant habités par les araignées
Leurs toiles recouvrent nos souvenirs

Ta voix s’est tue

Le silence a remplacé la musique de l’enfance
Et ton corps doit être depuis longtemps entièrement uni à la terre…

Moi aussi j’ai changé
Au lieu d’un sourire, j’ai un rictus
désormais
Et le temps dessine ses lignes sur mon visage
J’ouvre le livre de la fin

Mètre du temps

Seniors – y Senioras !

À l’approche de la rencontre avec le Saigneur,
Grand maître du temps-ruban
dont chaque parcelle nous est décomptée,
Sachons choisir quelle version de nos vies
nous voulons nous conter.
Aimons nos mains qui se rident
pour mieux permettre à notre humeur de se dérider.
Arborons nos cheveux qui se grisent
à la mesure de notre aptitude à nous laisser griser.

Perdons toute gêne, maintenant que nos gènes, nos enfants eux-mêmes,

s’emploient à disperser.
Chérissons nos chairs, tendres dépositaires
de folles soirées-baisers.

Offrons nos corps, encore et encore et en corps-à-corps,

à mains et doigts experts,
à maints vents et marées.
Savourons le bonheur d’élire, à notre guise,
la bonne heure du lever ou celle du coucher.
Soyons pragmatiques, les mois filent vite,
cessons de regarder défiler le passé.
Seniors-Seigneurs, à mieux nous estimer,
à mieux nous écouter,
devenons Rois et Reines,
Maîtres et maîtresses du récit de nos destinées.

Il était une fois
trois cabanes
une d’osiers noués
entrebâilles
palissade claire-voie
une seconde de roseaux
entrelacés
paravent clair-obscur
une troisième de verres
entrecroisés
falaises invisibles
il fallait les passer
sur le chemin du Graal
cueillir un brin d’osier, un roseau
une lame de verre
les plier pour en faire
une clé d’herbes tressées
jusqu’à l’autre rive
dans chacune un bestiaire
d’insectes solitaires
exilés de quelques terriers
défoncés par les grues
dans la première ils sont morts
étranglés par les liens dévoyés
dans la seconde ils sont morts
noyés par les particules acides
dans la troisième ils sont morts
brûlés par les stigmate du cristal
la terre renversée | zone contaminée
urbex de presle et de lierre
à l’intérieur un sarcophage
un cœur fondu radioactif
et au dessus des blessures
une arche d’exclusion
il fallait les passer
sur le chemin du Graal
ramasser les déchets vitrifiés
boire à la sources scellée
traverser la forêt rouge
entre trois confinements
et trois fermetures de frontières
on était seuls
sur le chemin.

On n’en sait
ni la source
ni la nature
honte d’être là
honte d’être soi
honte d’être
honte d’avoir honte d’

Est ce qu’un nouveau-né
a honte d’être né ?
Est ce que ça s’apprend ?
Est ce qu’un embryon
la connaît ?

#
Elle flâne
comme une haleine fétide
arrière-goût de terre
blêmes subterfuges

#
Tenace
elle
frelate les sentiments
joie et douleur se fondent

le rire prend
le teint salé des larmes

La fierté, le masque
de la vengeance

la victoire se tord
En ricanement

Aujourd’hui
Ou peut-être Hier
Elle prépare ses affaires
Elle inventorie
minutieusement
Pour ne rien oublier
C’est impératif
Les médicaments
La trousse de toilettes
Deux pyjamas
L’étui à couture
Un jeu de cartes
Le vernis pour les pieds

Il viennent la chercher 
Aujourd’hui 
Ou peut-être demain
Elle ne sait pas où elle va
Ni quand elle reviendra
Peut-être est-elle revenue hier
Mais parce qu’elle ne sait plus
Elle emballe
Ses breloques
Ses reliques 
Et tout le toutim.

Elle voudrait emporter 
Rien 
Elle voudrait juste s’endormir
Et se réveiller
Jamais
Mais parce qu’elle ne sait plus 
si c’est déjà fait
Elle emballe
Tout le nécessaire
C’est son grand qui vient 
Non pas le grand
Il est mort
L’autre, le cadet
Sa fille elle ne sait pas, si loin
À quelle heure déjà ?

Dehors les arbres 
se balancent
Ils agitent leurs gros doigts
Allons donc, disent-ils, prépare-toi
Elle ne sait plus trop pour quoi
Elle ne sait plus grand chose
Tout ce qu’elle espère
C’est que son mari est mort
Et qu’elle était là.

Enfance

Il faut toujours garder, pour l’enfance,
Ce regard rond et délicat
Et cette curiosité infinie
Sur le temps béni des premières années.
Il faut donc garder un esprit vif, en alerte,
Et, dans le même caractère,
Ces gestes agiles et joyeux
Si caractérisques de l’enfance.
Ces sautillements à choche-pied
Ont laissé leur trace indélébile dans notre mémoire.
Couché parmi les souenirs diaphanes,
Ce sautillement, d’un pied sur l’autre
Qui joue à passer d’idées en idées
D’imaginaire en imaginaire
Et modèle à chaque fois un monde nouveau
Où la fantaisie se mêle à la réalité
Il faut sans cesse revenir à son caractère d’enfant
Sur la grande liberté qui le distingue
Sur la force qu’il procure
Sur ce fragment de soi
Où se tissent toutes les autres contorsions de la vie
Car, nullement craintif et peureux,
Il regarde toujours devant lui