Il était une fois un Agneau rebelle
Qui du loup en avait entendu de fort belles
Né avec le dernier printemps
Il avait reçu tous les attributs des intelligents
On lui en raconta tant
Le berger, les chiens, son frère
Q’un jour s’en allant désaltérant
Dans le courant de la rivière
Il décida de mettre fin
A la souffrance des jeunes ovins
De montrer à la bête cruelle
Qu’il irait moins de vingt pas au-dessous d’Elle
Qu’il troublerait son breuvage
Qu’il n’avait que faire de sa rage
Qu’il ne l’épargnerait guère
Même sans l’aide de son frère
Qu’il ne finirait pas au fond de la forêt
Entre les deux mâchoires d’un gringalet
Le Loup survint donc à jeun
Cherchant aventure, c’est certain
Comme d’habitude, il sortit son couplet
Là où l’Agneau se désaltérait
Il voulut bondir sur sa docile proie
Mais l’Agneau avait préparé l’endroit
La berge d’apparence moussue
D’ajoncs,de ronces et d’épines, il avait cousue
Les sables mouvants il avait cachés
Sous un beau tapis de fougères séchées
Il avait choisi un beau marécage
Qui sur le plus fort
Se referma comme une molle cage
Avant qu’il ne soit englouti jusqu’au museau
L’Agneau s’adressa alors au bourreau
« On me l’a dit : il faut que je me venge».
Là-dessus, au fond de l’onde pure
Celui qui cherchait aventure
Celui que la faim en ces lieux attirait
Fût emporté, sans autre forme de procès
L’Agneau se dit à ce moment-là :
« Je pense donc je ne suis pas … si mouton que ça ».
Marinette & domino
A table ils ont dit l’amour c’est plus comme avant.
Pour la énième fois ils ont raconté Marinette & Domino.
Les lettres qu’ils s’écrivaient pendant la Guerre d’Algérie.
Une par jour ça souvent c’est ma mère qui le précise.
Marinette a gardé les lettres de Domino.
Domino celles de Marinette – même après la séparation.
Marinette est morte la première.
Ma mère a récupéré les lettres à la mort de Domino.
Elle a jamais laissé personne les lire.
Ni moi.
Ni ses deux frères assis à table.
Le troisième frère – absent – a vendu la maison de famille.
Les lettres c’est son trésor à elle.
Plusieurs fois elle a dit on écrira un livre avec.
Elle est comme ça ma mère – pleine de rêves :
planter du safran aux Garguettes
tailler la pierre, faire de la mosaïque
acheter une p’tite bicoque sur l’Atlantique – l’iode ça soigne la thyroïde
Le grand amour ça a jamais été son truc.
Elle dit vous en verrez d’autres les filles faut vous endurcir
Ma sœur répond maman t’as pas de cœur
Moi je baisse les yeux
J’ai déjà couché sans sentiments
Au réveil renfilé les vêtements de la veille
pris le premier métro
tête lourde, joue contre la fenêtre du compartiment de quatre.
Mon père a tort quand il s’énerve
quand il dit t’as le même caractère que ta mère
J’arrive pas être aussi dure qu’elle – même en se calquant sur le modèle
fumant clopes sur clopes
portant un cuir et de lourdes boucles d’oreille
regard froid, phrase sèche
la fragilité aux bords des lèvres nique tout.
Se mêlent, dans l’effervescence de l’instant, nos regards.
Après s’être cherchés,
ce soir,
incessamment,
entre les danses, les chants, les passages ;
et l’ivresse, aussi.
Nos regards se mêlent soudain.
Ainsi canalisés, le reste glisse en arrière-plan :
____ les rires qui s’allongent avec le tumulte de la célébration
____ les va-et-vient des invités qui ralentissent et se saccadent,
____ comme le ferait des lucioles, drapés de tissus aux couleurs d’été.
____ la lumière ocre qui contraste la nuit et harmonise ces bleus, verts, jaunes, rouges.
____ la chaleur qui cède à l’air porté par une mer qui enlace le territoire proche
____ qui happe l’espace de cette terrasse côtière.
Et mon sourire qui s’esquisse naturellement, bientôt rejoint par le tien.
Les secondes s’étirent.
Signe qu’un souvenir est entrain de s’imprimer vivement.
Plus tard,
Comme porté par des desseins qui nous échappent,
Nous nous croisons hors de la foule,
dans le recoin d’une cour qui se dérobe aux lumières artificielles.
Il ne nous faut que quelques secondes,
Ici, tapissés d’ombre,
pour reconnaitre nos goûts communs de séduire,
nos caractères d’enfants,
qui jouent avec la vie
qui dansent avec les mots
avec le langage des oiseaux.
Plusieurs âmes s’aventurent par-là,
même les jeunes mariés à qui nous devons notre réunion.
Nous couvrons nos désirs à leurs oreilles et nos baisers à leur vue,
en prétendant philosopher sur Aristote et Platon,
Je découvre ton rire
authentique et marin.
Nous nous laissons sur des mots sans importances,
ma main glisse hors des plis ta robe rouge,
aspirés à nouveau par les évènements du soir.
Puis,
Nous nous retrouvons, encore plus ivres,
dans ce bâtit à flanc de coteaux,
qui,
flanqué d’une piscine où se reflète la lune,
a l’indécence de la bourgeoisie,
Un ami nous arrange une nouvelle entrevue.
Nous nous étreignons dangereusement,
trop vite, trop parfaitement,
seulement retenus dans nos contorsions,
par l’éventualité qu’ils soient mis au jour,
par une entrée fracassante,
qu’esquissent des voix inconnues dans le couloir.
Dans l’étroit de cette chambre,
nos souffles s’accélèrent, leurs rythmes se modulent,
nos échanges ont perdu de leur pudeur.
Je trouve ma force dans la manière dont je te fais voler,
je découvre ta folie, dans laquelle je noie la mienne.
Ces souvenirs appartiennent au domaine lubrique,
sans linéarité.
La lune en a fini de se lever, et le soleil ouvre les yeux.
Au jour suivant,
nous nous évitons,
par fierté et par jeu.
Mon cœur balance,
entre désintérêt et amour brûlant.
Autour de moi, ces hommes louent tes charmes,
aucun ou presque ne se doute que j’étais sous leurs étaux,
dans le fond de la nuit passée.
Nous reprenons vite nos langages codés,
Au milieu des groupes,
qui trinquent et mangent, encore.
À nous écouter, personne ne pourrait saisir de quoi nous parlons,
mais il suffirait de s’arrêter sur l’intensité de nos regards
toujours mêlés,
pour comprendre :
nous nous félicitons de notre poésie,
de notre cadence.
Des amis finissent par surprendre notre éclat.
Au soir,
nous prétextons l’horizon offert par la plage,
pour nous éclipser.
Quelques minutes.
Nous échangeons des promesses,
de voyages outre-Manche, d’aventures corporelles.
Nous ne savons pas que ces baisers sont des adieux.
Il ne nous reste que des traces virtuelles,
ersatz de notre union déjà fanant,
comme si trop vite consommée.
Nous y échangeons,
maintenant,
sans saveurs,
avec un ton et des messages,
craintif et peureux.
Le peintre aux yeux pers. A la manière d’Octave Mirbeau
Il était né avec des yeux vairons. Ses parents cherchèrent sans succès si dans leurs lignées il y avait des antécédents. Le pédiatre qu’ils consultèrent, les tranquillisa maladroitement. Dans le domaine de la tératologie il y a d’horribles monstruosités physiques que Geoffroy Saint Hilaire commença à répertorier. Ils s’estimèrent heureux d’avoir échappé à un destin aussi funeste. D’ailleurs au fur et à mesure que l’enfant avançait en âge, cette hétérochromosomie fut plutôt une excellente servante. Imaginez ces couleurs : à gauche un magnifique brun-violet, à droite un vert bronze profond comme l’océan. Selon le temps et l’humeur du jeune homme les teintes variaient admirablement. On peut dire qu’il portait hautes les couleurs. Sa mère peignait de façon banale, pas de quoi affoler les marchands d’art, mais elle avait des ambitions pour son joli rejeton et s’inscrivit à des ateliers de peinture où il développa remarquablement son aptitude. Au point qu’il exposa progressivement dans divers salons. Et sa peinture plutôt abstraite plaisait. Il était dans le mouvement. Il commençait à vivre de ses ventes et à soutenir ses parents qui n’avaient pas de gros emplois. Il avait de surcroit un physique avantageux et les femmes tournicotaient autour de lui. Il en recueillait le bénéfice avec nonchalance sans se fatiguer à chercher l’âme–sœur, considérant qu’il l’avait trouvée dans la peinture. Toutefois le soir de l’inauguration d’Art Faire, au cocktail une fille d’une beauté exceptionnelle l’aborda. Elle le mit l’abord dans son lit où elle sut se distinguer particulièrement. Notre peintre en fut si chaviré qu’il la demanda en mariage une semaine après l’avoir connue bibliquement. Au domicile des futurs beaux-parents l’accueil du prétendant et de ses très modestes parents était un peu voyant. Le fric suintait partout, sur les cimaises où pendouillaient de grandes signatures, sur les bouteilles de champagne millésimé, dans les perles de caviar Pétrossian. Ses parents se contorsionnaient sur les fauteuils Louis XVI et, eux d’habitude assez bavards étaient muets. On aurait pu prédire ce soir-là une mésalliance. Ils se marièrent en grandes pompe à La Madeleine. Le tout-Paris de la culture, la politique et de l’esbroufe ne pouvait faire autrement qu’être présent. La jeune épouse devint son agent. Elle le poussait à la production, car la demande était bien là. Le compte en banque du couple était avantageusement garni. Ils avaient déménagé dans l’Ile Saint-Louis. Depuis quelque temps elle était moins ardente au lit, moins présente dans l’appartement du quai de Seine. Notre peintre peignait. Elle revenait de New-York, Ibiza, Shanghai, Saint-Pétersbourg. Lui mettait sa baisse de forme sur le compte de son hyperactivité commerciale. Ils ne faisaient plus l’amour. Elle était trop fatiguée, lui disait-elle. Il tomba un jour sur son téléphone où il un numéro se répétait presqu’à l’infini. Il la fit suivre par un fin limier et découvrit qu’elle découchait. Sa femme avait changé de parfum. Et il ne le supportait pas. Il avait beau le lui dire, elle ne revenait pas au 5 de Chanel et persistait avec le lourd Shalimar. Le couple battait de l’aile. Et le bel homme devint moins attirant, revêtant l’allure d’un homme vieillissant. Sa chevelure blonde vira totalement au gris fer. Ses poils devinrent blancs. Son épiderme se couvrit de tavelures du plus mauvais effet. Il prit conscience qu’il était devenu un repoussoir. Il lui restait uniquement la beauté de ses yeux si étranges. Il consulta un dermatologue qui hasarda un diagnostic, celui de l’hypopigmentation en réaction à ce parfum abhorré. Il se mit à peindre dans le style figuratif plus du tout dans le vent. Les ventes étaient nulles. Il peignait souvent la même femme, parfois nue, pointant un grain de beauté sur son intimité, comme en avait la pécheresse. Les premiers portraits étaient minutieusement fidèles à la beauté qu’il avait épousée. Ils auraient même pu facilement se vendre. Ils n’étaient pas à vendre. Peu à peu le portrait prit des couleurs criardes, écorchées, verdâtres. Des portraits invendables. Elle ne pénétrait même plus dans l’atelier. Elle avait renoncé à vendre les œuvres de son mari. L’homme aux yeux vairons souffrait, c’est clair. Il ne savait que faire pour échapper à la douleur. S’ajoutaient à cela l’absence de critiques sur son art, son physique ingrat que le miroir lui renvoyait quotidiennement, les insultes perpétuelles de sa belle-famille et l’ignorance de sa condition dans laquelle il tenait ses vieux parents. La vie lui était devenue particulièrement cruelle. La cruauté faisait irruption dans son existence. Et l’idée sournoise de vengeance s’installait dans son cerveau. Se venger, oui mais comment ? Il sortait maintenant des beaux quartiers, trouvait du plaisir et de l’inspiration dans la fange de lieux populaires. Il revenait très souvent à Barbès sous le métro aérien, avec des types qui vendait de tout à la sauvette, d’autres qui escroquaient les touristes dégueulés par Montmartre qui n’en pouvait plus des hordes barbares de tous pays. Il avait repéré un sénégalais qui promettait l’amour perdu, la sexualité triomphante, et autres vertus. Il s’en approcha et l’autre lui proposa ses services. Une poupée ferait l’affaire. Il fallait juste une photo d’Elle, un bout de tissu. Pour ceci il n’eut pas de mal. La panière à linge sale lui fournit un slip. Il prit conscience qu’il n’avait jamais pris de photos d’Elle. Il apporta au marabout deux tableaux, un avant qu’elle ne le trompe, un autre après. C’est dire si le contraste agressa le sénégalais. Néanmoins il lui fournit trois jours après une poupée, des aiguilles de couleur sans lui indiquer le mode d’emploi. A lui de choisir. Un haïtien qui œuvrait à Belleville lui parla de magie noire. Il savait désormais que l’aiguille rouge jetterait un sort sur sa femme. Il planta une aiguille le premier jour dans la tête de la poupée. Quand sa femme repassait au quai d’Anjou, il l’observait comme un entomologiste. Elle ne se rendait compte de rien. Il ajouta une autre aiguille dans le ventre de la poupée un autre jour. Elle était là cette fois et prenait rendez-vous chez un gynécologue auquel elle se plaignit de douleurs vaginales. Le peintre se dit que, de ce fait les ardeurs sexuelles de sa femme en étaient freinées. Effectivement elle ne voyageait plus. Finies les fameuses cavalcades soi-disant au bout du monde ! Sa beauté s’étiolait. Sa famille passait inquiète, l’ignorant totalement comme s’il était incorporé aux murs, invisible. Il la ferait souffrir longtemps. Il ôtait une aiguille, elle respirait, et reprenait derechef ses rendez-vous galants. Il en ajoutait une autre, elle se cloitrait, souffrante. Lui prenait son temps. Comme un enfant il jouait à la poupée. Elle ne parfumait plus. Lui retrouvait peu à peu sa chevelure blonde, sa peau lisse, de beaux poils soyeux. Ses beaux yeux étaient mis en valeur. Ses parents allaient de plus en plus mal. Ils ignoraient toujours les difficultés de son couple. Il voulait les épargner au maximum.
Il attendrait que ses parents rejoignent le petit cimetière de Chaville pour planter d’autres aiguilles jusqu’à ce que sa femme arrête de respirer, de sortir à droite et à gauche. Il savourait déjà sa vengeance. Encore une aiguille ma poupée ! Ce fut le coup fatal.
Il publia dans le Figaro l’annonce du décès de sa femme. Il omit s’y associer le nom de ses beaux-parents furieux qu’il avait devancés. Grand bruit dans le Landerneau des artistes germanopratins, de la politique, de sa belle-famille à l’église de La Madeleine.
Totalement ragaillardi il reprit la peinture abstraite, trouva facilement un autre agent, qui devint sa femme. Il eut même trois enfants avec elle. Ils avaient les yeux vairons, ce qui aux dires des spécialistes est excessivement rare.
Travelling cerisier
t’es là
doux présent joyeux instant
odeur de printemps, pétales au grès de la brise, travelling cerisier – sourires
vous êtes là, parenté cimentés à travers le temps, sang ciment des enfances sentimentales, liens charnières
entre habitué.e.s enchantés
tu prendras une respiration puis deux puis trois
tu hésiteras avant de prendre la parole et la fuite
avant de laisser mijoter les remous non-dits des passés ankylosés
verdâtres, marais usées, moustiques des regroupements familiaux printaniers
tu réfléchiras soigneusement aux mots par lesquels ouvrir la séance
thérapie, soin ou tribunal
et au détour d’un silence en rotin
plan large sur familles défaillantes
plan à l’heure du thé, lumière du soir, golden hour des relations défectueuses
d’un coup
tu t’engouffreras dans le tunnel des phrases-qui-ne-s’arrêtent-plus
des mots non dits qui jaillissent forts, torrents de lettres dégoulinants de tes lèvres inarrétables
tu avaleras parfois les mots de liaisons qui ne lient plus grand-chose entre vous, les verbes définitifs,
verbes infinitifs, actions sans pronoms
dire je est indiscible
zoom rapide efficace sur instant suspendus, plan sur réactions, caméra sur visages ombragés
par les mots et le cerisier
son de ta voix ta voix seule déliée et veloutée imperturbable
tu continueras
malgré les lèvres qui s’affaissent malgré les regards courroucés malgré les tentatives d’interruption
malgré les tentations de ne plus être là, malgré les lâchetés ordinaires et ordonnées, malgré les tasses qui
accélèrent le va-et-viens bouche-soucoupe, malgré les yeux qui clignotent malgré le vent qui se lève
tu t’enivreras de ta propre parole
tu parles tu libères tu décris
voix blanche lumière blanche paupières lourdes
visages blafards thé renversés
ceriser imperturbable
caméra gênée regarde ailleurs
plan sur la route derrière oh tiens le facteur
ne resteront que les bras ballants
les souffles courts
les sangs montés aux joues
et pas grand-chose à quoi se raccrocher
pour faire perdurer
les mythes familiaux élimés
Un conte cruel
Les incomplètes
Il y a longtemps de cela, une femme fatiguée et malade mis bas une paire de filles pour la douzième et dernière fois. Elle eut bien du chagrin de se voir une fois encore engrossée comme une vache qui revient du taureau. Elle accoucha dans la douleur de deux filles incomplètes et hideuses. On ne pouvait dire laquelle était la plus ratée des deux. La mère ne ne leur donnât pas de prénom tant elle détestât les fruits de cette copulation.
Les jumelles étaient loupées, trouées de partout mais se complétaient l’une l’autre. L’une avait des dents acérées que l’autre n’avait pas. L’une avait une main que l’autre n’avait pas. L’une avait une langue que l’autre n’avait pas. L’une avait des viscères que l’autre n’avait pas. Et ainsi deux corps distordus, bosselés, amputés, deux corps agissant étrangement dans l’ombre de l’humanité. Pas un geste de l’une sans que l’autre en fit un.
Quand l’une croquait une pomme, l’autre tuait un oiseau. Quand l’une vomissait, l’autre arrachait des fleurs. Quand l’une voulait effacer son visage, l’autre giflait la mère. Elles étaient incomplètes et ne le savaient pas. Elles grandirent ainsi, unies à jamais dans l’absurdité de leur vie.
Etrangement, l’une et l’autre se mirent à penser à l’amour. L’une et l’autre rougissaient ensemble et leurs coeurs palpitaient plus vite quand elles pensaient plaisir. L’une et l’autre se lovaient comme des chattes en chaleur.
Comme il se doit, dans les contes où des filles attendent un prince charmant, le prince arrive. Le voila ce bel innocent en quête d’une jolie blonde qui saurait le combler. Elles eurent un même désir en voyant le désirable mâle. Qui de l’une ? Qui de l’autre ? Il fallu bien trancher.
L’une attira le prince, l’autre saisit la hache. Elle tranchèrent ainsi l’étalon, s’en sentirent comblées mais pour un temps seulement.
Car l’amour appelle l’amour, le désir, le désir et la hache, la hache.
IL FAUT TOUJOURS que les arbres
grossissent en été, comme
POUR montrer que la chaleur les envenime, qu’ils quittent leur
L’ENFANCE, oubliant le printemps de
ROND ET DÉLICAT, pour les températures que les vieux ne supportent plus et
DONC s’enferment dans leur tanière.
ET alors, qui les regardent ces arbres touffus de leur robe verte qui déborde
SUR LE trottoir ? impétueux, arrogants, majestueux,
DANS LE MÊME CARACTÈRE de leur enfance qu’ils n’ont peut-être finalement pas encore quittée.
Attendons l’automne pour voir s’ils seront toujours aussi insolents ces arbres se dénudant.
Premier tableau
Il faut toujours
garder dans la poche
des éclats de cailloux
très chauds
pour conserver la brûlure
des planètes déjà mortes
le relief et la géographie
de leurs cratères
dans nos yeux à minuit
mouillés de nostalgie
et de vertige infini
l’enfance des volcans
pétillance de lave
refroidie
élixir de vie
pétrifié en débris
rond et délicat
pulsatile
organe minéral
murmure millénaire
d’une énergie sombre
contre la cuisse écorchée
par les aspérités et les persécutions
donc serrer très fort
entre ses doigts
au fond de soi
la vie dans l’inerte
et l’inaccompli
la résistance de l’inanimé
sur le dos des rochers brisés
une germination prochaine
dans le même caractère
que des os sous la terre.
Second tableau
Ces cheveux arrachés
avant les cailloux
ont tissé
le dos d’un cheval
fuite hybride
de l’autre côté
le crin balayé
par un vent obscur
à réveiller les martyres
l’exode avait commencé
avec la météorite
annoncée sur les ondes
le galop des étoiles
laissé en lambeaux
dans le ventre
d’une femme organique
rappelle l’anatomie
de nos origines musculaires
la croupe s’est couchée
sur le flanc du ciel
la joue s’est étalée
sur le flanc de la terre
trois cailloux ont déchiré
la poche du sacrifice
et la sang a coulé
sur le modèle en plastique
le cheval est devenu rouge.
Troisième tableau
Se mêlent les bactéries
qui vivent dans le corps
et les cailloux
qui vivent dans les poches
un garçon a chevauché un lièvre
une fougère entre les dents
tous ensemble
avec leur caractère d’enfants
ils sont passés sous le cheval
mort de lapidation
ils ont creusé des cavités
de lin et de toile troués
où circulent des fluides
membranes souterraines
sur le dos des pierres
qui respirent en secret
leurs veines transpirent
à la frontière de l’animal
ce corps rouge inanimé
de silicone
ils posent trois cailloux
au dentelé du cou
nuages musculaires
à l’orée d’une contorsion
le monolithe s’ébroue
à la crinière des cils
craintif et peureux
il les regarde s’enfuir
des cailloux pleins les poches.
Fragment d’elle
Je regardais la pluie par la fenêtre du salon
Il pleuvait des cordes comme des pendus
Il pleuvait fort, si fort que la pluie formait un rideau
Alors je l’ai écartée avec mes mains et je pouvais voir la mer
Je voyais des pas sur le sable et je marchais dedans, je devenais l’autre on ne devenait qu’un, une meilleur version de moi même
Je voulais taper dans l’eau, en rythme, à 69 bpm, pour faire danser les poulpes
Ou arroser la mer avec un arrosoir spider man
L’arroser pour faire pousser quelque chose de vivant, un souvenir qui n’existait pas encore
Je voulais mettre tout le sable de toutes les plages du monde dans un sablier
Pour que le temps ait plus de temps, qu’il passe plus lentement, qu’il s’allonge
Et bronze
Je regardais la mer et je mangeais une à une toutes les pages du calendrier des pompiers, celui avec plein d’images de chats
C’était coloré
Je mangeais toutes les pages, je n’oubliais aucunes dates
Je finissais toujours mon assiette
J’avalais le temps, je mâchais, je broyais avec mes molaires les mauvais souvenirs
Pour qu’ils soient plus faciles à digérer
J’ai tourné la tête pour la regarder
Les murs s’étaient un peu rapprochés d’elle, pour entendre ce qu’elle disait
Les murs entendent tout ce que l’on dit, les belles choses et les saloperies, mais les murs n’entendent pas les pensées
Les murs sont sensibles surtout les vieux murs qui ont beaucoup entendu de méchanceté, les insultes et les maux qui font mal, les mots qui détruisent
Et un jour ces murs s’écroulent de chagrin
Parfois sur les gens qui enfin se taisent
Elle préférait chuchoter, toujours
Là, je la voyais pleurer dans l’eau de vaisselle
Elle avait vidé l’évier et comme toujours, sa peine s’était écoulée
Vers les égouts
Sa peine voyageait
Rencontrait d’autres peines
Pour se perdre dans la mer Méditerranée
Avec de vieilles capotes remplies d’amour
J’aurais voulu mettre son cœur dans la machine à laver
Le regarder se nettoyer
Essorer sa douleur
Je me rapprochais d’elle
Je sentais son souffle à elle
Son souffle racontait tout d’elle
Il remontait des profondeurs d’elle
Je lui demandais chaque jour de gonfler des ballons rouges, verts, jaunes et roses,
Des ballons d’anniversaire
Je voulais retenir son souffle
Garder l’essence d’elle
Je mettais les ballons dans la pièce du fond où personne ne va jamais
Je fermais et je mettais la clé autour de mon cou
Je datais tous les ballons, je les archivais, je notais sur mon cahier à spirale tout ce qui avait inspiré son souffle du jour
Je pensais qu’après sa mort, je pourrais percer un à un les ballons d’anniversaire
En prenant tout mon temps à respirer le temps passé avec elle
Lentement, pour ne pas gâcher le souvenir
Et puis je la serrais fort dans mes bras
A lui couper le souffle
Il était une fois, il y a fort longtemps, dans des temps reculés, lointains et immémoriaux – encore que l’histoire que je vais vous narrer a été consignée, contée et répétée, donc elle fait partie de nos mémoires – je disais, il était une fois, dans un pays lointain – même si le mot » lointain » ne veut pas dire grand-chose puisqu’il dépend de l’endroit où nous sommes- disons, dans un pays nordique entouré de mers, à la forme phallique, ce qui n’est jamais bon signe, ceint de la Mer Baltique et de la Mer du Nord, il était une fois donc une fille.