Avec Forough Farrokhzad

Au pied de la falaise
Il y a le vent dans sa tanière
Comme un ours dans le calendrier
Il y a le temps dans ses crinières
Comme un rat entre mes côtes


Sur la plage, l’écume aigre
D’une mer qui n’a plus de saisons
Et la lumière qui souffle en rafales
Qui ébouriffe les peaux
Qui incendie la mienne


A flanc de falaise
Le chant de l’oiseau est friable
Et rauque
Comme ces chants d’une langue inconnue
Que je comprends
Dans leurs tambours
Il garde le ciel comme je garde un cap
Mauve
Comme une bruyère insoumise
Comme un deuil tout en pudeur


Au bord de la falaise
Là où le vent prend démences
Où il rit comme une hyène
Avant son saut de l’ange
Au bord de la falaise
Me prend dans le ventre
Le vertige du vautour

Plus personne ne pense
Au jardin
Plus personne ne se souvient
Du cerisier
Plus personne ne laboure
La terre
Puisqu’il n’y a plus
De jardin
Ni de terre

Le jardin n’a plus
De cœur maintenant

Les herbes baillent
En attendant
L’hiver

Le grillage de rouille
Ne ferme plus
Les nuits ont rongé le verrou

Je suis seule
Sur cette terre à l’abandon
Dans ce jardin qui n’est plus
Et je regarde les étoiles

Rester

Dans la nuit éclairée par un demi-cercle de lune, un verre d’eau est resté sur la table. Le store de la pièce principale pas complètement baissé, par endroits les contours brillent. L’eau ne tremble pas, un cercle opaque ferme le verre, le frigidaire murmure.
A l’heure centrale de la nuit, le verre n’aime pas penser au vide. Les vivants dorment, la ville s’étend, ne demeurent que les ombres.
La porte-fenêtre au double vitrage est close et pourtant le verre sent un souffle sur son eau, il ne préfère pas regarder. L’eau frémit, le frigidaire grogne, ou alors l’imagination.
Dans la grande pièce silencieuse, sous les rayons crus de la lune, l’eau retient par sa charge. Tout le monde est parti, le verre veut le vide et dormir ; ne pas assister aux lèvres bleues de la morte qui s’approchent de lui.

Blanche immense détachée 

Elle est dans l’attente 

Là au centre

Là ou rien ne se passe 

C’est à l’extérieur que se trouve l’effervescence 

Son antre, ouverte aux yeux de tous.

Elle se révèle dans son immobilité. 

Elle est dans un Entre deux 

Entre le calme et la frénésie 

Elle n’a guère besoin de plus 

Son en-dehors fait exister tous le reste 

J’Observe…

La lumière au contour glacé.

J’écoute…

Le bourdonnement ambiant. 

Je comprends enfin pourquoi elle aime sentir ces montées de fièvre.

La fébrilité de l’avant qui fait place enfin à l’action,

celle qui fait entrer la lumière.

Le premier signe a été lorsque, nue sur le dos, elle sentit une coulée, un lâché, un tombé étrange. C’était en haut de son corps.
Mon Dieu, son sein droit partait vers la côte.
Puis il y eut, dans le désorde, l’apparition de quelques poils noirs au menton puis au-dessus des coins de la lèvre supérieure, devenue plus fine, il y eut les ongles plus durs et jaunes, les crevasses aux talons même en été, il y eut un soir dans le miroir un nouveau creux sur l’épaule, des poches sous les yeux au matin dans lesquelles les rides prennent volume, il y eut encore la chair du haut des bras qui se détache des biceps, les veines du bas de la jambe gauche qui s’enflent et noircissent, les tâches, les multiples tâches brunes, mille étoiles dans le ciel de son temps, il y eut l’annonce discrète d’un menton qui se double, les petits vertiges, les yeux mi-clos pour voir, les trous blancs de mémoire.
Dernièrement, et cela lui a fait penser à l’expérience du sein droit, tête en bas lavant la baignoire, elle sentit comme une excroissance gêner sa vue, sous l’œil gauche : une nouvelle verrue se dit-elle, au mieux un momentané bouton. Mais non, c’était juste sa chair qui mise vers le bas ne se retenait plus et venait habiter le territoire de l’œil.
Elle a aussi chaussé chez l’ophtamologiste des lunettes de correction et le monde est devenu plus vivant, plus réel, plus fort, plus à vif.
Alors c’est ça vieillir, s’est-elle dit, s’éloigner peu à peu du monde, creuser un écart, y mettre une douce et amère ouate.
Cest ça. Faire un nid au pire, s’apprêter à accueillir les souffrances du corps, qui lâche. Déjà de petites douleurs et leurs inquiétudes l’accompagnent chaque jour. Coccyx, sacrum, cœur, articulations.
Son corps se plombe, sa personne s’incarne. La voix s’aggrave et avec elle l’aplomb de dire non, la voix pour gueuler, le coffre, le trésor d’expériences, à moi, à moi, on ne me l’a fait pas, je sais, je sais même de mieux en mieux qui je suis.

Le plateau est noir

le plateau est noir
le plateau a peur du noir
qui peut imaginer
le plateau se veut seul se retrouve démuni quand ses murs perlent


c’est la sueur des corps les corps passent encombrent s’éloignent
le plateau résiste
aux monstres fondus


le noir n’est pas voulu


le plateau sait-il qu’on l’aime pour ce noir pour cette profondeur qui aspire
qui inspire le plateau sait-il qu’on l’aime pour ce carré découpé arraché à
la ville au tumulte aux désinvoltes le plateau sait-il

Oblivion

Au commencement était l’eau.
Les vagues giflant nos joues fumeuses,
décharnées, arides.
Nos côtes aiguisées,
nos canines mûres,
affûtées, plantées dans
nos ventres creux,
aimantés et fiévreux,
par des mois de jeûne,
fervents et caniculaires.


Et de toi et de moi,
Et de nos silhouettes furieuses,
vacillantes sur une terre madone aux falaises faillantes,
dans les ruissellements salés,
jaillissent nos toutes premières ombres-portées.


Il n’y a pas eu de début.
Le début aurait déjà été la fin.
Et ce qui avait été prédit vient s’écraser contre mes tempes humides.
Un vertige et la nausée d’une alchimie de sang noir.


La Grande Ourse dévore tout.
À l’aurore disparue, silencieuse.
Pas moins présente,
pas moins éclatante.
Éblouissante comme
la glace du vaisselier
qui ne reflète que
le centre.
Tremblant sous le pas des planches branlantes qui mènent vers la chambre.

Les murs sont couverts de visages p/u/é/trifiés/
Dans un coin reculé, empilés,
des chaises perdues et boiteuses
guettent.
Les fantômes et les chimères
tordent les pieds
des meubles drapés.
Et le lit recueille encore
dans ses fissures de chêne
les échos et gémissements
des nuits sans lumière.


C’est dans nos demi-jours
que la maison cherche
son secours.
S’ébouriffe de nos odeurs aquifères.
Au bord du gouffre, à bout de souffle,
le lit au mimosa flétri éclate,
explose en un millier de gouttes salées,
pulvérisant la chevelure de Bérénice.


La Grande Ourse lacère maintenant d’autres terrasses
aux fauteuils glacés.
Même morcelées,
les promesses asthmatiques,
murmurent encore leurs intoxications.

Puis l’air change,
Il s’engouffre dans la grande rue, taloche les
fanions, se heurte au Surcouf, s’accroche puis s’écorche de
tout son long aux balcons fauves du Sans Façon, déchirant sa voilure.


Eux dorment.
Palpitants, échoués, cousus de ruisseaux d’or.
Des bleus et des lunes apparaissent.
Le matin, striés par l’aube,
révélant la poussière, des napperons
écrus, aux broderies extatiques, étourdissent de fiction.


Rien ne bouge, pourtant tout est en mouvement.


Tout ce temps où nous étions malheureux, nous n’avons fait que nous croiser.


Pour pointer la suture qui élucide la maille
venant d’être nouée,
On déroule la pelote.
Scrutant la boucle fermée,
au commencement tout est tricoté.


Tous les choix d’une vie orchestrée de manière distraite.
Deux lignes parallèles ne se croiseront jamais, peu importe leur extension de chaque côté.
Une théorie du vertige de l’espace-temps. Pli fait à l’ongle dédoublé sur une nappe cirée,
se froisse,
se réplique.
Reflet d’une froissure, épiphanique.


Au commencement était le vent.
Trop d’eau et de terre,
et mon dieu, pas de feu –
combiné avec le vent,
on allumerait un brasier.
S’il te plaît, aligne tes pieds parallèlement aux bords de ton tapis.
Mes pieds ne se toucheront plus jamais.


Deux lignes parallèles ne se croiseront jamais.
Le son du vent était si fort en mars.
Quand je suis sortie,
j’étais tellement confuse,
pensant m’être réveillée au bord de la mer.
Elle se tordait,
se détournait,
nous repoussait, nous ballottait.
Vous secouait par les épaules.


J’ai la nausée.
J’ai la nausée et je me dresse, je pense.
Les rêves de ceux qui grandissent ici sont repus de la mer qui
se replie et de la tempête qui les engloutit et les dégueule
contre les vitres des bateaux qui s’écrasent contre l’église et leurs
mères ensevelies par les remous.


Sous les escaliers du château,
La Vierge aux mains béantes vers le ciel,
comme un couteau.
Des fissures forment deux chaînes d’argent tressées sur les poignées.
Le lierre qui l’entoure palpite sous sa robe.
La Vierge ne tient plus sur ses jambes.

Mais cette beauté ne m’atteint pas.
Si nous devons apprendre à être laides, soyons-le maintenant.
Car je sais ce que c’est désormais d’être un cadavre
aux ongles boueux d’avoir trop creusé,
nos langues comme des limaces râpeuses,
et nos cheveux des filaments sclérosés.
Si nous devons apprendre à être laids.


Au creux de mon aine, une chaîne carminée flamboyante veinée.
Je voudrais que ce soit mon visage que les méduses aient lacéré.
Car si nous devons apprendre à mourir, mourons maintenant, car je sais désormais ce que c’est d’être un cadavre.

Il y a

Il y a du sable collé sur mes joues
ou peut-être est-ce autre chose
mes jambes qui
plus vite que moi
mes jambes qui
vont et viennent
toujours plus vite
vont et viennent
toujours plus loin
mes jambes qui
plus vite que moi
comme folles
vont et viennent
repoussant loin
l’horizon
quand je deviens
quand je deviens
papillon ou
peut-être autre chose
quand je deviens
un truc léger
une luciole
une fumée
une mouette
une plume
un papier de soie
un voile blanc
quand je m’envole
quand je deviens une
ou bien un
quand je deviens un
ou bien une
que sais-je
presque rien
un cerf-volant écarlate dont
on a lâché la ficelle pour
qu’il s’échappe
froufroutant dans
le vent et sous
les jupons
de la mer mousseuse.

Sous la cire végétale
aux paupières de fougères
des voix se voilent
et se dévoilent
liquides│volatiles
entre les cils
un saule pleureur
se noie dans l’oubli
il ne sait plus pourquoi
il plie dans l’oubli de soi
il ploie sous son poids
d’ombre │ d’abandon


_________ » je suis une solitude
_________à jamais déversée
_________une mélancolie
_________sans origine│sans racine
_________as-tu senti parfois que rien ne meurt ?
_________de longues branches-lianes perpétuelles
_________à l’abri des fantômes
_________avec l’oubli en diadème »


dans la ravine des cernes
se dresse une prêle
vers l’arbre en vase clos
elle se dresse rebelle│ardente
de segments verticaux
en nœuds couverts d’écailles


_________ » je me souviens des lèvres
_________silice d’amours vivaces
_________chaque strate est tatouée
_________dans ma chair fractionnée
_________subaquatique je m’enfonce
_________je sustente le subliminal
_________primitive je ne fleuris pas
_________je nourris la survivance
_________empreinte je suis le jonc
_________vertébral de l’argile
_________la mémoire de l’éléphante
_________les baisers reçus savent-ils qu’ils perdurent ? « 


entre le saule amnésique
et l’herbe fossile
la rivière est une échancrure
où le corps se partage.

Parole en l’air et en terre

Je suis parole en l’air
éjectée par un souffle
vertical
un soupir tendu vers
l’arc du ciel
une caresse sur la joue
des nuages
le sourire
des étoiles
qui murmurent

Et toi qui es tu
qui me tires dans le bas
dans le râle épais
des cratères
m’attrapes le pied
figes l’élan de mes phrases ?

Je suis parole en terre
J’effondre les murs et giffle
l’herbe des sentiers
essore les ruisseaux
éteins le soleil
ferme les bouches
émiette les mots
crache les cris

Je t’exhorte
Rejoins-moi dans les profondeurs
sombres les gouffres
noirs du feulement
Creuse-toi
Coule-toi
en moi

Je suis parole en l’air
et demeure ferme dans
la légèreté
de la lumière
la ronde
des mots
le ruissellement tendre
du verbe

Eloigne-toi
Dégage toi
loin
de moi
Que rien
de toi
ne touche rien
de moi