Elle attend le 74 à l’arrêt Lodi village. Elle a consulté les horaires, il devrait être là dans deux minutes. Normalement, elle serait allée à pied aux Danaïdes, mais avec cette chaleur. Elle n’a pas envie d’arriver en nage à ce rendez-vous. Il y a peut-être un boulot à la clé.

Ses cheveux trop lourds dégoulinent dans sa nuque, elle a oublié sa barrette au bord du lavabo. Il n’y a pas un poil d’ombre de ce côté de la rue. Pas d’abribus non plus. Sous sa robe en lin jaune elle a enfilé à la va-vite une culotte en coton achetée il y a des années dans cette boutique de Notre Dame du Mont, comment ça s’appelait déjà, la vendeuse était belle, disons plutôt qu’elle avait une gueule, une gueule d’indienne Cherokee, un jour elle était tombée malade et on ne l’avait plus revue, le magasin avait fermé.

Le conducteur du 74 attend à Castellane que son collègue vienne prendre la relève, déjà dix minutes de retard et il n’arrive pas, ne répond même pas aux messages. Est-ce qu’il doit prévenir Sandrine, elle va criser c’est sûr, Sonia fait encore la sieste et elle prend son service à seize heures trente. Il hésite à remettre le contact pour avoir un peu de clim. Les passagers s’impatientent, tout le monde est à cran.

Elle ne sait pas si c’est elle qui a un peu maigri ou si c’est la culotte qui a pris un coup de vieux, toutes ces années oubliée au fond du tiroir, mais la bande côtelée de coton orange se relâche dangereusement autour de ses hanches, elle a l’impression que si elle bouge sa culotte va tomber. Il faudrait peut-être la jeter. Ou la porter avec des pantalons ? Oui, plutôt ça. Elle est quand même sympa cette culotte, avec son imprimé orange et violet à la Keith Haring.

Le 74 est carrément en retard. La chaleur intenable. Le contact du coton sur ses fesses humides lui rappelle soudain son premier amour, le sentier qui mène à la plage, les parfums de myrte chaude, le sable collé à la peau, l’élan du baiser, l’étincelle et la fièvre. Ça fait tellement longtemps. Pas connu grand chose de mieux au final.

Treize minutes ! C’est vraiment pas possible ce bus, toujours la même histoire, ils se foutent du monde ! Une dame, dont le rouge a coulé au bord des lèvres, s’insurge après avoir consultė sur l’application les horaires en temps réel.

Elle plonge la main dans son sac, trouve au fond un stylo bille qu’elle utilise pour relever ses cheveux en torsade, sort son téléphone, vérifie  l’heure. Autant y aller à pied. Elle souffle, traverse la rue et avance sur le trottoir opposé, rasant les façades des immeubles, traquant chaque petit coin d’ombre en espérant que sa culotte ne va pas dégringoler. Elle ne sait pas que dans trente-deux minutes et dix-huit secondes elle va de nouveau rencontrer l’amour.

La boue

Elle vient d’une lignée de paysans : la laine, les cornes, les plumes, les ruisseaux, cet univers non consommable lui montre que les façons de ses ancêtres sont aussi les siennes. Sa grand-mère paternelle, qui n’a aucune racine paysanne, mais des vaisseaux petits-bourgeois, veut l’en éloigner. Sans succès. Elle enfourche son vélo, chausse ses lunettes de soleil, laisse le lotissement étriqué derrière elle, pour les clairières et le clapotis de la rivière. Elle croise ce type à la bedaine écarlate, guetteur professionnel. C’est le vieux plombier. Il lui fait signe.

Elle répond d’un regard furtif. Le plombier ne capte rien. Ses cheveux, encore humides de la douche, casquent son crâne et encadrent son visage d’un tortillon valable, comme des rubans de bolduc rebouclés aux ciseaux, de ceux qui font de somptueux paquets cadeaux. « Pas mal », pense-t-elle en voyant son reflet dans la vitrine de la supérette désaffectée. « Ça ressemble à l’effigie de starbuck, en plus réaliste ». Elle ressemble à ces mannequins en couverture de Biba. Elle n’a pas mis trois plombes à se faire des yeux smocky, ni tresser ses longueurs mais elle a l’air frais comme un fromage blanc à peine sortie de sa faisselle.

Le vent adoucit les rayons du soleil qui cogne fort.

Au moment de dépasser la vitrine floutée par les coups de pinceaux vandales s’ils n’étaient pas le signe patent d’un abandon, elle aperçoit une ombre, fugace, mâchée par les traces de peinture vinylique brossée à grands traits. Sous la peinture, un improbable face à face. Des allées et venues. Elle s’y attarde.

Elle caresse du regard une silhouette indéfinie. Ce qui est net et précis, ce sont les pectoraux apparents et dessinés, d’un individu de type masculin, un torse travaillé et un jean qui se fond dans le décor sauvage de la vitrine. Elle essuie ses lunettes de soleil au verre brouillé par l’humidité ambiante.

Plus rien.

Pourtant,le paysage vu à travers la vitre embuée n’a rien d’une chimère.

Elle se remet en selle. La silhouette distinguée à travers la vitre l’intrigue. D’où sort ce type ? Un bellâtre ? Un chevalier de l’apocalypse ?

Elle qui déteste le lèche-vitrine, elle racontait à sa copine Zoé que les occupations les plus banales sont parfois les plus surprenantes. Durant tout le trajet vers la rivière, l’indistinct personnage viril l’accapare avec une force rageuse. Elle ferme les yeux : elle le voit. Elle voit un banc : elle s’y couche, car son corps est accueillant. Elle dévisage un copain de lycée : elle entrevoit cet éphèbe approximatif et inapprochable. Elle pédale le long du chemin, les perles de sueur transpercent son débardeur. Son dos s’orne d’un nouveau motif, éphémère, aux contours aussi imprécis que cette image brouillée et persistante.

Elle reprend son chemin vers la petite plage. Le chemin s’étale devant son vélo comme un ruban de terre gonflé par la chaleur. Au croisement des sentiers forestiers et du chemin vicinal,trois chiens blancs et un chien noir balancent leurs poils trempés. Le portail de la maison dans les bois ne doit pas être bien fermé. Les labradors sentent le foin, le fumier et la douce robe des rosiers. Ils s’approchent d’elle avec toute leur prestance. Ça l’oblige à ralentir. Ils activent leur truffe : ils la reconnaissent, elle passe plusieurs fois par semaine. La meute familiale se greffe à l’attelage, et, telle Hécate, elle poursuit le bout de trajet restant les chiens haletant à ses côtés.

Le récit passe comme un vent tiède à travers une moustiquaire.

Leurs jappements font fuir un chat errant, reculer une vache. Elle atteint le pré sous lequel s’étend la rivière, pommade fraîche et verte. Elle pose son vélo,s’étend à l’ombre des noisetiers. De là où les chiens boivent, la rive se déroule en langue tantôt caillouteuse, tantôt boueuse. Sous son corps jeune, les pousses d’herbe, les pâquerettes s’activent à la chatouiller. Impossible de rester sur ce tapis vert. Elle se déshabille, glisse ses pieds dans l’eau nappée de mousse et se drape toute entière du baume liquide. En quelques brasses, elle réchauffe son corps brouillé par le réveil précipité. Se pose sur l’ancien plongeoir, offerte au soleil naissant. Elle frotte ses pieds sur un rocher incrusté d’algues, de fossiles râpés, duquel bouillonnent de petites bulles emprisonnées dans la nuit des pierres. Le halo tabasse ses yeux, empoigne sa peau sans bronzage. Ses cheveux courent le long de ses côtes. Elle fait le plein de calme avant les vacances trop occupées. Son frère, sa sœur, sa mère qui partent et reviennent, son père – qu’elle attend. Quoi ?

La vie est un tourbillon. Les branches arquées du saule pleureur égrènent les feuilles frêles, tombent, ploient, comme si elles voulaient percer le sol et y reprendre vie. Si la vie peut parfois l’assommer, elle renifle les souvenirs rieurs comme celui du chantier derrière la vitrine

Fragments

Il faut toujours la prendre par la main pour ne pas qu’elle s’effondre

L’écouter se perdre dans l’enfance qui revient à grands coups de ratures

Et percevoir le brouillard de ses incertitudes

Elle se perd comme le petit Poucet

dans une forêt de mots dont on peine à dérouler le sens

Il faut être caillou tout rond et délicat et l’aiderà trouver un chemin

Et donc être là, pour ne pas qu’elle s’effondre.

Dans les yeux, sur le visage, ces signes de mélancolie dans le même caractère que ce qui s’écrivait

il y a longtemps de cela.

Les rides ont raviné sa peau à force de vieillir et laissé des méandres dont on ignore la source.

Dans son lit, couché près d’elle, un petit chien en peluche qui caresse sa joue comme s’il était vivant,

modèle chiffon d’un animal qu’elle a tellement aimé.

Dans la tête ça se mêle et s’emmêle, elle appelle ses parents, elle devient petite fille soucieuse

et tourmentée. Elle a perdu son caractère d’enfants joyeux qui peuplaient son enfance.

Sur les mains, des rigoles de veines qui sillonnent la peau. Parfois, une contorsion involontaire, un mouvement machinal, le battement d’une mesure sans musique.

Et le regard craintif et peureux qui s’accroche obstinément à la vie pour ne pas s’effondrer.

Ce soir c’est la poire craintive, qui fait son entrée sur la table à dessert.
L’endive peureuse, noyée dans un flot de mauvaise sauce disparaît dans la poubelle
d’une contorsion du poignet de la cuisinière. Le baron est furieux, c’est une grosse
légume, et elle est payée pour se mêler de ses affaires, donnez nous maintenant du
flanc au caractères d’enfants, Zan !


Il fait froid dans le pré, il gèle.
Le dos des vaches aux caractères d’enfants, ondule et frissonne dans le vent.
Sur un air de contorsion, une pieuvre aimable et un bar craintif et peureux,
Les bras étendus nonchalamment sur la corde à linge,
se mêlent pour réchauffer leurs haleines de baleine.

Les hommes aux caractères d’enfants, étaient autrefois des poupons roses et joufflus,
Leurs mères les gavaient de lait tiède où se mêle la semoule de mais à la fleur d’oranger.
Ceux ci repus d’amour voyaient leur peau se tendre, et la graisse, sur leurs cuisses,
causant leurs contorsions difficiles, il arrivait parfois qu’ils fussent rendus craintifs et peureux,
lorsqu’il fallait se battre, sauter les haies, se jeter du pont dans le fleuve.

J’ai fait un pas en avant 
Plusieurs discours disent la même chose 
Si je regarde au loin ma vie s’arrête 
Le même geste se répète, un peu changé 
Ils ont connu le centre commercial entre amis
La façade s’est ouverte sous nos pieds 
J’ai placé deux miroirs face à face  
Ma main laisse sa marque dans l’air 
Demain, une autre dispute 
Apparemment je suis réel
Le code source de la page a replacé les pions
Elle est figée à proximité du belvédère 
Le personnage est peut-être une artiste 
Sa vue profonde traverse les époques 
Des coups de feu dans un rêve 
Une image ou deux retentissent

J’ai fait un pas en avant
La ville se vide sous la chaleur 
Une flamme prend le dessus sur les autres 
Quelle technique choisir pour redresser l’horizon ?
J’ai ouvert un journal au hasard 
Le vaisseau passe sans faire de bruit 
Elle est bleue, mécanique 
Je suis à l’orée de la forêt 
J’ai placé mon espoir dans les pierres 
Le chemin clignote sur la carte 
Mon écran implose, enfin
Une star de la télé s’est reconvertie dans la tech 

J’ai fait un pas en avant 
Il m’observe derrière de grandes lunettes noires 
Toi et moi nous sommes sur la Terre 
Tout se passe maintenant 

Kintsugi

Il faut toujours

pour retrouver l’enfance

un objet rond et délicat

un galet poli – donc passé

et oublié sur le bord d’une fenêtre,

ou toute autre chose écrite

dans le même caractère

de la langue disparue.

Car les enfances ont essaimé à la dérive

laissé traîner sur nos chemins

couché sur nos talus

de frêles fragments :

un souvenir de joue

rond et délicat

que le galet poli modèle.

Ainsi se mêle

à chaque objet trouvé

un caractère d’enfants perdus

un murmure une gifle un baiser

et chaque mémoration s’élabore

sur ce trésor.

Dans la contorsion du temps

tout se recrée se réécrit

autre et pareil,

nous laissant incrédule

ébloui désorienté

fragile

heureux

craintif et peureux

Putti

Moi, Michelangelo Buonarroti, pour que ma sculpture soit parfaite, il faut toujours que je procède à une sélection rigoureuse. Je choisis les meilleurs modèles de bambini pour être fidèle à la fraicheur de l’enfance. 

Alors quand j’aurai réussi à disposer aux pieds de Cupidon ou Diane, tel ou tel petit putto, rond et délicat, je mettrai deux cierges tout à l’heure à la basilique Sainte-Marie de Trastevere. Je dois terminer la commande de Jules II, il Santo Padre, en fondant chaque petit ange dans le même caractère de l’innocence charmante et ingénue. 

Bien sûr ces petits anges, certains sont de petits démons, n’ont pas forcément la qualité d’endurance pour poser longtemps. Je paie leurs géniteurs, bien contents d’avoir laissé couché à l’atelier, chacun d’eux des jours et des jours, maintenant leurs têtes rondes bouclées, le poing sous la joue. Il est malaisé d’être jeune modèle. Je préfère de loin les modèles masculins  auxquels je fais subir des tensions pour révéler leurs magnifiques muscles. 

Et, si se mêle, un matin, à l’atelier, un difficile caractère, comme celui d’enfants  mal levés, je ne dis pas mal élevés,  sur ce troupeau de cherubini, alors il sera pris de contorsions difficiles à supporter par  de jeunes êtres craintifs et peureux. Mon travail en sera certes ralenti, je serai furieux, et il faudra me séparer de certains et reprendre inlassablement le ciseau, le maillet et la pointe. 

Il faut toujours qu’on nous empêche de rêver, mais moi, j’ai l’habitude de tout imaginer. On nous dit que pour intégrer le monde adulte, il faut être réaliste. Pour s’assurer une sécurité, pour s’assurer une vie toute tracée, pour s’assurer de rester bien intégré. C’est rond et délicat, c’est rond pour ne pas s’attirer trop de tracas, c’est rond, mais ce n’est pas pour moi.
L’enfance paraît donc avoir un autre goût. Non, il ne paraît pas, c’est sûr qu’il en a un plus savoureux, plus joyeux, plus heureux. Mais ce goût est différent, beaucoup plus clément, et la société a décidé que lorsque l’on devient adulte, on ne fait pas dans le même caractère. Plus austère, moins sincère. Sur le moment, on grandit, le temps passe et puis vient cet instant où tout devient las. Alors on cherche inlassablement cette histoire passée dans laquelle pour une fois, on ne s’est pas trop privé ou condamné.

Ses joues amaigries, elle les a écoutés. Elle reste couchée, ils l’ont laissée. A quoi bon vivre lorsqu’elle a été un modèle trop bien élevé, mais que maintenant la vieillesse l’a rattrapée. A quoi bon la regarder ? Mais avez-vous remarqué ses yeux ? Cette lueur qu’elle a perdue… Ils n’ont apparemment rien vu. Alors elle pense qu’elle ne vaut plus rien. Elle repense à son enfance et combien elle y était bien.

Craintifs et peureux on se demande : quand on sera vieux, pourra-t-on survivre à cette contorsion ?

Sur ce lit, tous ces souvenirs se mêlent et s’entremêlent, mais les plus jouissifs et heureux, sont ceux aux caractères d’enfants. Alors on se dit, que pour les revivre, on sera prêt à subir cette fameuse contorsion qui offrira finalement la libération.

Il faut toujours
______ Tellement de temps
______ Tellement de vents
______ D’espace
______ ______ ______ Pour
______ Entre les sables
______ Entre les peaux
______ Entre tout ce qui marque et creuse
______ ______ ______ Rencontrer l’enfance

______ Tenir entre ses paumes
______ Un âge
______ Qu’on sait rond et délicat

______ ______ ______ ______ Donc

______ Un rêve
______ Aux accents blonds
Et
______ Entre saisons et
______ Hors contextes
______ Le poser
______ __Sur le corps nu
Puis
______ A travers les veines
______ Par-delà les nerfs
______ L’entrelacer aux défaites
______ Les laisser vibrer
______ Dans le même caractère

Fièvre / Bouillonnement / Fougue / Ivresse /

Ça pique rapide

Ça percute l’intérieur

Ça fait gonfler les veines

Ça bat plus fort, plus vite dans la tête et partout

Ça fait monter la pression

Ça mobilise

Ça va mec t’écoutes ce que je te dis ?

Pas compris, excuse

Ça cloue les yeux sur l’écran du portable

T’as quoi mec ? T’écoutes ce que je te dis, ?

Pardon

Plus l’heure avance plus ça frétille, plus ça palpite

C’est chaud

RV 18h30 c’était bien ça 

Eh mec, tu réponds quand on te parle

Ça fait du bien mais ça fait mal

Ça prend de la place dans les idées

Ça peut bouffer les tripes

Présent intense

Ça fait peur,

Réveil d’angoisses enfouies d’enfance,

La trouille des larmes qui assèchent et assoiffent

Besoin d’amour, pas de violence

Ça peut faire mal

Un coup de foudre ça peut être un sale coup

Ça tiendra ou ça tiendra pas

Le quotidien / Retour en force du réel /

Le cupidon imbécile avec sa petite flèche assassine baisse les bras

Le nuage se dégonfle et ça fait pas des larmes

La Saint-Valentin, c’est con les fêtes

T’as sorti les poubelles ?

Ce sera apaisé ou crispé,

Ce sera tendre ou brisé

Ça se transformera, ça les transformera