Vague et rivage

J’ai été l’eau tranquille coulant paisiblement comme celle de la fontaine, se perdant sur le sol quand personne n’avait soif. Gouttes sans importance que nul n’osait goûter. Un jour, tu as eu soif et tu t’es arrêté là juste devant moi. Tu as bu
de mon eau.

Alors, je suis devenue vague découvrant son rivage, je venais caresser par les jours magnifiques, le grain de ton corps sage ; tu défaisais le mien, voyais mes paysages. Je venais t’embrasser tout au bord de tes yeux. Par les jours de pluie, de gros temps, de tempête, je lêchais toutes tes larmes, mêlais les miennes avec.


Fou, tu prenais mes baisers comme des milliers d’embruns. Tu t’es même perdu dans mes cheveux épars. Arabesques, étincelles t’entourant tout entier.

Flux, reflux. Vague et rivage infiniment s’enlacent. Ensemble, nous sommes devenus ce mouvement éternel.

En dents

Tu as été cette enfant avec un trou à la place d’une dent de devant. Tu as pleuré, mais pas longtemps. Tu passais ta langue sur ta gencive, c’était doux, un peu bizarre ce trou. Tu étais fière, grande, ils allaient voir à l’école.


Tu es devenue cette femme qui encadre de rouge le blanc de ses dents définitives. Tu marques mon col, peins mon cou de tes lèvres, mais ça c’est un secret. Tu souris beaucoup, il faut arrêter. Ça me donne envie de t’embrasser, de devenir à ta bouche moi aussi définitif.

Aménager le destin

Quelque part ou partout

J’ai été con 

Je suis devenu un vieux con

J’ai été sportif

Je suis devenu mou du genou

Du reste

Tout le monde a été jeune

Plus tard tu verras

Quelle heure est-il

Quel moi sommes–nous

Quelle moissonneuse boiteuse

Récoltera le temps passé

À ne rien faire qu’attendre

Encore et toujours 

Ton tour viendra

Aménager le destin 

J’étais déjà en creux 

La ronde bosse devenue

Au premier instant de la première nuit
Elle avait veillé le nourrisson. Le nourrisson tout juste né en silence…
En silence il lui avait sourit et tout s’était éclairé.

Éclairé d’une lumière forte qui suspendait le temps. Le temps contre lequel il lui avait toujours semblé lutter; 
Lutter, douce, fébrile, désespérée ;
Désespérée dans son enfance inversée…

Inversée à veiller sur les autres, comme mue par une contagion! Contagion à laquelle elle cédait ; Dont il faudrait bien se délester…

Se délester pour que l’enfant quitte la fusion; Quitte la fusion pour devenir une et plusieurs !

Une et plusieurs au grée de la terre en mouvement ; Mouvement qui toujours l’avait effrayée : orage assourdissant !

Assourdissant en ses nuits fondatrices où elle avait vogué au bord du gouffre !

Gouffre dont l’esprit et le coeur ne se défont qu’au prix d’un lent voyage !

Voyage intérieur, discret, qui cette première nuit s’ était clos.

S’était clos alors qu’elle avait pensé. 

Pensé et crier comme une nouvelle certitude; Certitude subite :  » Je suis quelqu’un de bien ! » 

Quelqu’un de bien et la honte s’était éloignée : vaincue enfin.

Vaincue alors qu’elle lui donnait son nom auquel le nouveau né lui répondit dans un souffle d’instinct!

Un souffle d’instinct qui scella le plus secret serment; Serment d’amour muet; Muet. Muet et évident.

Je ne suis pas
Une terre docile
Ou germent
Les mythes des aïeux…

Les sédiments qui me façonnent
Ne sont pas
Immobiles.

Je ne suis pas de ceux
Qui se contentent
De l’eau calme des lacs
Où s’enlise
La parole qui libère…

Je ne suis pas de ceux
Qui refusent
De gravir les monts rocailleux.

Désormais
Le passé
Demeurera le passé 
Je le désarmerai…

Désormais
J’ouvrirai
Mes sens aux éléments ;
Je ne serai des impatients
Aveugles
Aux beautés.

Désormais
J’accepterai tes bras
Loin
De leur leg désavoué.

Désormais ; Désormais
Je prends
Les chemins ouverts ;
Mes pas moins hésitants,
Je délaisse
Les sans-issus…

Désormais ; Désormais
La colère, le pardon
Ne m’appartiennent plus; 
Forte de ta naissance,
Mes plaies
Se cicatrisent ;
Perdent de leur puissance…

Désormais ; Désormais,
Je suis moi
Lentement ;
Je suis moi 
Simplement.
Et je deviens notre boussole.

Désormais ; Désormais,
J’observe notre évidence
D’être 
Entières
L’une à l’autre:
Étonnement sans fin

Le temps
Est un kaléidoscope
Avide de signes indéchiffrables
En tourbillons ;
De ses fragments en vitraux
Me parvient ta voix désirée…

Mon territoire aride,
Ton territoire perdu,
Dans le dédale de l’oubli
Ne font plus qu’un;
Ils peuvent se toucher…

Tout comme 
Au temps de notre intimité
Que l’on croyait
Acquise et due…
Ses contours déformés
Me sauvent de la morsure.

Le grain
De ta voix
Ne désertera pas mes tympans :
Bande-son intarissable
Où je frissonne de plaisir
Et de larmes…

Et ce grain
Prend corps ;
Il envahit mon corps ;
Et je bénis ce doux dialogue.

Fantôme,
Pardonne-m’en,
Je ne saurai 
Te laisser te reposer !
J’aspire trop à tes cendres;
Je les respire
Comme
Le parfum de ta chevelure
Qui appelle au toucher !

Les photographies
Ne me sont
D’aucun secours ;
Vides de tes vibrations !

Seules me reviennent
Les couleurs
Dont tu aimais te parer;
Elles s’ancrent dans mes rétines,
Derrière mes paupières closes…

Notre passé est 
Une extension de mon corps
Plus naturelle
Que la rotation de la terre 
Sur elle-même :
Cela ne m’est pas douloureux.

Situation

Je ne suis pas un mari débordé par mon sperme et ma religion. Je ne suis pas un homme qui sent fort un parfum inconnu et qui se promène dans les rues noires de Téhéran.
Je ne suis pas un père moustachu qui n’aime pas les robes courtes, ni le thé froid tremblant dans un plateau porté par son enfant cadet.
Je ne me souviens pas de l’humidité des baisers de mon père sur mes joues. Je ne sais plus quand j’ai eu mes règles et mes premières culottes noires ou rouges. Je ne connais pas le nombre de toutes les taches de sang sur tous mes vêtements, ni leurs formes et leur mouvement pour sortir de mon corps.
Je n’ai pas vu le visage de ma mère après sa séparation. Je n’ai pas porté tous les faux dossiers judiciaires contre sa féminité.
Je n’ai pas griffé la chair du mal et ses congénères.
Désormais, je crierai sur tous les toits, les toits frontaliers, les toits profonds, les toits oubliés. Je vais aspirer les moisissures de l’obscurité, les dogmes pestilentiels avec les règles infectées. Je volerai sur les volcans et je les cracherai de toutes mes forces, de
toutes mes veines.
Et à goute comptées, je deviendrai la pulpe d’une rivière qui coule et qui se lave contre les pierres noyantes.

Quand nous ne savions rien

I

Nous n’étions pas entiers. Nous n’étions pas d’un seul tenant. Notre corps ne nous obéissait plus, il ne tremblait plus qu’en temps de guerre avec nous-mêmes. Nos membres ne pouvaient que se défaire un à un sans que nous puissions nous convaincre de l’inverse. Nous ne les pleurions même pas. Nous ne pouvions reprendre une vie normale. Nous n’avions pas brûlé assez de graisse pour être considérés comme sains.
Nous n’avions pas l’énergie suffisante pour résister à l’absence de vie. Depuis nous nous sommes renforcés. Nous coulons l’empreinte durable dans chaque pas de jadis. Nous pouvons désormais avancer avec un corps recomposé. Nous en sommes en paix, nous avons trouvé la bonne léthargie, le juste dosage de mouvements lents, la juste recherche d’épuisement de nos ressources
avant repli, avant repos total. Nous avons trouvé la meilleure façon d’attendre la mort.

II

Nous n’étions pas des enfants volés, mal nés, dénutris. Nous ne grandissions pas assez à leur goût. Pourtant, nous n’avions rien à nous reprocher. Nous ne chassions pas nos désarrois à coup de chants ou de contes car nous n’avions aucune méthode fiable. Nous n’achetions pas nos certitudes au prix fort. Nous n’assurions pas nos arrières et n’avancions pas au détriment du reste. Nous n’allions nulle part où nous aurions du être à notre âge. Nous ne nous mélangions pas aux autres. Nous ne nous sommes jamais sentis à l’aise avec eux. Nous ne savions pas de quoi la vie serait faite. Nous n’avons jamais penser nous aveugler aussi facilement.
Mais nous avons bu et mangé chaque histoire fausse que l’on nous racontait, et nous avons fini par grandir. Nous sommes aujourd’hui ce que nous sommes. Nous sommes réels. Du moins c’est ce que nous pensons car c’est ce qu’on nous dit.

Territoires : VECCNE, SETMECAGVMJJ

Voix, vois mais corps.
Etre bien, oui, être bien.
Car cheveux même grain.
Certain tympans jamais dans fantômes,
N’appellent le toucher, gravent l’intimité, voient
Et visitent la temporalité.

Séparer les traces, séparer les êtres, exister les
Existences.
Troubler les fantômes.
Mais voix,
Etre bien, être bien corps;
Car cheveux grains même, m’aiment.
Appeler l’écoute,
Graver les tympans,
Visiter le toucher.
Mais être bien, être bien, car même, sur certain
Jamais dans, car même, sur certain,
Jamais dents.

S’en donner à corps voix

Le corps est,
La voix existe.


Le corps, enveloppe charnelle de nos voix,
Protège nos voix intérieures,
Territoire de nos voix où elles prennent corps.


La voix, existence projetée de nos corps,
Touche nos tympans,
Territoires de nos corps où elle se grave.


Les territoires de la voix font exister nos corps,
Ils s’étendent en elle,
Prolongent, par la voix, leurs territoires.

La voix


Extension immortelle
De nos corps,
De notre être.