Descendre à la cave

Je ne me suis pas étendue à ses côtés pour la beauté du geste. Je ne me sentais pas très humaine, je n’éprouvais à la perspective de nos retrouvailles aucune fébrilité délicieuse.
Le paysage était sublime paraît-il, je n’en voyais que les recoins crasses. Je ne m’abandonnais pas comme une amante, j’adoptais l’attitude d’une infime créature dépourvue de colonne. Je n’avais pas l’idée de grands espaces ouverts alors je descendais à la cave, dans ma tête. L’imagination était morte, j’étais vivante comme un champignon en plastique. Je ne pensais pas à fabriquer de petits bonhommes avec la boue tout autour, je ne pensais pas en terme de matière. Je n’envisageais la béance que sous l’aspect d’une mise à disposition. Si je ne m’habitais pas cela signifiait que j’étais vacante et les propriétaires courraient les rues. Je n’avais pas de peau propice aux effleurements, je n’avais plus de larmes. Je portais des sourires qui étaient ceux d’une autre, j’avais une absence à la place du visage. Je ne connaissais pas la pureté fraiche d’un lac. Je n’étais pas dans la pièce, je n’étais pas sûre qu’il s’agisse de ma main, mes doigts n’embrassaient pas ma paume pour faire un poing. Je croyais que sa main m’indifférait, sa main pesait pourtant, j’avais un prénom pourtant, pourtant je ne disais rien. J’ignorais l’existence de toutes sortes d’éclats. Je regardais l’étang, l’étang était glauque, je ne connaissais qu’une seule histoire. Je n’avais pas de contours, j’étais une base sans agréments, c’est pourquoi je me laissais prendre. Je ne concevais pas d’espaces alternatifs. Je m’abreuvais de mauvaise sueur. Puisque je n’avais pas d’odeur, je m’enduisais de la sienne dont la familiarité, à force, racornissait de possibles métamorphoses. Je ne me souviens pas d’instant de joie, je me souviens d’une odeur tenace de tabac, de fioles de whisky glissées dans de nombreuses poches, de frites froides achetées au drive-in, je ne détachais pas ma ceinture. Je n’ai pas souvenir de nuits pleines, ni d’étoiles, ni de lune, j’ai souvenir d’un ciel éteint, de nuages malades, de lumière plate. Il avait pour moi beaucoup de gestes, aucun n’étaient tendres. Je me pinçais, j’enfonçais les ongles. Aucun sang ne coulait, éventuellement le bord tranchant d’un gravier. Nous n’inventions rien.


Désormais je descends à la cave et la terre est meuble, des sentiers se dessinent, des choses fleurissent, des choses que je respire avec mes yeux, des choses palpables au gré d’une main qui est la mienne. Je m’étends parfois au hasard, je peux me pulvériser pour la beauté du geste, sachant qu’il est possible de se reconstituer. Je me rassemble, de sorte qu’il arrive que je me ressemble. J’identifie la main qui recroqueville, et je la coupe, dans ma tête, je la coupe et la dépose dans une cavité fertile. Il en naît des doigts à la pulpe soyeuse, des appendices qui déplacent la lumière. Je crève l’aplat gris, je perçois diverses nuances, j’apprendrai à les connaître. Je me penche au dessus de l’étang, contemplative enfin, la vase miroite, se transforme, la matière est expansible. Je vois des formes, elles existent malgré moi, parce que je suis là. Il est possible de décliner. Il n’est pas proscrit de se décliner. J’essaie de penser horizon plutôt que sursis. Je tente des gestes. Je ploie, soudain je croîs.
Plus tard je me ferai minuscule au sein d’une nuit très grande, attentive aux bruissements d’une sereine mélancolie. Seule et réunie, peut-être.

Itérations

Rose robe de nuit
victorienne
ballonne de souvenirs


___________ luisants

Sur mes seins
le plastron dentelle
déguise l’avenir

dénude mes souvenirs
___ matin chansonne
désordonne l’alphabet

Elle dit qu’on a les yeux carrés

Je répare _tu répares_ elle répare
héritières des anges-spectres
assassinés

________Bouscule l’encre
Répondons sérieusement
à la question

Sparadraps de papier
rose-orangés ajointent
les essais lacunaires

gribouilles
surimpressions
fleurs de soie

bordent
en lambeau
la béance

ourlée d’un rouge
reluisant

La blessure suinte

et toi
quels gestes
générationnels ?

La voix se trouble

La voix se trouble
Un temps d’oralité
Le tempo trouble
Car le sombre touche
Le trouble d’une voix
Les photos sont traces de voix
La voix trace le corps
Etendre la voix à des traces du corps
Trace des photos sur le corps
Le corps verbalise les traces
Appelle mes cheveux
Car ils sont ma voix
Sois touchée par mon appel
Sois touchée par mes cheveux
Car toucher existe
Toucher deux territoires du corps
Fait exister l’appel de la voix
Car la voix est territoire
Elle touche les touches d’appels
Et tout le territoire existe
La voix se graine
Les corps sont graines
Car voix et corps s’engrainent
Dans l’intimité du corps
La radio s’écoute
La radio intime l’écoute
Ecouter l’intimité
D’une radio intime
On est dans une écoute écoutée
Les voix ne veulent pas se séparer
Les tympans veulent graver la voix
Graver les disparus
Graver ces êtres dans nos tympans
Graver certaines voix disparues
Jamais séparés
Les fantômes existent
Les fantômes visitent les existences
Car les fantômes sont existence
L’existence se visite
L’existence est fantôme

C’est un dimanche.
Un matin froid.

C’est un jour désordonné
qui me ressemble.

Il me plaît que rien ne presse.
Je bois un thé, un café, c’est selon.
Je le sirote avec le reste de sommeil

et de rêve sucrés dedans.
Je m’attarde dans la chaleur des draps.
Je regarde le ciel par la fenêtre.
Il pleut. C’est l’hiver.

Qu’importe, le soleil reviendra.

Rien ne presse.

La ville respire un autre rythme, lent, assourdi.
C’est un jour sans direction précise, sans directive.
C’est ainsi que je pense à vous, sans idée précise.
Je vous pense en images.
Je les brasse et les colore à l’envi.


Vous avez une écharpe enroulée autour du cou.
Vous avez un stylo glissé dans la poche de votre veste.
Vous marchez seul dans cette ville

qui est la vôtre et que je ne connais pas.
J’invente un livre entre vos mains
une tasse que vous portez à vos lèvres
un journal déplié sur la table du café.
Votre regard quitte le journal ou le livre.
Au delà de l’arbre, des toitures, il s’envole
pour rejoindre l’oiseau

qui plane dans le ciel gris.
À quoi rêvez-vous, à qui ?


C’est dimanche.
Rien ne presse.
Je rêve sans en avoir l’air.
Je parle de vous au vent.
Je suis toute à mon affaire.
J’invente votre rêve dans le mien.
Je m’invente dans votre rêve.
Je suis l’oiseau dans votre rétine

celui qui vole tout là-haut.

J’aime ces moments-là

quand je nous imagine
et que dure le temps.

J’aime ces moments-là

quand je nous imagine

et que le jour s’étire doucement.

Elle dit que
le temps trouble la voix
que la voix avec le temps se trouble mais
si elle ne peut mesurer encore l’épreuve du temps
elle sait le trouble cependant dans son propre corps
et dans l’extension du corps qu’est la voix
que c’est un grain particulier qui transporte la sienne
et que ce grain, bien au-delà d’elle,
porte sa voix qui est unique.


Elle dit aussi que
des êtres qu’elle aurait aimé garder près d’elle
il ne reste plus que des traces
des traces troubles sur les photographies mais
que les voix de certains sont gravées sur ses tympans
que ce sont les voix de ceux dont elle est séparée
et dont elle aurait voulu qu’ils soient toujours là
et que s’ils n’ont plus d’existence pour ses yeux
leurs voix en revanche subsistent
gravées sur ses tympans.


Elle dit encore que
les fantômes sont des existences
que les fantômes existent
qu’ils sont les êtres qu’elle veut garder près d’elle
et qu’ils la visitent intimement
et que, si elle tend l’oreille
elle entend ces voix comme à la radio
parce que ces voix se sont inscrites
sur ses tympans définitivement.


Elle dit que
quelles que soient les épreuves
le temps ne troublera pas ces voix-là.
Elle dit qu’elle n’en est pas certaine mais
que c’est ce qu’elle croit.

Qu’en pensez-vous ?

Je pense que je pense à toi.
Et toi, est-ce que tu penserais par hasard que je pense trop à toi !
Si tu penses vraiment ce que tu penses et ce que je pense, c’est que tu penses à moi.
Et moi j’ai tendance à penser que tu penses que je pense trop à toi et que tu penses trop à moi.
Plus généralement je pense que les autres pensent que je pense à je ne sais quoi. Et là, je pense à leur retourner le compliment.
Parfois je pense que je ne suis pas en train de penser, et je me trompe moi-même, et je pense que je trompe mon monde car ce monde se trompe en pensant que je suis en train de penser. Ça me fait penser que pendant que je pense je suis. Et quand je ne pense pas j’en déduis dans une manière de faux syllogisme que je n’existe pas, même si dans les pensées des autres j’existe encore.
Ce n’est pas ma faute si je trompe mon monde quand je ne pense pas. Bref il faudrait que je pense à toujours penser, car ainsi je serais l’être pensant qui pense à penser.
Qu’en penses-tu, Toi à qui je m’efforce de ne pas penser ?
Et vous qu’en pensez-vous ?

Ta vie plus précieuse qu’aucune autre

Je me souviens de la première fois,
Où tu es venue me dire
ta crainte de la séparation
Quelques années plus tard,
tu la désires cette rupture avec toute une partie de ton histoire
où tu n’avais rien choisi
sauf de donner et de protéger la vie
Toi que l’enfance n’a pas épargnée
Toi sur qui la noirceur s’est abattue dès les premières lueurs de l’aube
Toi qu’un monstre visitait chaque nuit
Toi qu’une marâtre anéantissait déjà dans son existence balbutiante
Comment tu as fait pour avancer avec cette plaie béante,
pour ne pas succomber aux méandres poisseux de cette abjection
où tu as connu l’opprobre sans jamais t’y résigner
où toujours, tu as refusé de céder à la férocité
Moi seulement je me tiens là, auprès de toi,
Pour te rappeler ton souhait
de préserver le sanctuaire qu’autour de toi tu t’es efforcée de bâtir
de ne pas céder à cette horreur, de ne pas te laisser engloutir par le poids du passé
que tu as su si majestueusement dépassé
C’est émouvant de te voir aujourd’hui aspirer à un autre avenir, aimer et désirer
Tu ne pleures pas mais tes larmes seraient d’or
Elles seraient la sève vive de toute l’humanité
La trace de ce qui fut, en même temps que celle de la beauté,
Par toi, jamais abandonnée

Poétique

Un mot est tombé du journal ce matin
Sur le bord de la table
Il fait des cabrioles
Saute dans mon café
Donne de la couleur à ce jour insolite


Il dépose au couteau
Un rayon de soleil
Sur un bout de pain durci
Il ouvre les volets
Sur des mondes oubliés
Qui m’éclatent au visage


Il me montre cette silhouette familière
A genoux parmi les plantes sauvages
Cueillant la pimprenelle
La violette des sous-bois
Les sourcils de Vénus
Le plantain corne de cerf


Donne tout son parfum à ce jour insolent
Rien n’arrête ce mot
Il court à perdre haleine
Vers la joie, la tristesse
Nostalgie éphémère
De tout ce temps qui coule
Comme une pluie d’avril


Donne de la consistance à ce jour insoluble
C’est un jour ordinaire
Où l’infime m’attire
Et où rien ne m’échappe
Seuls mes yeux entendent
Seules mes oreilles touchent
Seules mes mains veulent voir


Le silence de ce mot


Ce cri suspendu de ton âme


Poétique


Tac 22 h 00

Nous ne garderons ni la chair, ni les os, ni le sang, ni la peau, ni l’esprit.

Nous ne pourrons empêcher nos fragments de mémoire de s’enfuir, ni notre âme de disparaître du souvenir de ceux que nous avons chérit.

Mais nous ne subirons pas toujours la peur de l’incertitude et de la finitude de l’existence.

Dans les gouffres immenses, dans les ténèbres des profondeurs, nous enterrerons les masques de nos identités illusoires, nos fictives parures.

Nous échouerons peut-être à nous délaisser de cet héritage de certitudes, mais telle est la voie pour qui chercher à user de sa liberté.

Nous ne pourrons éviter les sentiments de faillir, ni nos cœurs de pleurer des flots de larmes endeuillées  et la mort de fleurir.

Mais nous ne pourrons pas non plus abattre l’amour, le rire et la joie de ces mêmes cœurs.

Ni éviter que l’insolence du vent nous caresse de ses rafales violentes, et que les montagnes nous enveloppent de cette paix sereine flottant dans les hauteurs de ce monde.

Puisque rien ne dure, nous poserons nos yeux perdus sur cette immensité vide de sens. Incapable de nous défaire du ciel insondable, nous regarderons cette obscure clarté qui tombe des étoiles.

Moi toujours à côté
Je n’entends que la mort
Elle dit je t’écoute
Moi j’écoute la mort
À côté elle dit
Je t’entends
Moi je dis
Écoute à côté
Entends la mort 

Quelqu’un mesure l’étendue 
Des sanglots entendus à l’aube
L’aube sanglote l’étendue
De la mesure du quelqu’un
Les sanglots eux mesurent
Ce quelqu’un étendu sur l’aube 


Mon nom est gris mon prénom est vide
Mon prénom gris vide mon nom à l’est
Mon nom grise le vide de mon prénom 

Le vent et le souffle logent hors des serres 
La peur contre–écrit
La peur serre mon souffle 
Je loge dans l’écrit du vent