L’usage du cri

J’étais passée sous silence
l’existence en-deça
comme fictionnelle
je n’étais pas l’héroïne de ma vie
j’étais un personnage secondaire
je n’étais pas pousse germée j’étais subterfuge
je ne faisais pas autorité sur ma propre vie
je n’étais pas cette voix affirmée
cette voie neuve par laquelle passer mes os durs
par où coulent mes rivières
mon nom n’avait pas d’importance
il n’en a pas davantage
aujourd’hui j’en ai plusieurs
désormais je me démultiplie
je me décuple
je mange mes blessures et ce qu’il en reste
de cicatriciel est à peine visible
j’ai retrouvé l’usage du cri mais j’en use
avec parcimonie
il suffit d’imaginer une gorge grande ouverte
d’où s’envolent toutes sortes de sons
et ce souffle qui me neige dans la bouche
s’enfuit pour mieux revenir
désormais je cherche le souffle de cet autre
qui court dans mes veines
souffle meneur et ductile qui me tire
vers l’avant

Au-delà d’ici

Orpheline
ni l’œillet, ni l’olivier
ni la rose rouge corolle
ni l’origan, ni l’odorante ombelle
ni les dieux omnipotents de l’Olympe
ni l’opéra opulent de la vie
aucun ne me console
depuis que tu es parti.

Transparente,
je suis devenue obsolète
je ne sais plus quoi dire
quoi faire d’original, de singulier
je n’avais pas d’autres horizons
que celui des montagnes bleutées
qui entourent notre maison
et depuis ton départ
elles m’emprisonnent.

Désœuvrée,
je ne suis qu’ennui et tristesse
et me sens tout à fait grotesque
de n’avoir jamais quitté la région
et le pays qui m’a vue naître
ma vie est devenue banale
sans aller, sans retour, sans contour
je suis mal fagotée, malhabile
mains nues et mal à l’aise
dans ma robe de laine.

Désormais
pour sortir de l’ornière
de cet univers opaque
de l’attente qui me consume
et lentement me somnole
je marcherai vers l’inconnu
résolument au-delà
et sans me retourner
je serai indisciplinée et rebelle
j’occasionnerai le mystère et l’occulte
j’opterai pour des onguents capiteux
des parfums envoûtants, des orgies d’opiacées
j’opérerai des onctions, des jonctions, des oxymores
je proclamerai des oraisons, des oracles
je chanterai des hymnes à l’envers
je disperserai aux oueds les ouragans de sable
j’ourdirai toiles et opuscules obscurs
j’ordonnerai l’onyx, l’obsidienne, la pierre de lune
autour des mes chevilles et de mes poignets
je dormirai sur des tapis soyeux brodés
d’ocre jaune et de terre de Sienne
je volerai en Afrique avec l’ortolan
avec le passereau j’irai jusqu’en Orient
je redonnerai la parole aux cailloux et aux pierres
j’ensorcellerai l’eau du torrent pour en faire du miel
je comprendrai la grammaire du temps
la voix des arbres, des fleurs et des bêtes
je dissiperai mes tourments à tout vent
je t’oublierai définitivement
et la vie reviendra
légère, souriante et belle
je serai à nouveau femme
à nouveau vivante.

Mistigri

Ce matin, en haut de l’escalier de la maison abandonnée,
J’ai trouvé un tas de poils
Qui pouvaient tout aussi bien être des plumes.
Par exemple, un vieux nid qui serait tombé du plafond.
« Regarde, Mattéo, un reste d’hiver ! »
Il a souri, est entré dans une autre pièce.
Je me suis approchée du petit tas et j’ai cru voir de minuscules cornes d’ivoire.
Des osselets, tout à droite du tas de poils.
J’ai suivi des yeux la ligne imaginaire des brisures d’ivoire jusqu’à la fin, tout à gauche.
De plus gros morceaux, un reste de mâchoire.
« Mattéo, Mattéo, c’est un chat ! »
Il est revenu en haut de l’escalier, m’a encore souri.
Est-ce que les chats ne se cachent pas pour mourir ?
J’ai contourné le petit tas et je suis moi aussi allée dans l’autre pièce.
En sortant de la maison, j’ai entendu un craquement.
Sous mon pied, le petit chat.

D’un côté, moi-même,
Rien que moi
Les ombres en reliefs
De l’enfance
Insulaire.
De l’autre,
La vie,
Rien que la vie
Donné à elle-même,
Dans sa réalité
Fragmentée
Et cabossée
En monoton.

Qui nous a donc retournés de la sorte, pour que quoique nous fassions,
tous nos gestes ne soient plus que séparations…

Rainer Maria Rilke

Je ne pourrais, jamais,
De mon enfance,
Concilier le son
Et les couleurs
Je ne pourrais, jamais
Imprégner du fin fond du ciel,
Dans cette immensité, innommable,
De cet existant
Sans cesse renouvelé depuis,
Chorégraphier les absences,
Les silences,
Matérialiser la beauté
(Re)fermer les gouffres d’inquiétudes
Entendre les étoiles
De mes nuits noires.
Ni guide du passé
Ni annales
De ces reliefs
Je ne pourrais, jamais
Consteller
Les ensorcelantes, surgissantes.
Déplacer
L’absence du monde
Théâtre du vide.

Désormais,
À la vie elle-même,
Je ne serai plus
Qu’émotion,
Saut lyrique,
Je volerai
Sans attaches,
Désormais
D’improvisations
Le néant,
Loin des fissures,
Dans l’écriture
Dans la grâce insolite
Dans ce silence présence-audible
Dans ce son
Continu
Libéré
Désormais
De ces accords retrouvés
Je ferai naître
Le non-être,
Je ferai naître
Le rivage
Du ciel,
Je remonterai
Les fleuves,
Et, dans les clairières
Intimes.
Et quelques plis.
Je serai vent.

Je n’ai pas un sous.
Ou si peu.
Je respire par l’antant de mes pieds, et je ne ronfle pas.
Ne pas rire, ne pas rire.
Je n’ose pas di.., je refuse de di… Ah ! non je n’ai pas faim.
Je n’aime pas la soupe, je n’aime pas les poireaux la cervelle et le merlan, surtout
lorsqu’il me regarde droit dans le blanc des dents avec ses yeux tous frits, verts pourri.
S’il vous plait ne prenez pas cet air embarrassé, je suis toute décomposée, il ne faut pas que je m’éparpille ce serait la fin.
Non je ne suis pas en colère, juste empêchée, je tourne le dos, ne montre que le derrière de ma tête et mes fesses.
Je ne dois pas faire un pas à l’extérieur de moi, mais plonger à l’intérieur et en sortir de l’autre côté par le dos, peut être par un interstice entre les omoplates.
Enfin il ne faut pas penser à ce qui va sortir et surtout par ou.
Je ne contrôle pas ca encore très bien, et parfois…
Non ca ne fait pas mal.

Tu es tempête

L’appartement était dans l’attente de ton arrivée
La chaleur du feu dans le foyer irradiait jusqu’à la chambre
Ma chambre qui n’attendait que toi.
Tu étais là, face à moi
Et tout commença.
Tu es la tempête dans ce corps-texte
Qui frappe avec force l’esprit
Tu m’as dit que tu avais toi aussi hâte de me retrouver.
Tu es cet éclair dans le ciel obscurci de cette nuit
Qui électrise mes pensées
Des frissons avaient envahi tout mon corps, qui ne m’appartenait plus.
Tu m’as saisie et j’ai longuement consenti.
Tu es la foudre, brusque et sonore
Qui claque sur la surface de mon être en transe
Tu es cette lumière dans mon obscure chambre
Qui entre, filaire, dans mon lit à couvert
Tu es la flamme
Qui lentement lèche les parois de mes cuisses ouvertes à toi
Tu es cet embrasement
Qui secoue l’horizon de nos chairs
Tu es la fournaise dans nos ébats
Qui vomit ses tourbillons de feu, geyser ruisselant sur nos peaux
Tu es cette accalmie, l’instant suspendu
Qui s’abat sur mon corps-cyclone
Tu es l’œil de la tempête
Qui dès le réveil se pose sur moi
Tu étais pressée contre moi, dans ce lit enfin repu d’amour,
Les premiers rayons du soleil pénétraient la chambre.

Maintenant tu es morte.
Tu es morte depuis longtemps, une quinzaine d’année aujourd’hui.

Je me souviens de l’odeur du pain dans la cuisine, la lumière claire du matin par la fenêtre qui laisse une trace sur la table où je prends mon petit-déjeuner. Des tartines beurrées sur le pain que tu venais de malaxer, laisser reposer, enfourner. Tu me proposais des histoires, des jeux et des jouets à profusion, il y en avait partout, il n’y avait aucune place à l’ennui. Des petits animaux à qui j’inventais famille et vie communautaire. Mes histoires envahissaient la table de la cuisine, les animaux se construisaient des cabanes avec des cailloux, des petits bouts de bois, des boites à chaussures que tu me donnaient ; tu mettais ton grain de sel dans mes histoires d’animaux, le pain cuisait à côté de nous. La lumière descendait.
Tu m’emmenais voir des dessins animés au cinéma, tu m’emmenais au parc, à la médiathèque à côté de ta maison, dans la petite rue pavée du centre-ville de la ville ordinaire où tu habitais et où j’habitais aussi. Tu m’emmenais dans ton monde à la lisière de celui des adultes, tu jouais des fois plus que moi, tu y croyais des fois plus que moi ; je ne pouvais pas grandir.

Les animaux et leurs maisons, leur école et leur hôpital, leurs éclats et leurs opacités restaient en place plusieurs jours, les adultes faisaient leur vie autour, tu faisais barrage pour laisser les animaux et mes histoires faire leur vie. Tu faisais barrage pour être de mon côté de la lisière, j’adorais ça. Tu m’inventais des histoires, je t’en écrivais dès que j’ai su écrire, je t’en ai dessiné dès que j’ai su tenir un crayon dans mes doigts jeunes et dodus.
Tu me racontais des blagues, des contes et bouts de ta vie, ça durait plusieurs jours, on sautait d’idées et d’aventures ensemble. Tu rajoutais des animaux et des cabanes, tu y croyais des fois plus que moi ; je ne pouvais pas grandir.

Maintenant tu es morte et maintenant je sais. Je sais que tu as utilisé le fait que j’étais enfant pour faire sur moi et sur mon corps des attouchements sexuels. Maintenant tu es morte et vraiment, heureusement, car toi vivante, mamie, et moi adulte, j’aurais empêché chaque enfant de ma connaissance de rester seul avec toi ; j’aurais expliqué à chaque personne ce que tu m’as attouché, ce que ça produit sur moi, ton inceste et le silence, ce que ça produit de haine de moi, j’aurais expliqué méticuleusement avec des arguments et des sources scientifiques avec des exemples tirés de notre relation, relation pourrie-moisie, aigreur-colère, tes histoires ne te sauveront pas. J’aurais hurlé à chaque adulte quand les mots se seraient échappés de moi, quand, épuisée, je ne pourrais que m’effondrer, pour espérer être crue et protéger. J’aurais écrit pour laisser des traces tangibles car les discussions se seraient dissoutes dans les souvenirs. J’aurais écrit des mails adressés, des romans anonymisées mais finalement pas tant, des textes à la colère lancinante. J’aurais milité dans des groupes de lutte contre les grands-mères qui attouchent les enfants qui inventent des histoires. J’aurais refusé de fêter quoi que ce soit en ta présence, j’aurais proposé mon numéro de téléphone et mon temps pour tous les enfants qui voudraient raconter des histoires qui leur seraient arrivées. J’aurais fait un grand feu pour les animaux, les cabanes et les litres et les litres de souvenirs, j’aurais demandé ton argent pour payer mes séance de psy, j’aurais demandé des excuses. J’aurais sûrement été injuste, ça aurait été délicieux.

A la place, tu es morte et je rassemble, péniblement et consciencieusement, les morceaux de moi-même éparpillés dans les tristesses floues et les colères lancinantes.

Fleur

Dans la salle d’accouchement
Tout le monde a vu naître le bébé
Mais qui a vu naître la mère ?

Comme fleur qui éclot, offerte
Blast d’une déflagration inobservable
Elle a éclaté, s’est ouverte
Fragmentée

Bourgeon compact
Elle s’est fendue en pétales innombrables
Les morceaux de son corps
Et de son âme
Que reste-t-il de la femme ?

Dans la salle d’accouchement
Tout le monde a vu naître le bébé
Mais qui a vu naître la mère ?
Dans un fracas silencieux

Avènement définitif et insondable
Dans l’obscurité de son ventre
Soudain vide

Soudain, au–dehors
La vie

Tes Converse noires affichaient sur le côté une pastille colorée nous laissant croire qu’un coucher de soleil pouvait naître et mourir sur la zone du péroné dans un mouvement perpétuel de l’image fixe avec un quintil de bandes allant du orange au vert pâle.
Savais-tu que cet hommage à Paul Klee reprenait en légèrement plus vif les couleurs de ton visage à peine rosé et de tes cheveux paille et ses mèches vertes délavées ?
Ton visage offrait cet aspect négligé du linge trop passé à la machine et nous disait autre chose. Il rêvait d’un ailleurs cet ailleurs punaisé sur tes chaussures, un endroit sans ciel bleu trop exposé à la vilenie humaine mais un ciel agencé exactement par une seule loi : celle du bonheur absolu soumis à l’unique règle de ces quatre couleurs délavées qu’aucun texte juridique aucun amendement aucun tribunal ne peut contraindre.
Un trouble subsiste pourtant, ton pantalon et ta veste en jean du même bleu que tes chaussures et ton visage combattent. Ce corps maladroit n’est pas celui de la contradiction mais celui d’un combat permanent entre le monde et nos rêves. Changer le monde avant qu’il nous change crie cette jeune fille déjà partie sur son skate.

Avant pour méditer on avait le feu de cheminée maintenant on a le hall de gare , le regard perdu dans une publicité animée pour livre d’un général d’armée, les doigts crispés sur le téléphone, cette plaie de lumière.

Le poids des feuilles mortes. Le poids des larmes.
Le poids dans la tête. La masse dans le corps.
Pesanteur jamais abolie.
Elle gravite, pas lourde, mais chargée.
Le poids des mots.
Peser ; mesurer ; balancer.
Choisir les bons.
Elle ne fait pas le poids.
Elle s’abandonne à la légèreté.
Elle n’oublie pas.
Le poids du ciel. La densité du soleil.
La chaleur des corps.
Le poids des doigts dans la peau.
Les mains lourdes de caresses.
Le poids des sourires.
Le poids des souvenirs.