Je suis passé par les jeux
Le jardin, les écrans
Une série de pièces en plastique
La préhistoire se narre différemment

Je souhaite continuer d’apprendre
Rien ne se passe comme prévu
Certains mails ont plus de 20 ans
Les lumières basses n’ont pas changé
Je suis l’auteur du paysage
J’ai dédoublé mon esprit
Face à moi il y a des listes
Des collages sur des écrans géants
Aujourd’hui je théorise

Les gens passent et disparaissent
On a inventé des mots
Les odeurs, là, ne sont plus les mêmes
Je vois des formes juxtaposées
Des couleurs devenir pastels

Nous sommes les premiers surpris
J’ai tatoué un T-Rex sur mon bras
Un bouquet de lavande
J’étais une partie de la ville
Dans la nuit un feu crépite
De nouvelles tours se dressent
Le paysage décline
La sueur coule sur mon visage
Un tas de messages s’accumule
Mes jambes vacillent sous le soleil

Un avion est posé sur la plage
Je vois cette ville abandonnée
Les souvenirs se pixelisent
Elles n’ont plus peur désormais
Je suis devenu cette image

J’ai été une force de la nature, à me battre contre les vents intérieurs des croyances ancrées, des croyances sur le monde, des suppositions sur les croyances des autres, des fantômes de ma terre originelle. Je me suis épuisée à visiter chacun de mes gênes, pour y déceler les informations transmises de générations en générations, les fausses idées construites par mes voix, par mes expériences. J’ai été minutieuse dans ce travail ; bien sûr, j’ai dû en inventer quelques-unes, parfois extrapoler. Mon attachement aux traditions, comme des pulsions viscérales inexplicables, me tenait ; je devais m’en libérer. Je suis devenue suspicieuse et méfiante de toute croyance, attachement à une tradition, à une terre : qu’est-ce qu’elle manipule chez ce pauvre pantin de lui-même, qui ignore même qu’il est agi par des forces incontrôlées ? Mon besoin de comprendre s’est transformé en désir de tout expliquer. Je vis à présent dans un espace qui n’est pas le vôtres, pas le mien non plus, qui est indéfini et inaccessible. Je suis devenue distante. J’ai trouvé un refuge très loin d’ici. J’ai pu observer ce globe et je m’en suis détachée. Je suis devenue une conscience éthérée qui ne peut ni vivre dans le monde matériel, ni partager ses pensées solitaires et lointaines. En devenant lucide, je suis entrée dans le rien dans lequel on est quand on ne vit pas.

Texte écrit avec le souvenir d’un poème de Danielle Collobert issu du recueil « Meurtre »

La première fois que j’ai rencontré la pâte, je ne l’ai pas reconnue, poussière filante entre mes doigts. Il fallut attendre encore un peu pour que l’humidité tant convoitée fasse son apparition. Parfois la pâte consistait en une boule si dense et si minuscule qu’on ne pouvait la travailler qu’entre les pulpes du pouce et du majeur, créant patiemment la forme entre les doigts, traçant de l’ongle des motifs délicats et complexes. Parfois la pâte envahissait la main, collante, suintante d’humidité, impossible à décoller des doigts, impossible à mettre en forme. La seule solution consistait alors à grimper en haute de la colline par jour de grand vent et à se tenir debout les bras écartés et tendus, les doigts des mains empâtées écartés au maximum et à attendre là, le temps nécessaire, que le vent fasse son œuvre et sèche à son rythme la pâte collante suintante jusqu’à ce quelle forme une croûte couleur brique pétrifiant doucement les doigts. Le temps venu, il suffisait alors de plier d’un seul coup tous les doigts pour que la gangue redevienne poussière. Parfois, la pâte travaillée se détachait de nos doigts et, devant nos yeux émerveillés, se mettait à gonfler drue emplissant la pièce se mouvant, se métamorphosant sous nos yeux comme le Golem des histoires anciennes, les beautés étranges se succédaient sous notre regard attentif jusqu’à ce que cela se termine comme toujours. Poussière. Souvent tes mains restaient désespérément sèches, vides de matière, alors tu te mettais à bouger les bras, les mains, les doigts en tous sens, t’agitant sans cesse pour rester en mouvement, pour rester en vie. Attendant le retour de la pâte dense, la pâte collante, la pâte gonflée, la pâte plate, la pâte soyeuse, la pâte crayeuse, la pâte soupe, la pâte marigot, la pâte aérienne, la pâte qui sera là à ce moment-là.

Culbute de mots sous les crânes

UN être

Voix et grain en carte de visite

Ma voix qui visite tous tes grains,

Le grain de ta voix qui me rend visite 

DEUX êtres 

Nous visitons nos voix

Cachés sous nos grains

DES êtres 

Nos fantômes gravent les existences

Mes existences, j y grave des fantômes 

Nous gravons notre existence sous le regard de nos fantômes

Fantômes gravés 

Tranquille existence

La voix des fantômes visitent nos existences

Léger grain 

Avaler la nuit

J’ai été l’enfant derrière les draps, la tempe tendue à rompre, balle à linge et doudou coton. Plate, écrasée, derrière les pinces à linge, j’ai connu l’eau, goutte à goutte, creux de siphon, lampées.

Je suis devenue pâle, et puis teintures par couches, un brin pigment, une doublure ouatée – gonflée la toile entre deux épaisseurs. J’ai pris forme sous mes propres doigts, je me suis accouturée.

Seule, derrière des trames opaques, seule dans la maison du cri perdu, je marchais à pas de louve, cachette et silences.

Pour que le soleil pointe.

Me voici déferlante, voix qui porte au-delà des saisons, je suis poudre d’orage, soufflée à vos visages.

Je ne sais pas déchirer la nuit, je l’avale et la digère, m’en rapièce un manteau, ouvre les pans, laisse passer la lumière.

Désirs suspendus

______ j’aimerais qu’on
écrive______ ensemble
sur ce qui nous arrive

on a cherché
un temps
à être Lou
t’écrire deux-trois choses
de ma journée __animait
un dialogue virtuel
avec palpitation j’écrivais
______________au creux
____________ des lèvres
ma langue défroissant
l’inconnu de tes plis
______ nous frissonnions

Je pensais
désirais Lou
cette______ pou-asse
________indissoluble

qui fit bouillir
ta fiévreuse fatigue
nos corps fluides
__________________cette chose
du corps qui colle
à la peau
visse dans la chair
sécrétions charnelles

nous nous entoilions
de petits fils poisseux
ta main aimantée
à mon ventre
____________battant
nous voilà
sans mots
désormais

l’ombre fantomatique
de nos caresses voile
nos larmes sèches
écris moi __________dis moi
comment tiennent les oiseaux
blancs sur le fleuve 

il y a notre Lou
deviendrons-nous
duo
____________dis oui
____ensemble
il y a ______pourquoi pas 
Tender is the Night

la main gauche
de nos nuits
recueille à présent
ta chute________ fluctue
mes attentes
nos déplorations

est-ce là le travail
______de l’espoir 
me déposer ____en toi

s’envoyer des notes
de lecture comme
des cartes postales

__ _aucune évidence
nous étions
nous ne sommes plus
vraiment

mon Lou_ _ ma Lou
tenace_____ persiste
il y a__encore _ tant

J’étais plaine incendiée de soif, djebel enrobé de ciel.
Je suis tranchée boueuse gorgée de peur, ciel furieux que les hommes déchirent.

J’étais chasseur le meilleur de ma tribu, berger paisible qui s’en remet aux écritures.
Je suis corps instrument de guerre, chair qui a mal qui a froid, corps qui ne compte pas.

J’étais assez.
Assez fort. Assez jeune. Assez courageux.
Assez français pour en mourir.
Je suis trop.
Trop africain trop arabe trop musulman.
Trop étrange pour être français.

J’étais le tirailleur, le combattant, le soldat.
Je suis le fils du fils, la mémoire fragile, la parole pudique. Qui parle bas, qui parle faible, qui
parle maladroit. Qui parle quand même. Qui dit je suis le Français africain, le Français arabe,
le Français musulman. Qui dit ce que j’étais je le resterai, ce que je suis je veux l’être aussi.

Le ciel laiteux en bord de mer,
le froid pénétrant jusque sous la peau,
une étendue de sable sur lequel
de rares personnes
emmitouflées
marchent à contre-courant
du vent.
Un chien blanc, fox terrier,
les précède.
Ils baissent tous la tête.
Moi aussi.
C’était l’hiver juste avant.

Etincelles de soleil,
ils sont presque nus,
le sable se recouvre de ces corps étendus,
odeur de crème solaire, de beignets gras.
Un chien blanc cherche
l’ombre
inefficace d’un parasol
coloré,
sur lequel une marque de boisson
trop sucrée
apparaît inscrite
en lettres penchées.

Je me lève,
cours vers l’eau,
y trempe les pieds,
nage quelques mouvements
de brasse,
marche
sur le sable encore mouillé, puis sec, puis brûlant.
Je cherche des yeux le paréo qui est le mien,
mon corps désorienté par le courant et par la foule
d’un 14 juillet.

Etre un corps fantôme et visiter sa propre existence
visiter les êtres autour
visiter le Réel
fantomatique
être sans consistance
sans contour
sans visite
être son propre visiteur
dans son propre viseur
être son propre fantôme
se hanter soi même
être brume et brouillard

se dissoudre
se débattre
chercher le grain qui résiste à la désagrégation
le grain de la voix
le grain des corps
corps de sable ou de papier
voie de choix, viseur de soi
être ver et souffle
se rabibocher soi-même
être un corps de voix
voix de sable ou de papier
et fabriquer un machine bien huilée autour des grains de soi

Je suis devenue

J’ai été belvédère face au paysage sans jamais me perdre
je suis devenue vertige à quatre pattes sur la roche effritée
j’ai été souffle de suffisance jusqu’au cime sans jamais chuter
je suis devenue rugueuse|lancéolée jusqu’aux racines|tentacules
j’ai été lisière d’arbres centenaires sans oser les embrasser
je suis devenue épaisseur|strate muscinale|feuilles desquamées
j’ai été passante de l’autre rive croyant connaître celle d’où je venais
je suis devenue truite|arc en ciel|fusiforme en zone humide
j’ai été romantique falsifiant la nature de miroir et d’état d’âme
je suis devenue rampante|je mange les orties|je lèche les mues.