Le cœur tordu

Tu voudrais fuir
dans la neutralité la plus totale
des espaces noirs ou blancs ou rien en s’est encore passé
Retrouver ou ne rien retrouver
Exactement là se trouve l’ambivalence ambiguë
Tout effacer pour voir recommencer
une infime probabilité
d’attente de vie de passé retenti ressenti dépéri
Explorer un gouffre qui n’a pas d’odeur
Tous les souvenirs encerclés dans un filet
sont mélangés et je ne sais comment déjà
la chance et le hasard, toutes les corrélations
c’est une foire en tourbillon de visages et de cris
des couleurs diluées qui décortiquent
un cœur, nos cœurs, le cœur, tordu.

Parce que les cigarettes me fatiguent
Parce que nos frères nous trahissent
Parce qu’on décide de s’enfermer
Parce qu’on ne sait pas ce qui est le mieux
Parce qu’on voudrait ne plus seulement imaginer
Parce que tout me traverse
Parce que je m’enthousiasme et m’émeut dès que je le peux
Parce que c’est l’inconnu
Parce que je ne me sens comblée que quand je suis dans la mer
Parce que Papa et Maman sont de plus en plus loin
Parce que je suis la méchante, c’est comme ça
Parce que je suis une petite fille
Parce que je suis une grande reine
Parce que je propage la lumière et la joie
Parce que j’aurai toujours la tristesse au fond de moi
Parce que je bois trop
Parce que tout le monde boit tout le temps.

Les paniers ont effleuré nos bagues
Les greniers se sont vidés sur nos têtes
Les vidéos ont inventé des seconds rôles


je t’aime dans la tristesse du cœur et la morsure du chien que tu soignes
je t’aime dans les après-midis qui s’embrassent à regarder la lumière sur les murs
je t’aime dans la musique et les feux rouges des grandes allées que l’on connaît


Depuis je n’ai pratiquement rien mangé, une fleur de bourrache et du café.


Est ce qu’on est compagnons?
Est-ce-que tu m’accompagnes ?
Es-tu accompagné ?
Jusqu’où veux-tu m’accompagner ?
Est-ce-qu’on aurait pu vivre à la campagne ?
Et en rester là ? Est ce que tu te sens « là », là où tu es ?
Est ce qu’à l’intérieur de toi c’est encore la campagne ?
Est ce que je serai ta compagnonne ?

J’allais, épaules voûtées, m’appliquant à faire table rase des agapes et bonheurs d’autrefois, des paysages de l’enfance. Repasser, défroisser, doucement lisser la nappe blanche sous ma paume pour faire des miettes un petit tas.
Je mâchouillais des humeurs malsaines, je griffonnais des mots sans queue ni tête et j’absorbais des peurs à vomir, sans les rendre, des angoisses sans fondement. Naissait et périssait l’espoir, en vain et dans un même élan, quand s’additionnaient les doutes sur les baisers reçus et la duplicité à lire sur les bouches. Bonne élève, je m’appliquais à taire le meilleur et le pire. Tout et n’importe quoi, je le gardais pour moi ordonnant les trois temps d’une valse muette, une chanson triste qui me venait en tête, où seuls les grains de poussière tournoyaient dedans. J’étais petite, j’étais farouche.
Le monde tremblait sournoisement. Il écrivait l’histoire sans fin du temps qui passe, du temps qui blesse. Il écrivait le livre de l’éternel recommencement. Je suis devenue vielle femme. Les rêves ont noyé les peines, les pages assoiffées d’encre ont bu toute l’eau des larmes, les tempêtes sont apaisées, le ciel d’orage se découvre, les arbres babillent avec le vent et les couleurs sont plus intenses. Les petits bonheurs m’enchantent et me consolent à présent.

Aux cimes des marronniers

En ce premier Instant
L’ Aube, le Couchant
N’existent plus.

À l’ heure où tu t’Endors
En ton cœur Ralenti…

Au mien qui bât Plus Fort ;
Inversement Proportionnel !

En cet Instant de Fer
Où mes vers malhabiles
Se mêlent, Psalmodiés,
À ceux que tu m’avais laissé.

En cet Instant de Feu
– Étrange, mes mains ne 
Tremblent pas –
J’y parsème
– Incertaine –
Mes expirations.

Elles ravivent
La Matière
Qui s’était Embrasée…
Elles nous Embrasseront.

Mais je sais bien
Pourtant
– Que lâche ou Prisonnière-
Je garderai secrets
Ces Amoncellements!

En cet Instant Perché
Au bord de l’Iréel,
Nos pulsations Liées
Frôlent jusqu’à tes lèvres;
Tes yeux Abandonnés;

De Gainsbourg à Cendrars;
De Cendrars à Ferré…

En cet instant Précis,
Je me sens Expulsée,
Par-delà les fenêtres,
Aux Cimes des Marronniers…

En ce premier Instant
Nos veines en Kilomètres
– Imprudentes-
Se souviennent.

Comment les honorer?

Écrire sans consignes
une nuit sans sommeil
allongé sans forme
dans un lit sans beaux draps

On écrira
au début sans consignes
sans qu’on signe à la fin
on écrira

Des jeux de mots à la con
qu’on écrira
dans la marge du supplément

On massera perplexe
son cuir ex–chevelu
puis on poussera 
le pouce et l’index
au creux des yeux 
entre les deux
la base du nez
équilibrer la tension
attention de se foutre 
du tiers et du quart
le doigt dans l’œil
jusqu’à Ostende  

Le goût de rien

Prendre la moitié de quelque chose, réserver.
Verser dans la cocotte un tiers de n’importe quoi, ébouillanter, laisser frémir. Puis, saisissez ce que vous voudrez, à feu vif.
Dans le mixer verser quand même un soupir, une larme et un zeste de néant, pas plus.
Veillez à recueillir le fumet de ce qui cuit, et écumez avec une passoire, je sait que ce n’est pas facile mais vous devriez y arriver avec une boite à odeurs ou un sac en plastic. Apres avoir baissé les feux, saisissez vous enfin de tout un tas de truc, pour les ajouter à cette chose qui patiente depuis déjà un moment, calmement certes mais qui attends et se fane. Alors tout un tas de trucs, entendons nous bien, ca n’est pas n’importe quoi, enfin faites attention à la cuisson quand même, blanchir n’est pas bouillir.
Donc rajouter trois cuillérée à soupe de vide, deux pincées d’absence, et un peu de sueur
de la veille, ce qui est bon est toujours un petit peu dégoutant.


Maintenant concentrez vous, éteignez tous les feux, vous pouvez rajouter le fumet au dessus de la cocotte ou vous aurez disposé le contenu du mixer et la chose assaisonnée apprêtée, qui attends de vous être présentée.
C’est le moment de goûter, le meilleur moment.
Vous me direz : « oui, le gout des larmes et de la sueur la belle affaire », ou bien « circulez il n’y a rien a voir ». Finalement je ne sais pas je n’ai pas d’avis là dessus, c’est une cuisine maigre sans matière et sans matière grasse, mais le goût devrait y être.

Le goût du rien.

Mes mains pleines de rien

Tu me dis : n’apporte rien !

C’est impossible, rien.

Oh ! Même trois fois rien

C’est déjà quelque chose.

Tu vas encore râler.

Que faire de tes riens ?

Tu es libre

Tu en mets sur la table

Sur un mur du métro

Sur la casquette d’un flic

C’est pas compliqué

Et ça peut faire plaisir !

Tu ne regretteras rien,

Rien des jours qui trépassent,Rien de mes mains pleines de riens.

dire quoi

on invente des trucs toujours on invente des trucs avec la langue
on dit ce que personne ne dit on ne nomme pas on énonce et sous la langue se cache quelque chose que chacun doit deviner toi aussi tu peux c’est facile c’est ce truc sur le bout de la langue
il y a la syntaxe, l’art et la manière, la façon de dire, la grammaire du si peu qu’il passe entre les dents, ne
se laisse pas attraper, ce que l’on chope c’est la chance de pouvoir dire : ça
ce qu’on ne sait pas dire on le montre avec sa main ou ses doigts que l’on étale comme ceci ou cela
on signe et ça veut tout dire – ou rien
on écoute bien ce que l’on entend d’abord on pousse l’oreille comme on pousse l’œil pour entendre
l’invisible
cette chose dont on ne savait rien jusqu’alors se dévoile : le mot le premier celui-ci précisément ça y est il se laisse attraper au lasso de la bouche ça y est tu l’as c’est ici tu n’as plus qu’à
le langage c’est ça tu vois un genre de piège à mots c’est affaire de son de modulation de tessiture c’est ça et aussi autre chose
ce qu’on a on le garde pour soi puis on le partage et il n’y a aucun danger à dire ce qui doit être dit écoute bien c’est exactement ça

Rien du tout (au JT)

Mesdames et Messieurs, bonsoir, voici les titres de l’actualité de ce jour comme d’un autre.
Le coup d’envoi a été donné hier en grandes pompes de ce que nous attendions tous : pas grand chose.
Ses amis le considéraient comme tel et pour ses ennemis c’était tout l’inverse.

Nous nous rendrons dans la plus petite île du monde qui caresse son espoir d’on ne sait quoi. Nous reviendrons sur ce qui s’est passé hier mais que tout le monde a déjà oublié.
Nous parlerons du maintien dans leurs fonctions des personnels qui s’apparentent à personne.
A cela s’ajoutera ce que l’on pensait impossible : ceci. Il s’avère que c’était aussi inespéré qu’inattendu.

Nous nous assurerons que les populations sont bien là et qu’elles ressemblent bien à ça.
Un phénomène climatique sans précédent et imprévisible est survenu ailleurs.
L’annonce des résultats sportifs ne s’est pas fait attendre, aucune, qui couronne dix ans de néant.
Le gène de la digestion rapide a été isolé, on l’a identifié, il est ici-bas, quelque part.
Nous envisageons ce qui semble être le fait le plus important de l’année : rien.

A l’heure d’hier mais à la date du jour, nous assisterons au levé de rideau sur ce fait marquant et absolument quelconque qui rend tout le monde amnésique et que nous avons omis de nommer parce que nous ne rappelons plus ce dont il s’agissait.

C’est maintenant la fin de ce journal. Nous vous donnons rendez-vous jamais.