Entendez ce cri silencieux

Parce que nous avons tourné le dos aux mythes
Parce que nous préférons ignorer ce que la folie a à nous dire
Parce que nous érigeons de nouveau des idoles
Parce que les furieux dirigent le monde
Parce que leurs rêves d’immortalité transcendent les foules
Parce que la horde se ravive


Je voudrais me couper de tous ces discours de haine
Ne plus entendre le brouhaha, les monologues
Et les blablas sans sens
qui pervertissent la langue, sans cesse et sans honte
Je voudrais être
Hors de portée, hors d’atteinte
Ne plus être entamée que par la beauté des choses,
Sons et lumières, odeurs et délices manifestes


Je voudrais partir,
Partir loin
Loin de l’endroit qui m’a vu naître
N’être plus rien
Rien que ce que je choisirais
Image nouvelle et sans reflet


Me tenir, toujours, à la lisière


Parce que la poésie m’appelle
Parce que les mots me sont doux
Parce que la lumière est mon guide
Parce que l’Amour est premier
Parce que la mort arrivera
Parce qu’il est temps d’en profiter
Aimer
Respirer
S’attarder
Tendre
La main
encore un baiser…

Tu t’assiéras sur la chaise, la peur au ventre, les mains tremblantes. Tu l’auras redouté ce moment autant que tu l’auras attendu. Tu seras là. Tu seras face à toi plus que jamais. Il sera temps. Temps de se lancer sur la piste, de remonter la trace de ce qui t’aura façonné et qui t’aura rempli de cet embarras, de cet empêchement dont tu auras rêvé, tant de fois, de t’affranchir.
Tu te souviendras que des femmes et des hommes ont donné leur vie pour des valeurs et que d’autres continuent de mourir pour leurs idées. Ce sera à ton tour de faire preuve d’un peu de courage, d’affronter cet être intérieur. Pourquoi, d’ailleurs, ça te fera si peur ? Qu’est ce que tu redouteras de découvrir ? Tu iras simplement t’asseoir dans un fauteuil et tu laisseras les mots
faire, ils s’associeront entre eux, tels les mailles d’un ouvrage qui se tissera sous tes yeux. Tu dérouleras l’une après l’autre les choses de la vie, les grands évènements comme les détails infimes où se seront cachés peut-être ce qu’il y a de plus précieux. Telle une orfèvre, tu transformeras la matière en histoire, tu feras ressortir ce qu’il y a de plus lumineux. Tu laisseras tomber le brillant, les paillettes et le clinquant pour ne garder que le beau, ce qui pour toi sera essentiel et inestimable, là où jusqu’à maintenant tu essayais sans cesse de monnayer ton désir contre tant d’objets condamnés à l’obsolescence.

Tu exploreras ton histoire, celle des autres aussi. De ta famille d’abord, de tous ces mots qui t’auront précédée, vue naître, accompagnée, y compris ceux qui n’auront pas été prononcés et que pourtant, tu aurais aimé entendre, parce qu’ils auraient été une ressource, une aide, une épaule où tu te serais lovée les jours gris sombres. Tu rejoindras la lumière, petit à petit, pas après pas mais cela ne se fera pas sans épreuve ni concession. Tu traverseras des nuits blanches par leur obscurité, des matins d’angoisse où l’aube n’aura que la teinte fade d’une sempiternelle itération – jours désincarnés -, des semaines de repli où tu te répéteras, litanie insatiable, à quoi bon. Tu réaliseras finalement ta propre odyssée, chemin entremêlé de joies, de tristesses, d’amour et de haine, d’acceptation ou de révolte et de solitude aussi, beaucoup de solitude, que tu finiras par aimer, avant d’enfin rencontrer celles et ceux avec qui tu choisiras de poursuivre. Tu pourras alors partager, la peine et l’allégresse, sans jamais importuner, sans craindre d’en faire trop ou pas assez. Tu te détacheras de ceux qui tenteront de te happer, de réveiller chez toi je ne sais quelle peur, quelle haine primitive et primate parce que tu sauras qu’en toi aussi, persiste cet étrange étranger. Tu entendras ta langue, ses pleins et ses déliés, les mots desquels sans crainte tu te pareras pour te présenter au monde telle que tu seras, sans cesse, en train de te réinventer. Tu seras une parmi d’autres, avertie que cela n’est rien et tout à la fois.

Prends garde !

Quand monte l’éclipse au cerveau,

Que la lune gibbeuse t’éclabousse

et boit avec toi, un verre, encore un verre

Prends garde à l’écorce de tes rêves nocturnes qui se craquellent,

Aux mornes matins blancs qui poussent à enfiler les souliers rouges,

Prends garde aux ombres en sueur qui te frôlent, aux bouches affamées qui voudraient manger dans la paume des mains, dans le creux des reins, tout au bout des seins,

À l’amère et âpre goût de rancœur, gravelle qui tâche au fond du verre,

Prends garde aux mages parisiens qui choisissent les élues à la courbure de leurs hanches, à la pureté de leur robe légère,

Prends garde à tes mots qui éclatent et roulent sur le plancher, aux rires qui résonnent comme des chiens hurlants dans la nuit, à tes bras qui tentent de reprendre les rennes en vain…

Oui – Prends garde.

Un job à temps plein de te faire disparaitre

te revoilà
mon tendre
mon cher creux
au fond du ventre
.
toujours je te retrouve
tu es toujours là
toi
au moins
.
nuit ou jour
je ne sais plus
petites heures incertaines
c’est le déni de ton absence qui me tient éveillée
.
impossible de me dire
que je t’ai perdu à jamais
je ne dormirai plus
trop peur de te retrouver dans mes rêves
et que tu ne sois plus là
à mon réveil
.
une telle brutalité
avant déjeuner
c’est inhumain

le voilà

ce cher
ce tendre
ce précieux
creux du manque
au fond de mon ventre
.
il n’y a plus que moi maintenant
je suis bien obligée de le nourrir
et puis avant ça
de le sentir
reconnaitre son existence
.

car tu es bel et bien
partie

.
tu ne seras plus là pour me sauver
pour me sermonner
me protéger de moi-même
de mes folies de noctambule
.
je peux faire l’école buissonnière
de notre amour
une chose pour laquelle
tu ne m’en voudras pas
.
après tout
l’oubli
ça se travaille
c’est un job à temps plein
de te faire disparaitre
lentement
t’arracher
à mon corps
.

je crois que ça s’appelle
faire table rase
tabula rasa
voilà mon seul projet
.
une fois vide
et blanche
comme la page
inscrire
sur ma peau
des marques
.
d’autres marques que les tiennes
d’autres cicatrices
avec d’autres encres
.
laisser une trace quelque part
pour la douleur
pour conjurer l’oubli
.
mon corps
cette page blanche
à recouvrir
d’autres mots que les tiens
une autre peau

La pièce du fond

La pièce du fond
C’est une pièce. Pas ronde avec deux faces. Non, une pièce du fond.
La pièce du fond. La seule.
Elle garde ses secrets dans l’armoire rouge, celle qui voit et entend tout.
Elle est minuscule mais bien remplie. Pas l’armoire, non. La pièce.

C’est un lit d’enfant. Très haut mais sans barreau.
Il est vert, selon les jours. Il devient jaune ou bleu avec le temps.
Des bateaux métalliques voguent sur les côtés.
Des mouettes les suivent.
Le lit a trouvé sa place dans la pièce du fond.
Aucun bruit aujourd’hui.
À côté du lit, la machine à tricoter s’est tue.

C’est un nid. Un pigeon couve ses œufs.
La femelle va le remplacer. Elle se lave dans la rigole.
Le nid est coincé entre les volets entrebâillés.
Personne n’approche. On évite d’effrayer les oiseaux.
On retient son souffle. La pièce du fond accueille dans l’ombre.

C’est un silence. Un silence incompris. Un rire silencieux et terrifié.
Il revient encore et encore. Personne ne tourne.Tout est réel. Et pourtant,
silence.
L’enfant a quitté son lit, il l’a aidé à sortir.
Ça commence à peine. Va savoir.
Trop calme pour que rien ne se passe.
C’est ainsi.

Apnée du soleil

il est question de ce qui grouille dedans de ce qui ne fait plus confiance aux doigts et à la bouche pour crier // il est question de sécheresse et d’obésité des sens de cœur massif d’artères fleuves et d’ardeurs accumulées // il est question de ce qui ne tient plus en place dans le ventre des bêtes dans le sexe des femmes et le cri des forêts // il est question de corps brûlants et d’apnée de soleil de perte du réel et de rage éternelle // il est question de ce qui rougit l’envers des peaux ce qui flamboie au fond des gorges ce qui griffe racle et dévale les parois et les tripes // il est question de ravalements et de débordements d’érosion et de sédiments de sécheresse et de noyade sous l’ourlet de la langue // il est question de ce qui hurle dans le fond des silences et de ce que retient la nuit 

Passage du monde

Tu y crois toi ?

à la solitude
Aux regards dans le vide
Aux murs froissés et arides
Aux odeurs de rien
A l’air sans chemin
Aux mains crispées du passé
Aux larmes sans pleur
Tu y crois toi –

aux faux semblants
Aux corps qui se couchent ensemble
Chacun de leur côté ils tremblent
D’avoir perdu un bout d’amour
D’avoir laissé une part de rêve
D’avoir perdu un bout de soi
D’avoir donné bien plus que rien
De compter le soir en secret les miettes
D’avoir perdu une partie de la conquête
Tu y crois toi –

aux injustices
La mort qui s’éclate dans les hospices
A faire croire qu’elle va venir
A ceux qui ne veulent pas guérir
Que l’on force à être des marionnettes
Au spectacle de la décadence
Quand une femme au rythme des coups danse
Quand un enfant est martyrisé
Sur les réseaux, à l’école, chez lui
Quant au lieu de s’aimer on se détruit
Tu y crois toi –

à la pauvreté
Ces corps comme la viande chez ton boucher
Des os, des os encore animés ….
Les peuples illettrés
Qui cousent tes vêtements
A la lueur d’une bougie
Le jour et la nuit …
A l’enfant qui se marie
Jeté dans le lit d’un homme
Qu’elle n’a même pas choisi.
Oui on vend encore des petits
Là où il n’y a pas d’alloc
Oui on tombe encore en cloque
Sans le savoir, sans le vouloir.

Tu y crois toi-
A l’indifférence des vivants

Aux regrets des morts
A la nature qui se défend
Contre l’homme et ses torts ?
Au besoin plus grand que l’envie
A la course contre l’humain
A la conquête du pouvoir
A l’abandon de la paix
A la mort de la civilisation ?

Aux non pudeurs
Aux scandales dérisoires?
On est aveuglé de beauté
On est sourd de l’instant
On est emprisonné dans le temps
On coule dans notre espace
On s’écroule dans la masse
Tu y crois-toi ? Dis-moi !

Je voue à vous

Je voue à vous
des caresses
semelles de vent
sur les traces du chemin
empreintes abandonnées
au passage d’un animal
sur le coeur de la forêt.
La cadence des pas
conte le temps du chemin
dans les parfums
de l’ombre du vent
je cherche
les traces de vous.
Je vous avoue
mon envie de vouloir
mon envie de tu
mon besoin de tourner
mes sens vers vous
sur les bosses de la vie.
Je t’avoue ce
que je te voue
l’essence de mon éveil
que toi aussi tu appelles
mon amour.

Parce que « nous » disparait sans un mot, sans même un fracas,
Dans l’indifférence grandiloquente de ton silence,
Fuis l’amour.


Parce que ta lâcheté tache ta chemise blanche,
Pour la maculer rouge sang
Fuis la maladie qui grandit.


Parce que la lune n’éclaire plus nos nuits
Lasse de nos insomnies et de nos distances,
Parce que tu te caches sous les draps,
Parce que tu as peur,
Fuis nos ébats.


Parce que le soleil ne réchauffe plus
Nos éveils arc en ciel, nos éclats de joie,
Comme nos coups bas
Fuis le jour qui se lève.


Parce que le temps est assassin
Ne pardonne pas le moindre faux pas,
Les battements de cils, les orages au loin,
Fuis nos premiers déclins.


Parce que ta voix n’a plus de sens
Que mes appels, mes mains tendues
Ne te suffisent plus
Fuis mes mots.


Parce que ma peau n’a plus de saveur
Que les parfums de nos souvenirs, lentement,
Se meurent
Fuis la quintessence de nos sens.


Parce qu’abandonner c’est plus facile,
« Parce que choisir c’est renoncer »,
Parce que superficiel c’est plus futile,
Fuis la vérité.


Parce que la lumière n’est pas toujours celle que l’on croit,
Celle que l’on croise dans la nuit,
Celle qui brille à vos côtés et qui luit,
Fuis l’ombre de nos pas.

Parce que m’aimer te semble un danger,
Parce que je lis, je pense, je danse,

Parce que je pleure, je ris, j’écris,
Parce que je joue, je jouis,
Chaotique, sur le fil de la vie
Fuis, ne te retourne pas.

Parce qu’au détour d’un couloir
Tu pourrais croiser, au hasard d’un soir,
Tes yeux chimères dans un miroir,
Parce que tu verrais ta conscience
Que tu traines en chien de faïence,
Fuis, ne te regarde pas.

C’est une maison.
Offerte à tous vents.

Sur le ciment, les cyprès viennent jeter leurs ombres tordues.

S’écrivent alors de longues lettres étranges silencieuses.

Qui en connaît le sens ?

Seuls les vieillards s’y invitent la nuit, ils s’allongent sur le gazon et retournent leurs paumes.

Cela fait bruire les feuilles.
Nul n’entend les histoires murmurées.

Les murs s’inclinent et les fenêtres disparaissent sur la pointe des pieds.
Les sangliers ne passent plus.

De la gouttière,
s’écoule une marée bleue.