L’attrape-rêves

Tu voudrais fuir
Au milieu de nulle part où tout est à construire,
Dans une lame de fond vers l’immensité,
Où l’âme de la vague me souffle recommencer.
Parce que la pluie est pluie et les oiseaux mouillés,
Parce que l’orage gronde sans trop savoir pourquoi,
Parce que labyrinthe est un mot difficile,
Parce que de ce dédale j’en ai perdu le fil.
Tu voudrais t’évaporer
Dans les rayons tout doux des soleils d’automne,
Dans les guimpes de brumes recouvrant la vallée,
Je voudrais saisir la première occasion
Pour m’éclipser : un départ imminent, a last minute travel,
les ailes d’un vent coulis, destination l’ailleurs,
Et pourquoi pas Le Cap,
Tu voudrais t’échapper, t’exiler
Bannir les prisons, les poisons et les grilles,
Les belles cages dorées d’un monde qui vacille,
Partir… avec un attrape-rêves,
Tu voudrais …
Attirer les plus beaux.

Si seulement se dissoudre

Tu coules dans la baignoire
une pierre dans chaque poche
tu imagines un lac profond sous l’émail
une eau glacée torpeur spéciale
un engourdissement des organes
une grande sieste un peu visqueuse
tenter le geste, se noyer


Parce que tu restes sur la berge alors qu’elle nage
Parce que le sable est coupant
Parce que la mer est toxique
Parce que tu as peur en fait
Parce qu’elle te montre un minéral hanté par le visage d’une autre
Parce que tu as seize ans


Tu marches dans la rue
la morsure froide d’une lame contre ta gorge
tranche net et disparait
la main n’appartient à personne
ton sang poisse le bitume sale
les voitures t’évitent avec politesse
tenter le geste, se reposer


Parce qu’elle t’embrasse seulement les soirs d’ivresse
Parce que la texture inouïe de sa langue
Parce que sa paume contre ta nuque son avidité soudaine
Parce que la nuit tombe plus tôt dans son oeil gauche
Parce que trop souvent il fait jour
Parce que son oeil gauche regarde ailleurs
Parce que tu as vingt ans


Tu bois un café en terrasse
ta tête pulvérisée par un objet lourd tombé du ciel
le trottoir constellé de confettis de cervelle
tu colles à la semelle des passants pressés
les relents moite de ton crâne polluent la ville
tenter le geste, s’anéantir


Parce qu’elle ne rentre plus beaucoup la nuit
Parce qu’elle sèche ses larmes dans la fourrure du chat
Parce que sa peau se recroqueville sous tes doigts
Parce qu’elle a croisé une inconnue à Franprix et l’a prise pour toi
Parce que le vide sans l’attrait du vertige
Parce que tu as vingt-sept ans


Un matin enfin tu peux tenter la dissolution sereine
(je te le souhaite)
Parce que tu as rêvé qu’elle rêvait de toi


Tu as l’âge parfait, alors

Je creuse en spirale
Accumule la terre aux épaules
Épanche les peines
Plonge les mains étanches
Perce


Parce que toujours elle pâlit
L’opacité m’enserre
Au large on crie plus grand
Parce qu’élimée, deviens ulcère


Tu crisses au vent, penche la nuque
Ongles rompus, colonne cousue
L’échappé au fond des pierres
Descente au creux de nous, prière


Parce que l’hiver, dormance,
pensées perçantes
Le fracas en vient à bout
Nouée aux cils, je retourne mes trames
Je déchire l’étoffe, m’y fonds


Parce qu’elle tremble sous sédiments
Mon ventre n’accueille plus
Parce qu’hurler recouvre la nuit
Parce que les constellations
m’ont accueillie
Parce qu’asséchèrent, parce qu’éblouie
Corps en névé, s’encrevasser


Mémoire qui penche, s’extirper du néant
Le gouffre aspire quelques bribes arrimées
Sublimation de mes solides
Le langage me passe au travers
Éther


Parce qu’au-delà du dicible, l’océan
Au creux du coude, ton adresse
Parce que le sol égratigné, tapis tiré
Parce que je suis l’ancêtre
Je suis la nuit


Creux creux, crève
Carrousel de litanies tordues
J’inspire l’atmosphère des sous-pentes
Je luis plus bas que les vers
Au creux de l’être terreux
Je bruisse en nuage

Traversée tectonique

Tu entreras dans la maison de ta mère
tu souffleras sur la bougie blanche
à pas filés tu monteras les marches de granit blanc
tu passeras ta paume sur le bois vert
tu pousseras la porte lourde


Le doigt aux lèvres tu souriras à la femme esquissée
tu retiendras les gonds, glissera sur les tommettes
repères dans le noir les angles du couloir
touche les murs, caresse les tranches des livres qui doublent la façade
contourne la lumière automatique


Ne te perds pas dans les chambres archives
avance encore
chante un murmure à tes oreilles
prends ta peine nouée aux larmes
frottes tes chaussettes au froid du sol
avance encore


Tu ne regarderas pas en arrière
n’écouteras pas le clapotis des routes
gouttes du lavabo, la salle de bain mal fermée
Tu oublieras tout ce qui te retient
Avance si tes jambes te portent


Enroule le foulard, disparaît entre ses mailles
deviens fantôme de l’enfance
tu regarderas devant, l’atelier
referma la porte avec précaution
que rien ne bruisse


Tord le torchon dans ta main droite
enroule ton poignet
franchis le seuil
Inspire
évite la latte qui grince sous la moquette cobalt


Contourne le lit d’un demi-siècle
agenouille-toi
écoute le rythme, battements
sors le bras de ta besace de peau
porte-toi


Guide-toi au rayonnement de la chaleur, aux tempes
trouve les mèches, l’angoisse froide au front

pose toute la surface, creux de tes mains
caresse le front endormi
prend la douleur


pars la jeter aux braises
qu’elles vivent

Allonge toi dans un recoin
laisse l’obscurité te bercer dans son ventre
demain les flammes tisseront ton ciel.

qu’attends-tu ?
comment es-tu vêtu ?

la danse m’a oubliée
l’été m’a recouverte

que prises-tu ?
quelles joies, quelle honte ?
comment ris-tu ?

l’alibi m’a aspirée
l’auréole m’a chaviré
l’histoire m’a courbé

je t’aime avec mes phalanges,
ma tarte et mon coton
je t’aime avec ma chambre,
mon col et mon veston
je t’aime avec mes rides,
mon horizon et ma perte

quelle lèvre, quelle sève ?
où glisses-tu ?

avec quels êtres ?
que cherches-tu ?

la terre m’a soulevée
l’écorce m’a convertie

je t’aime avec ma croupe
mon sirop et mon souffle

dans quels tissus ?
où sont tes autres ?
ta soeur, ton ange ?

je t’aime avec mes trainées,
ma couronne et mes gouffres

la froidure m’a camouflée
l’aridité m’a croquée
le biseau m’a rappelé

l’asticot m’a tuyauté
l’huile m’a carottée

je t’aime avec mes omoplates
mes vertèbres et ma moelle

je t’aime avec mes yeux
mon siphon et mon aine
je t’aime avec mes cannes
ma corolle et mes racines
je t’aime avec ma joue
mon ongle, mes cicatrices
je t’aime avec ma langue
mes papilles et ma glotte
je t’aime avec mes plantes
mon talon, malléole


la suie m’a ouverte
la pluie m’a corrigée
la cendre m’a dévorée
le sillon m’a ébloui
la caverne m’a essuyé


je t’aime avec mon ventre
mes ronds, mes angles


le sel m’a épatée
la souche m’a camouflé
la colle m’a écourté
le tiphon m’a souri
l’étang m’a élevée


quelles dates emballes-tu ?
quels motifs quels papiers ?
avec qui t’étends-tu ?
dans quelle forme, quelle texture ?
combien de draps, de taies ?
avec quel épuisement ?
sous quelle lune ?
me sens-tu ?
ma peau, mes tremblements ?


les fossiles m’ont éparpillée

nous reconnaîtras-tu ?

Comme un mirage

Elle était
Apparue
Sept ans après moi.
Radeau inespéré dans la tempête !

Elle était
Apparue comme un mirage un jour de février!
L’été
Et son soleil brûlant
Ne pouvaient pourtant pas
Troubler nos vues.

Elle était
Belle
Et je sentais
Qu’elle ferait de grandes choses !

L’audace émanait
D’elle
À chaque instant !
Elle rayonnait.

J’aurais aimé
Souvent
La serrer contre moi !
L’âme et le cœur savent se censurer.

Nous reçûmes le meilleur :
À elle les cordes de la guitare et du piano !
A moi celles de la harpe… Et une plume.
L’avenir se joue pourtant des illusions;
Nos routes se firent parallèles…

Elle eut
Le savoir
D’être aux autres :
Sûre mais sans prétention;
À l’écoute :
Et tellement gaie!
Pour cette sœur fascinée
– Enviée et jalousée –
j’ai tenté par l’amour de déjouer l’absence!

L’esprit est paradoxe !
Moi
Je me sentais malhabile…
Prise dans une
Bulle de fer ;
Et je défiais quiconque de la transpercer.

Après
Bien des écarts
Je me suis faite poétesse ;
L’esprit sait si bien se piéger!
Ma soeur est
Créatrice
D’oeuvres monumentales,
Qui nous mènent hors du temps
Et de l’espace
En des lieux inaccessibles et apaisants.

Adulte,
Nos liens
Se sont réinventés.
Mon adorée
S’est soudain muée
En protectrice…
J’essaie de l’accepter.
L’esprit sait bien se perdre en arrogance !

Il me reste pour préserver
Ces deux soeurs
Qui s’aiment
Retenues
De fils insaisis
D’éclater cette bulle geolière
De par ma force et mon désir !

Et nous pourrons,
Enfin,
Sensiblement,
Nous rencontrer.

Hiver

c’est la lumière d’un ciel d’hiver
à la fin du jour
température -25 degrés
*
c’est la blancheur qui recouvre tout
le lendemain de la première tempête
*
c’est le silence qui guérit
la force de se tenir debout
*
chaleur au-dedans
froid glacial au dehors
*
se creuser un été
à l’intérieur
*
recouvrir les os
des promesses de chaleur
*
Lentement
abriller sa peau
des ardeurs futures

Les murs volent

C’est la ville – ce va et vient incessant de corps articulés. Fourmis foulant le béton, fouillant les marchandises. Les visages défilent, défiant le temps, tentacules de corps pressés comme des oranges mécaniques.
Les gardiens grattent le ciel, griffes suspendues entre deux mondes naturels.
Les corps s’effacent dans les fumées de l’industrie. Les humains se trient par des regards furtifs.
Des corps défilent, s’empilent filent sur les lambeaux de la chair de la terre étouffée par le béton.
Les ponts font la roue, leurs plumes dressées se baignent pour se désaltérer de la chaleur humaine.
Un chien pisse sous un lampadaire un soir de clair de lune.
La journée a le feu aux fesses, elle brûle les yeux des gens aux terrasses d’un café.
Le parc pleut des enfants joyeux.
Un pigeon s’est perdu. Il traverse en dehors du passage piéton. Piétiné par les bottes de voitures, sur un champ de pantins désarticulés par une course contre la montre.
L’église entame sa chorale. Elle chante la paix. Elle apaise les grondements des gratte-ciels, effrités, prêts à s’effondrer sous une pluie d’humains.
Les rues s’ouvrent tandis que les yeux et les cœurs se ferment.
Une petite boutique aux couleurs de la nature tinte comme un rossignol.
Un havre de paix collé au port, lignes élégantes ouvertes vers l’horizon d’un départ vers d’autres destinations.
La danse endiablée des bateaux de pêches, vides mais plein d’espoir sous les vapeurs des petits matins brumeux.
Un banc attend à l’ombre d’un arbre, son conteur d’histoire, son moment de répit face à l’ennui.
Collés contre le mur du lycée deux amoureux enveloppés par leur désir, seuls au monde. Voilà que la ville devient une île déserte.
Le sable de l’innocence d’un bac dans la cour de maternelle gratte l’œil des solitudes.
Un arrêt de bus, habillé de ceux qui ne se voient pas, ne s’entendent pas, devient le symbole de l’arrêt de l’humanité.
Un vieux monsieur dessine des ronds avec sa canne. Il lance des fumées de détresse à des pieds chaussés de bottes de mille lieux
. Autour de lui, la crasse se répand. Les poubelles vomissent, les déchets sont des vautours qui rodent. Ils veulent tuer la terre. Ils se déploient. Une armée de puanteur attaquent tous les sens.
Invisibles sont les hommes, collés comme des chewing-gums aux pavés déformés. Déformés eux-mêmes par la course contre leur montre.
Chaque âme est un tictac incessant. Chaque corps est une bombe sans retardement. Le retard, c’est le bonnet d’âne.
Tout le monde se croise. Personne ne se respire, ne se voit. Pourtant tout le monde se touche de l’instant pas présent. Déjà passé, déjà peint sur la route par une ligne blanche.
Le feu rouge hurle l’arrêt.
Écrasées sont les secondes de celui qui stoppe sa course.
Un porche surfe sur la vague humaine. Il éclabousse de l’ombre aux passants qui patientent.
L’air est un acide de transpiration qui boue d’impatience. Il a envie de dormir.
Un arbre pleure, emprisonné derrière un grillage, coupable de faire de l’ombre et d’arrêter le mécanisme de la ville.
Une voiture embrasse un train trop fortement. Elle s’est coupée la langue et s’est cassé les dents. Il y a des morts. Il y a une fuite du temps, aussi dangereuse qu’une fuite de gaz. Ça pue la mort. Ça pue le temps qui s’arrête dans une ville. La voiture sera emprisonnée derrière des barreaux gelés. Des stalactites de regrets. Ne pas avoir de remords d’avoir ôté des vies. Juste un regret, celui d’avoir cassé les aiguilles du compteur électrique du temps.

Le sang de l’amour

Je t’aime avec ma peau
Mes sillons, mes cicatrices, mes ongles
L’amour m’a habillée
Tes petits doigts m’ont fleurie
Ta couleur rose pâle m’a ranimée.
Aimes-tu l’air que tu respires ?
Es-tu animal ou être vivant ?
Je t’aime avec mes espoirs, mes doutes mes peurs.
Je t’aime en rires, je t’aime en pleurs.
Ton odeur m’a déplumée
Ta légèreté m’a décoiffée
Tes mouvements m’ont affamée.
Je t’aime avec le jour et la nuit à l’infini
Je t’aime avec mes seins gonflés, mon lait coulant
Je t’aime avec les popcorns au cinéma
Je t’aime avec tes pieds sur les miens.
Je t’aime avec mes cheveux et mes dents brisés pour toi.
Sais-tu que je ne sais pas ?
Sais-tu que tu ne sais pas ?
L’avenir m’a noyée
Le passé m’a fondue
Je t’aime avec mes airs de ne pas t’aimer.

Pass-age

C’est la vieillesse – ses rides, chemins creux et tortueux foulés par des pas sur sa peau aux stigmates des restes de joies et de peines.
Ses dents, blanches puis cassées, lourdes de plomb, d’avoir trop mâché, sont des cailloux écrasant le crapaud mou de sa langue. Ses rires sont des gouffres rougis par le feu de l’air.
Ses ongles jaunis, feuilles d’un automne avancé, molles d’humidité stagnante dorment sur ses pieds déformés. Des fleurs fanées dans ses oreilles.
Un nez qui ne s’enivre plus de la senteur des arômes du plaisir.
Sa bouche bave comme un escargot sans coquille. Flasque et lent.
Son sourire toujours le même phare d’espoir. Il clignote de moins en moins mais il éclaire toujours la pénombre de son monde.
Ses yeux, des puits presque taris par les veines bouchées d’un temps assassin. Si l’on se baigne dans son regard, on peut encore s’envelopper d’amour.
On ne sait où est passé sa jeunesse. Il faudrait ouvrir son crâne. Le coffre-fort de ses années, couvert par l’argent de ses cheveux sent bon la fraîcheur. La clé de ce coffre, ce sont ces mots prononcés comme un courant d’air, rapidement avant qu’elle ne les oublie.
Elle attrape les silences pour gagner du temps. Le pinceau de ses souvenirs dessine dans son corps des arc-en-ciel immobiles.
Ils illuminent sa lenteur. Ils illuminent le tunnel. Ce qu’il y a au bout de ce tunnel, s’éteindra comme un feu de camp sous la pluie.
Dans son crâne, il y aura les cendres d’un vie écrite ravagée par l’incendie du temps.
C’est une prière- l’espoir tend des mains sales. La terre s’abrite des chapeaux de genoux croisés. Elle compte les doigts des pieds nus silencieux puis doucement s’endort.
Les offrandes chatouillent le nez de la nuit. Le ciel éternue des étoiles. La nuit se couvre d’un drap blanc de pureté. Les mots prononcés sont un silence de l’âme. Pendant un court moment tout ne fait qu’un. Les corps, l’invisible, les mots, les astres et la terre. Collés d’espoir, tout flotte dans la puissance du moment.
C’est un instant- posé là délicatement sur le temps, savoureux, doux, vaporeux, donne une saveur aux heures amères d’une journée. Une crème chantilly qui s’engouffre dans un café, des mains qui chatouillent le corps. Une vapeur s’échappe de l’air et anesthésie l’âme. L’enfant attrape l’instant de rires éclatants. L’amoureux attrape l’instant d’un regard puissant. Le pauvre attrape l’instant d’une main tendue dans le vide. Le malheureux ne veut pas toucher cet instant.
L’heureux lui l’enlace, se prélasse, embrasse les instants un par un pour former une chaîne de libertés partout autour de lui.