C’est un rocher. C’est une bouche de pierre. Le temps l’a pénétré de ses éclaboussures. Il s’est taché des marques du passé. Le sien certainement. Et celui d’errants de passage. Ou celui du mistral. Ou celui des orages d’août. La mousse l’a habillé après que la rivière s’en soit allée. Il y a des siècles.
Elle n’a laissé que cette trace en forme de chemin escarpé que j’emprunte chaque jour avec un chien.
Avec mon chien. Avec mon chien à demi loup, sauvage comme la vie au creux de ce rocher. Sauvage comme les pousses de chêne dont les tourments façonnent les feuilles. Et dans cette baume sans sainteté aucune, je pose mes mains pour jouer la fraîcheur minérale de la matrice. Je pénètre le ventre de la Terre. Je rejoins le ventre de ma mère. Ou d’une autre. Je ne sais plus. J’en suis sorti il y a tellement longtemps. Mon chien attend. Le loup veille en lui à moitié. L’esprit du clan se perpétue.
Alors, dans l’ombre du silence, je nais encore une fois en lançant un cri tribal que le rocher renvoie à travers les murs de broussailles sèches.
C’est l’été. Mon chien aboie. Il a chaud.

Dans le soleil, je ferai pleuvoir des paillettes de colle à papier-peint sur la surface d’un seau plein de la Rivière des Galets.
Dans le soleil, j’y ferai danser un bâton en spirales. Ou je jouerai à imiter les vagues surfant la barrière de corail à Boucan Canot.
Dans le soleil, je ferai une charpie de l’actualité en noir et blanc étalée dans les pages de vieux journaux.
Dans le soleil, je ferai torsade d’une double page du Journal de l’Île en frottant le papier entre mes mains.
Dans le soleil, je ferai des colombins fripés. Il y aura peut être les couleurs des photos de la première page.
Dans le soleil, je ferai tremper des colombins dans l’eau gluante de colle. En portant mes mains au soleil, les colombins dégoulinants laisseront des gouttes épaisses sur la terre de mon jardin.
Dans le soleil je ferai naître des courbes pour un corps, des courbes pour un autre corps.
J’enchâsserai les deux corps par leurs sexes. Des corps actuels. Des corps en statue de recyclage.
Une femme. Un homme. Comme ces souvenirs du Kenya en pierre à savon. Ils auront la hauteur du coeur.
Dans le soleil, je ferai – à partir de serpentins de papier – des dreadlocks rastafari à poser sur la tête de mes corps. Les visages n’auront pas de figure. Pas de regard. Juste une silhouette. Et la coiffure.
La coiffure des soeurs, la coiffure des frères, la coiffure héritée des Mau-Mau kenyans, des sâdhus indiens, des marrons en fuite d’esclavage. Esclavage de plantation . Esclavage mental.
Dans le soleil, je ferai sécher ma composition en songeant à Mickaël Bethe-Selassié artiste éthiopien exilé à NYC, repéré par Real World, le label de Peter Gabriel.
Dans je soleil, j’attendrai des jours en pleine chaleur.À la tombée de chaque jour, je rentrerai mon oeuvre. Puis je me servirai un punch pour accompagner mon bâton de zamal.
Dans le soleil je ferai de ces corps – une fois secs – des dégradés de peintures vertes, or, rouges pulsés par une bombe à taguer le monde.
Dans le soleil, je poserai ONE LOVE – ce sera son nom – en exposition sur ma terrasse. J’attendrai le retour de la saison cyclonique.
Dans la tourmente, je verrai l’amour se déchirer, monter au ciel, disparaître dans les nuages jusqu’au retour de l’arc-en-ciel, jusqu’au retour du soleil.
Alors, dans le soleil, je ferai JAH LIVE, NO WOMAN NO CRY, THREE LITTLE BIRDS, IS THIS LOVE ? Une par an jusqu’à la fin des temps.

Je t’aime

Cette nuit, lorsque tu es parti
Le soleil m’a couchée
Son rayon m’a transpercée
Le couteau m’a plantée
Le froid m’a mordue
Je ne sais quoi m’a perdue.

Où es-tu ?
Que cherches-tu ?
Pour quelle langue te tais-tu ?
Je t’aime avec ma peau nue
Je t’aime avec mon vernis
Je t’aime avec mes cicatrices
Tout au bord du précipice.

Cette nuit, tu es parti.
Et la lune m’a levée
Et son croissant m’a basculée
Et le verre m’a dépolie
Et ce clou m’a rouillée
Et l’éponge m’a effacée
J’ai cessé d’exister.

Où rêves-tu ?

Qui penses-tu ?
Pour quelle langue es-tu toi ?
Je t’aime avec prière
Même sans préliminaire
Je t’aime avec ma rage
Même sans un présage
Je t’aime avec mes tripes
Même si tu m’étripes
Je t’aime.

Pourquoi

Pourquoi
Trop jeune pour les questions
Ni pourquoi ?
Ni comment ?
Encore moins pourquoi moi ?
Elle pense, c’est comme ça
C’est ainsi, c’est ma vie
Une toute petite fille qui n’avait pas compris
Juste quatre ans, un bébé presque
Alors elle a baissé la tête
Ça a duré dix ans.
Elle n’imaginait pas sa vie autrement
Un peu comme on se brosse les dents
Elle savait compter le temps
La porte s’ouvrait sur lui
Maman était partie
C’était ainsi
Ni pourquoi ?
Ni comment ?
Ni pourquoi moi ?
Quelques minutes et ce sera fini
Serre les dents
Trois petits tours et puis s’en vont
Combien d’enfants dans la pièce du fond ?
Combien d’enfants aux aguets ?
Combien ?

Sans cris, ni pleurs
Juste des corps
Des petits êtres inertes, survivants
Mais comment ?

Comme un mirage

Elle est apparue comme un mirage, un jour de février… L’été et le soleil brûlant ne pouvaient pourtant pas troubler nos vues.

Elle m’a émue de sa présence et j’ai lancé mes bras vers elle pour la bercer.

Elle est apparue sept ans après moi ; Comme un radeau dans la tempête ; Comme une chance à ne pas lâcher…

Elle était belle et je pressentais qu’elle ferait de grandes choses ;  par notre amour portée ; Par l’audace qui émanait d’elle à chaque instant ; Son rayonnement.

Elle apprît le violon, la guitare, le piano; le théâtre aussi…Mais surtout le savoir d’être au monde; sûre mais sans prétention , à l’écoute et tellement gaie!

De mon côté, j’appris moi aussi bien des choses : la harpe, le dessin, un peu de chant; l’art d’écrire…Mais je me sentais malhabile; dans une bulle protectrice mais une bulle de fer hermétique au monde.

Cette sœur adorée ; enviée, jalousée parfois – l’esprit se fait souvent mesquin – je l’ai choyée comme je pouvais ! Je l’ai surprise par de petits présents ! J’ai tenté de l’aimer malgré l’absence, en somme. Je crois que j’y suis parvenue…

Puis, le départ d’un père, qui fend la terre plus sûrement qu’un séisme, nous a pour un temps séparées. J’aurais aimé, ma toute petite, t’épauler. Mais murée dans mon propre deuil, je n’ai pu que t’abandonner à l’âge singulier de l’adolescence.

Adultes, réunies, nos liens se sont resserrés et la petite s’est muée souvent en protectrice telle une grande sœur. Les liens changent parfois ; j’essaie de l’accepter ; L’esprit est souvent orgueilleux !

Ma sœur est devenue, mon adorée, plasticienne ; Créatrice d’œuvres apaisantes qui nous suspendent hors du temps ! Je suis un peu fière d’avoir pressenti cette force en elle!

Il me reste à aimer mes propres œuvres pour mieux encore vivre les liens que nous avons, beau temps et mauvais temps, su préserver.

La Pierre et les planètes m’ont confiés leur secret

M’aimes-tu quand ça crie ?
Je t’aime avec ma voix !
Le verbe m’a terrassée.

M’aimes-tu quand ça pleure ?
Je t’aime plus encore !
Les paupières m’ont cachées.

M’aimes-tu quand nos corps se serrent ?
Je t’aime avec ma peau !
Mon ventre m’a essoufflée,
L’air échangé l’avait atrophié.

M’aimes-tu par le rythme de nos deux pas unis ?
Il m’apaise de son jeu si gai !
Notre marche m’a égratignée
Je n’aime vraiment, je crois, que la lande seule à seule.

M’aimes-tu quand la pluie bât fort à nos fenêtres ?
Elle me rend si confiant !
La pluie qui ruisselle sur ma peau m’a enchantée.

M’aimes-tu avec ma folie ?
Je ne peux que l’aimer !
Les pierres et les planètes m’ont confié leur secret. Je le préserverai !

M’aimes-tu avec ma folie ?
Bien plus qu’avec leur santé !
Ils m’ont lacérée la bouche et les yeux ; et tant de choses encore que je ne saurais les nommer.

M’aimes-tu pour la tendresse de mes yeux ?
Leur couleur brune m’a sauvé!
Et lorsqu’ils se voilent ?
Ils me sauvent de même !

M’aimes-tu quand ça n’essaie plus ?
Je ne pourrais me résigner !
Ta force m’a renversée,
Portée vers un ailleurs perdu 
Plus clément que ce monde 
Que je ne comprends pas !

M’aimes-tu sans raison ?
Tes mains m’ont toujours recréées !
Tes mains ont toujours su me regarder.

Le magenta de l’arc-en-ciel

Parce que le blanc est la pureté du nouveau-né et de la mariée sacrifiés.

Parce que le rouge est l’éclat offert à leur regard, à leur volonté et l’éclat du sang méprisé.

Parce que le noir surpasse le rouge en soie fantasmée quand il ne prédestine pas à la tristesse obligée du deuil insaisi.

Mon enfant ces couleurs tu voudras fuir. Ne fuis pas leurs nuances fait les tiennes et fais en ta force singulière.

Tu fuiras la pureté mais ne refuse ni le blanc des neiges dont les reflets rendent heureux les frimas ni la transparence des nuages.

N’oublie pas la joie de t’allonger dans l’herbe pour les voir naviguer.

Tu fuiras le rouge soumission mais ne fuis pas celui de la passion partagée qui transporte si loin que rien ne pourra t’y préparer.

Tu fuiras le noir des deuils lourds mais il se fera beau, éclairci des ocres dorés des constellations et des lunes pâles ou rousses. 

Tu pourras fuir le rose, s’il ne te sied non plus! Il ne t’es en rien obligé… Il est pour moi gaieté des bourgeons au printemps , nuances aux soleils couchants et magenta de l’arc-en-ciel ! Une sœur, un porte -bonheur!

Sois libre ,ma chérie,libre de fuir et de choisir; seule juge à ton prétoire.

Et si tu préfère le vert et le bleu du ciel et de la terre; profonds émeraudes ou clairs ; rien ne t’y oppose, prends ton choix au plus profond de toi !

Si tu choisis Le Brun changeant de cette terre que nous avons souillée sois en fière tout autant !

Fuis bien, fuis bien ma fille ce qui t’entravera mais je t’en prie ne te fuis pas toi-même, ta liberté en dépendra.

Ses yeux m’ont protégée

Le secret que je ne peux nommer m’a découverte dans le métro comme une fleur exotique ; J’étais alors fanée par une journée sans fin…

J’ai suivi mon secret dans le métro, sa silhouette immense irréelle ! Je me suis perdue parmi les stations, mais ses yeux si clairs et sereins m’ont protégée…

Ce secret m’a ébranlée comme un big-bang, mes yeux en rient encore aujourd’hui et mes mains en tremblent de même.

Mon secret innommé  rend beau les yeux de détresse cernés ; Il a le regard de la tranquillité face aux doutes terrassés d’une simple main sur mon épaule . Mon secret connaît tous les remèdes à mes isolements, à mes empêchements.

Mon secret voit tous les invisibles. Les paysages, les visages, les silhouettes aimées; Tous reflètent sa grâce intime. Il prend tous les ajoncs, les rochers, les bruyères et leur rend le sacré que nous avons perdu !

Mon secret innommé a peint parfois mes courbes en des formes algorithmiques que lui seul reconnaît. Il a aussi recréé dans un feu d’artifice la naissance du monde qui à chaque vision me fait voler en éclat !

Mon secret prend aujourd’hui la plume pour écrire un monde plus réel que le nôtre : en absurde, en cruauté, en rêve et en révolte pour encore exister !

Le secret que je ne peux nommer est un repère, une balise, un amant impérissable pour une femme grandie sans bottes de sept lieues!

Mon secret innommé, je ne l’esquisserai pas , je ne saurais le faire, mais dans mes yeux et dans ma chair, j’en garde chaque ombre et chaque trait. Ceci ne vous est pas secret.

à petits pas ouatés

Elle s’installera en vous à petits pas ouatés.

Elle ne vous donnera pas son nom, ce qui lui ferait peur, ce qu’elle aime, ce qu’elle est.

Elle se fera discrète dans votre chambre, au jardin, au salon ; Fera sienne votre maison.

Elle changera lentement, lentement , les couleurs pour du gris et du blanc; Le noir lui-même lui est trop éclatant.

Elle préférera le vide aux nuances qui charment : les accords sortis du gramophone; et  les feuilles aux changements des saisons; les images, les photos qui unissent joyeuses le passé au présent; les rires sans raison…Elle en ôtera le sens et la force du sang.

Elle s’installera en vous à petits pas ouatés 

Insidieuse, sans s’inviter.

Elle fracassera tout et la pauvre maison gémira du sol à la charpente; Son toit en craquera, paralysé de ne pouvoir vous protéger.

Elle s’installera en vous à petits pas ouatés.

Certains de ceux qu’on aime sauront la deviner dans d’infimes changements d’iris, d’imperceptibles tremblements, des tours petits changements de souffles.

Oui mais comment la déloger de votre corps et du foyer.

Elle s’installera en vous à petits pas ouatés.

Malédiction diraient ceux qui se croient immunisés. Bataille de chaque jour pour ceux qui savent encore en tempête s’aimer.

le temps en sera résolu

Tandis que tout vacille 
Tu chercheras la route
Tu te perdras d’abord
Comme un cri au dedans 

Tandis que tout vacille 
Il te faudra sourire
Tenir le dos bien droit
Tresser fort tes cheveux 
Calligraphier sans ratures tes cahiers
Récolter les bons points 
Et mentir droit devant 

Tandis que tout vacille 
Tes mains ne devront pas les ensevelir 
Rien ne t’y oblige 
Elles ne les recouvriront pas de terre ou de fleurs 
Sauf si ton corps te le demande 
Tu ne leur portera pas d’hommage
Tu ne leur dois ni ton chant ni ta voix

Tandis que tout vacille 
Depuis le liquide amniotique 
Tu perdras l’illusion 
De la toute puissance 
À panser les plaies insondables 
De leur naufrage 
Le sextant de leur perte ne sera pas le tien
Tes propres écumes seront ta survie
Ton droit et ton devoir 

Tandis que tout vacille 
Il te faudra risquer 
La chance facile à ignorer 
Arracher l’épiderme 
Des doutes forts ancrés 
Et risquer la confiance
De ton regard 
Il te portera loin

Tandis que tout vacille 
Tandis que tout vacille 
Tu n’auras plus besoin de mentir droit devant 
Le temps en sera résolu 
Tu n’auras plus peur de trembler 
Ni d’accomplir ce qui te semble bon
Le temps en sera résolu 
Et tu iras en paix 
Rien d’autre ne comptera