Déjà hier, la peur au ventre
La nuit longue, parsemée de réveils
Les rêves alambiqués, désorientés
Le vertige du précipice et la chute
la sensation du trou sans fond
Aucune accroche


Le lendemain, ton baiser sur ma joue,
ta main dans la mienne,
tes yeux dans mes yeux rougis
Morve aux larmes mêlées
Respirations saccadées
Mâchoires serrées
Gorge nouée
Coeur explosé
Entrailles recroquevillées
Mains lourdes
Jambes tremblantes


Mon corps se fait rempart, édifice chancelant
Protection fragile
de mes terreurs infantiles et de mon être évanouissant

Ce moment où tu ne dors plus tout-à-fait

Ce moment où tu n’es pas tout-à-fait réveillée

Les yeux clos pour conserver encore un peu tes rêves

Blottie dans la chaleur des couvertures

Contraste avec la fraîcheur de ta chambre

Cet entre-deux où tu es hors du temps

Tu retiens encore un peu de sommeil

Tu laisses le dehors s’éveiller et le petit jour pousser la nuit

Non, pas tout de suite, c’est si bon

Ton esprit vagabonde et s’active au ralenti

Ton corps s’alanguit pour savourer l’instant

Que tu fais durer encore et encore

Tu te demandes pourquoi, mais pourquoi donc faut-il se lever le matin

Tu sens ton cerveau se remettre en place, petit à petit,

Démêlant les pensées qui y arrivent en vrac, sans queue ni tête

Puis tout de même tu ouvres un œil, à demi, puis l’autre aussi

Et telle une chatte, tu étires tes membres encore tout engourdis

Tu sens ton corps émerger du sommeil, un peu à regret tout de même

Tu jettes un œil à ton réveil

Oui, il est temps

Courage

Dommage

La journée s’annonce belle

Le soleil filtre à travers les persiennes

Merci le jour

Merci la vie

Le moment du retour

A l’été
La faim de revenir
De revenir au village

Deux routes, deux verrous
Le col escarpé
Le col de la vallée

Plus jeune, le col escarpé
Tunnels sombres et humides
Peur de croiser une voiture
Coups de klaxon lancés dans la nuit
Ventre qui se serre du précipice
Yeux ébahis des falaises en surplomb

Derniers virages
Avant l’horizon familier des cimes
Le rocher en forme de langue de chat
Et enfin
« Beau Soleil », le village en contrebas

L’accueil du chêne blessé par le panneau indicateur
La haie d’honneur des brins d’herbe du talus
Le rose de la joubarbe dans le mur de pierre
La girouette affolée par le vent du retour

Désormais, le col de la vallée.
Des kilomètres à porter l’envie, le désir, la soif
Des kilomètres à entendre en moi le gargouillis régulier de la fontaine
A anticiper
Le goût de l’eau
La poussière chaude du chemin qui mène aux framboises
L’ombre fraîche du Riou
La forêt aux airs de contes où pister l’odeur des champignons
Les portes des maisons grandes ouvertes

Enfin
La maison
La trace de l’aveu d’un grand-père
« Quand j’arrive ici, je me sens chez moi »

Comme lui,
Sans pouvoir m’en empêcher,
Comme un aimant
Être aspirée toute entière vers cette terre
Cette roche, ce pays où deux vaches, une chèvre suffisaient pour vivre
Une grange
Du foin qu’il faut rentrer avant la pluie.

Le reste de ma vie suspendu au porte-manteau
Je revêtirai la chemise à carreau usée aux coudes et aux poignets
Je revêtirai la fille du pays, la lointaine cousine, la voisine

Ici il n’y aura pas d’ailleurs
Lieu-centre,
Centre d’un millénaire de chemins

En germe, déjà, le départ
Accepter de se laisser contenir
Pour mieux en repartir

Repartir au petit matin, avec la brume
Par la petite gare que l’on menace de fermer
Seule, ayant prolongé plus loin le séjour,
Pour gouter jusqu’au bout de l’été la saveur des fruits, les chemins familiers

Le jour du départ, s’arracher

Mes yeux pleureront l’effacement des marques du passé
Mes yeux pleureront tous ceux qui ne sont plus

Je me laisserai emporter par le mouvement des roues
Je me laisserai emporter par les paysages que déroulent les fenêtres.

Et déjà penserai au retour.

8h16.
Le goudron pleure ses dernières larmes de chaleur.
Des carcasses humaines fleurissent le bord de la route.
Enfin, ce qu’il en reste …
Le ciel n’existe plus, seul le soleil est maître de l’univers.



Le règne minéral a fermé ses yeux
Pour laisser place au désert.
Les herbes folles sont mortes, sans rien dire.
Les arbres dégénérés dans un coin, un peu plus loin.

8h19, c’est la fin.
Plus de goudron, d’herbe folle, ni d’arbre.
Les carcasses font les beaux jours, à la seule vie humaine,
Les vautours …

Je vogue sans m’inquiéter

Je crois
que je n’ai jamais aimé
L’été…

Enfant,
Il m’était
Solitaire.

Il m’engourdissait le corps et  l’esprit.

Juin, Juillet, Août
me volaient
le langage
Et j’arrivais muette aux amis retrouvés !

Je n’oublierai
Jamais
Cette
violence saisonnière
Et le souvenir
D’une naissance estivale
Prometteuse
De peurs intimes.

Je ne pourrais affirmer
Que l’automne
Me portait
En félicité
Mais il me délivrait
d’une écrasante retraite
Et me promettait

L’hiver
Réconfortant !

Je reste
un être
Des saisons
Rudes :

J’y retrouve le goût de marcher ;
De lire ;
D’écrire ;
De parler au matin
Et d’observer une nature en contrastes!

L’été me vole
Mes rythmes
Rituels :


Les longues soirées de discussions
Ne m’égaient pas !

Je préfère
Me coucher
À l’heure de l’astre d’or
où je peux
Guetter
les rumeurs de la maison
Qui me bercent jusqu’au sommeil…

Au réveil d’été,
Le soleil me précède
Et dévore mon plus pur plaisir :
Mes insomnies,
A moi seule
Dédiées…
les heures lentes de pénombre
où le mystère
Et le danger
Sont moins des craintes que des alliés !

Le délire sur lequel je vogue sans m’inquiéter !
Il me permet
souvent
De remplir
Mes carnets !

Peut-être un jour
Aimerais-je l’été ;
Comme certains créent
Leur premier  noël !
Pour être heureux faut-il d’abord l’imaginer ?
Encore faut-il vraiment
Le désirer.

Tisons d’Halloween

Une citrouille égarée dans un poirier
Grimpée de branche en branche
Par fils vrilles et tiges
Festives et funéraires
Clémentissime thermomètre
Potimarrons et mandarines
Accrochées saison des sorcières
Farandoles et pompons d’araignées en goguette
Squelettes à castagnettes s’en vont claquant
Tropiquement des dents
Dans le charivari camaïeu
L’automne indien indéfini sur son balai oblique
Ronde assourdie de l’orange résistant
S’incruste dans le vert et le brun
Ourlé du vieil or persistant
Les vitrines s’habillent de toiles vaporeuses
Etoiles déterrées de mois remisés
Divinités chtoniennes convoquées
Tous : morts vivants et fantômes conviés
A guincher avec chauves-souris
Nyctalopes et mygales en plastique.

Il n’y a pas de petits brûlés

« C’est trop beau ce qu’il y a dans ta tête tata. »

Voilà.

Aspérités qui s’envolent, déclic en cataclysme et puis

Scène d’urgence, comment j’ai entrepris l’urgence, comment je me suis promenée sur la crête de ma peur pour ressentir la montagne par la sève de mes pieds

Dans l’urgence je cours ou je m’allonge, je suis tellement allongée que je grandis des pieds à la tête, mon urgence rend tout fugace et saccadé et me crispe dans un paradoxe : avec l’urgence le temps se dilate et c’est long, à sa façon l’urgence agrandit le temps, le rend musqué et plein de bruits d’abeilles

Dans l’urgence l’espace s’organise en rangés. Nous devenons des bouts de viscères parallèlement agencés, brûlants, terreux, sanguinolents, silencieux, endurants, vieux, plus vieux, tant on a de temps devant nous. Mon urgence me piège parce qu’elle rassure mon corps fourbu en mettant au rebus un temps mon court-circuit nerveux.

Après, toujours, comment j’ai fait

Après, toujours, comment c’est possible

Après, au pendant qui est juste avant après, comment j’ai déposé ma tête dans le coton pour qu’elle devienne papillon, comment j’ai dévié l’accès de mon fleuve de mots vers le séisme de ma peau, de ma viscérale tempérance, de ma contraction épidermique, de mes pores, comment j’ai exsudé l’angoisse en remettant mon urgence à sa place, sur une table, entourée de gens qui cherchent avec moi le sens à tout ça

Il n’y en a pas

Tant pis et puis tant mieux

Mon urgence est regardée sous toutes les coutures, envisagée au gramme près, combattue goutte à goutte et lentement tout au long des heures qui s’écoulent, jusqu’à ce que

Et puis

J’arrête de chercher l’issue, j’arrête l’issue, je prends une plume sur mon drôle d’oiseau et dessine délicatement la porte de devant, l’une d’elle, je ne sais pas laquelle que déjà, elle existe

Appuyée sur le bois, la main sur le cadre qui forme la porte et debout dans l’absence de lumière, une petite fille

« Bonjour, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez peur de mourir ? On va voir ce qu’on peut faire. »

Il y a une femme, on dit qu’elle est schizophrène mais elle tout ce qu’elle dit c’est qu’elle voit un pygmée. Il l’accompagne partout, il ne dit rien, il ne dérange pas. C’est une question de contexte après tout. Il y a une autre dame, on ne lui demande rien et elle dit « franchement je ne pense pas me suicider ». Il y a un homme, on lui propose une sortie pour qu’il voit autre chose que sa solitude, pour changer un peu, et il dit « franchement je ne vais frapper personne je vous jure ».

Mon urgence s’effritant lentement au son régulier du bip qui scande le flux et le reflux de mes émotions, il y a un homme, comment je l’ai vu passer l’année dernière, au début de tout ça, dans le couloir. Actuellement il est désormais face à moi, je ne sais pas quand c’est arrivé, il a sa tête enveloppée de blanc avec seuls les yeux et la bouche et le nez exemptés de soins parce que, il faut bien vivre j’imagine. Je vois au fond de ses yeux qu’il n’y croit pas. Même sans voir il doit bien avoir remarqué qu’il ressemble à une pochette surprise. Sous ce linceul attend le visage de Lazare. Retour de flamme. La mort a passé une tête mais non. Ses yeux sont en butte avec la réalité mais c’est peut-être à cause de la drogue : il a moins mal mais le réel la drogue elle s’en fout.

A force d’attendre, je n’ai plus dormi, je n’ai plus mangé, j’ai construit cette pensée qui est venue se déposer comme une petite pluie fine sur mes électrodes, qui se sont lentement dissoutes et alors il était temps de partir.

En sortant je croise le regard de mon compagnon le grand brûlé.

*

J’ai envie de dire quelque chose mais je ne sais pas quoi dire à quelqu’un qui a des yeux sans visage. J’ai peur de faire mal, j’ai peur comme de transpercer le si fin film par lequel la grande ruche hospitalière tente de restaurer ce qui est parfois plongé dans les abîmes du vivant.   

A la toute fin, ainsi, je me dis qu’il n’y a rien au-delà de l’urgence, rien à dire,

rien de suffisamment grand et beau à dire. Alors la petite fille s’assoit auprès de lui, je l’imite pour faire bonne figure, enfin si on peut dire, on ne lui demande rien et elle dit

« Bonjour, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez peur de mourir ? On va voir ce qu’on peut faire. »

Dors, dors, ton corps d’or

Parmi la tourbe et la poussière.

Tu passeras la lisière 

Comme l’enfant dans les bras de la mère,

Tu ne connaîtras plus de frontière

Entre l’ici et l’ailleurs. 

Tu laisseras ici-bas

Ton corps jadis si lourd et si fort,

Tu t’en iras,

Aussi léger que la lumière.

Surtout ne regarde pas en arrière 

Et que mes larmes ne te lient l’âme,

Tu délieras un à un tous les liens

Tu n’en laisseras aucun.

Caché dans les recoins du cœur

Un simple brin te retiendrait sur la berge,

Celle où je me tiens, debout, face au chemin.

Toi tu traverseras et rejoindras la claire lumière.

Celle qui effraie, celle qui éblouit.

Rejoins-la, je t’en prie,

Comme une goutte de pluie

S’offre à l’océan – sois l’océan.

Va maintenant. Il est temps.

Un syndrome à Stockholm

Les murs m’ont tombée.

Les trottoirs m’ont glissée.

Les arbres m’ont débranchée.

Les forêts m’ont ombrée.

Les étoiles m’ont filée.

Les ballons m’ont crevée.

Les océans m’ont noyée.

Les bateaux m’ont coulée.

Les bites m’ont amarrée.

Les ongles m’ont incarnée.

Les peaux m’ont ecchymosée.

Les dents m’ont claquée.

Les langues m’ont ensablée.

Je t’aime avec quatre gifles, cinq gifles, six gifles sur les joues.

Je t’aime avec le cuir d’une laisse sur les cuisses.

Je t’aime avec le bois d’un balai sur les omoplates.

Je t’aime avec l’obscurité d’un placard sous les yeux.

Je t’aime avec la tête penchée sur son sexe.

Je t’aime avec un refus mort-né dans le ventre.

Je t’aime avec la lame d’un couteau sur les veines.

Je t’aime avec de la neige sous les pieds nus.

Je t’aime avec le goût des médicaments dans la gorge.

Je t’aime avec un syndrome à Stockholm.

Connais-tu le mot éducation ?

Que sais-tu du mot protéger ?

Quand as-tu appris le mot frapper ?

Pourquoi as-tu écrasé le mot fragile ?

Qui en toi a encouragé le mot inceste ?

Qu’as-tu retenu du mot mère ?

As-tu aimé ton enfant ?

Le vent m’a dévoilée.

La fleur m’a rosée.

L’aube m’a levée.

La mer m’a coquillagée.

Le ciel m’a lactée.

La pluie m’a lavée.

L’oiseau m’a duvetée.

La berge m’a abritée.

Le fruit m’a écorcée.

Le feu m’a rallumée.

La folie m’a exfoliée.

La parole m’a libérée.

La poésie m’a remembrée.

Cet être aimant

C’est une force irrésistible. Cette attirance qui te fait lever la nuit, pour rien, puisqu’il n’est pas là. Enfin, si, tu le sais toi qu’il est là, tout ton être le ressent, toute ton âme te le crie. Là, c’est ici et partout à la fois puisque cette attirance envahit ton espace. C’est une force irrépressible. Cette attirance qui prend toute la place dans ta tête. La place de ceux qui t’entourent, de ce que tu aimes, la place de ce que tu penses. C’est une force incontrôlable. Cette attirance vers la deuxième partie de toi. Tu le sais toi qu’il est connecté puisque tout te le rappelle : l’air que tu respires, le livre que tu lis, les couleurs de l’oiseau. C’est une force indomptable. Cette attirance qui te fait oublier qui tu es. Enfin, si, tu le sais toi qui tu es, tout son être le ressent, toute son âme te le crie. C’est une force obsessionnelle. Tu voudrais y échapper mais c’est impossible. Tes yeux écoutent sa voix, sa peau effleure ton oreille, tes mains devinent son parfum et ta bouche garde le goût de son image, comme une deuxième partie de toi… Cet être aimant.