Ouvroir

Être
une fenêtre
et n’être
que cela.

Ouvrir l’œil
l’iris la pupille
ronde sur le monde

Ouvrir l’ouïe
nerfs ulnaires narines papilles
laisser passer

tout

l’air les pigments la brûlure la tempête
l’herbe la pluie les pierres les bêtes
les foudres les parfums la folie le silence
tout.

Naître
et n’être
que cela. 

Nulle part

Tu n’as pas eu le papier
Pas de papier pas de travail
Pas de toit pas de pain

Tu ne connais pas cette rue
Tu ne comprends pas ce monde
Tu n’entends plus le rossignol
Tu ne goûtes plus les grenades
Les galettes au miel de ta mère
Jamais
Il n’y a plus de musiques
Plus de danses
Rien n’est comme tu l’avais rêvé

Moins de vigueur dans ton corps
D’espoir dans ton coeur
Tu ne connais pas cette rue
Pas de toit pas de pain pas de main amie
Personne
Et tu n’iras nulle part

Tu ne prendras nulle part à ce monde
Ne recevras nulle part du gâteau
Rien
Ne te sera donné

Et tu ne pourras pas leur dire
Tu mentiras
Ne retourneras jamais sur tes pas
Jamais

Tu n’es pas mort
Tu ne vis

Nulle part 

c’est la terre qui crie sous nos pieds
la terre épuisée assoiffée lessivée
rêvant encore la nuit venue de sa vie d’avant nous
son humus feuillu ses humeurs humides son ombre
ses racines ses rhizomes ses doux ombilics et ses lascifs lombrics
ses graines graminées ses germes ses ombelles ses ombrelles
sa moiteur ses cloportes son mucus ses champignons ses mousses
son langage secret ses parfums de bois sombre
ses larves ses filaments ses baves ses ruminations ses laves
ses galeries obscures ses profondeurs pourries
grouillant de mille milliards de vies
toute sa vie pulsatile sa vie vivante
sa vie sa vie vibrante et nourricière
sa vie d’avant

c’est elle terrifiée
la terre
qui crie

asséchée irriguée décapée délavée
démembrée remembrée éventrée excavée
compartimentée cimentée plastifiée vitrifiée
prisonnée poisonnée puantie perforée
vidée gavée étouffée essoufflée
arasée abrasée embrasée
par nos bons soins

la terre tuée

écoutez c’est la terre en fièvre qui tremble
qui gueule et nous dégueule
qui tousse qui brame qui crame
affligée affolée agonisée cabrée
dans un sursaut
dégobillée dégoupillée haletante et rauque
elle nous vomit

écoutez
sous nos pieds
c’est la terre qui craque

Tu m’as prise
par surprise
jamais je n’y aurais cru
à cet amour-là

Entre Rosa et moi
tu étais restée seule
quelques années
seule
et
vide
traversée de vents froids
en haut sur la colline

Puis
toi et moi
nous nous sommes habitées

Toi m’enrobant de tes pierres anciennes
m’abritant de ton dos
m’ouvrant par l’œil de tes fenêtres
à l’air à la mer au jardin
et à l’horizon bleu

Je te répare tu me restaures
tu m’envoûtes je t’écris
je te couche tu me touches
en mots je te porte à ma bouche
tu m’aimes je te poème
je te lave tu me berces
ton sang irrigue mes veines
ton sol poli de dalles rouges
les paupières de tes volets jaunes
la lumière arpentant tes pièces
tes murs larges comme l’espace
de mon épaule à mon poignet
et l’ample ciel t’embrasse

Ta faille secrète aurait la couleur de la peur
peur d’un promoteur
l’irruption sur
ton promontoire
d’un
bulldozer crevant
tes entrailles
peur de crever salement
pour le faux saphir d’une piscine
une villa blanche façade liftée dents refaites

Toi tu restes digne
ignorant les menaces
dédaignant les modes et les frénésies
somptueuse et modeste
vénérable
véritable
héroïne du quotidien
sentinelle
fidèle à l’instant
tu demeures

Et silencieuse tu respires
recueillant les images de nos vies invisibles
l’ordinaire les passions les chagrins les rires l’ennui
tu les protèges
entre
tes mains
icônes d’or sauvées de la nuit noire

En haut sur la colline
tu as cent ans
et tu me survivras

Seule sur ton île dans le monde noyé
phare du futur
nos souvenirs pour espérance

Jamais je n’y aurais cru
à cet amour-là
à mon corps habité
à mon cœur transpercé
chaque soir
chaque matin
sur la colline
l’éternité

.
Le rouge est une couleur primaire

Le rouge est une couleur chaude

Le rouge est une couleur complémentaire du vert

.

Fillettes en pèlerines et capuchons pointus

Gourmandes elles goûtent les groseilles

Tirent sur les grappes les grains en bouche

Elles avancent le long du pré

À la queue-leu-leu vers leur vie

.

Je tire sur la perle de verre rouge

Et tout le collier sort du bois

C’est connu comme le loup rouge

Cette histoire-là

.

Sort de moi une enfilade

Gouttes de sang pointillées sur fond vert

Carnivores

Printanières

Véronèse sous magenta

Gentils coquelicots nouveaux

.

Étendue sur l’herbe chaude tout près

Le delta de mon estuaire

Source de tout le rouge

Des origines à nos jours

Immobile je bouge

.

L’amour primaire brille sur le pré

Étoiles de mer

Couleur grenade sur fond fougère

De gouttelettes perlées

Sillage voie lactée

Écarlate écarquillée beauté

Rouge et vert

Complémentaires

Le rouge est une couleur primaire

Le rouge est une couleur chaude

Le rouge est une couleur complémentaire du vert

.

Fillettes en pèlerines et capuchons pointus

Gourmandes elles goûtent les groseilles

Tirent sur les grappes les grains en bouche

Elles avancent le long du pré

À la queue-leu-leu vers leur vie

.

Je tire sur la perle de verre rouge

Et tout le collier sort du bois

C’est connu comme le loup rouge

Cette histoire-là

.

Sort de moi une enfilade

Gouttes de sang pointillées sur fond vert

Carnivores

Printanières

Véronèse sous magenta

Gentils coquelicots nouveaux

.

Étendue sur l’herbe chaude tout près

Le delta de mon estuaire

Source de tout le rouge

Des origines à nos jours

Immobile je bouge

.

L’amour primaire brille sur le pré

Étoiles de mer

Couleur grenade sur fond fougère

De gouttelettes perlées

Sillage voie lactée

Écarlate écarquillée beauté

Rouge et vert

Complémentaires

Kintsugi

Il faut toujours

pour retrouver l’enfance

un objet rond et délicat

un galet poli – donc passé

et oublié sur le bord d’une fenêtre,

ou toute autre chose écrite

dans le même caractère

de la langue disparue.

Car les enfances ont essaimé à la dérive

laissé traîner sur nos chemins

couché sur nos talus

de frêles fragments :

un souvenir de joue

rond et délicat

que le galet poli modèle.

Ainsi se mêle

à chaque objet trouvé

un caractère d’enfants perdus

un murmure une gifle un baiser

et chaque mémoration s’élabore

sur ce trésor.

Dans la contorsion du temps

tout se recrée se réécrit

autre et pareil,

nous laissant incrédule

ébloui désorienté

fragile

heureux

craintif et peureux

Elle attend le 74 à l’arrêt Lodi village. Elle a consulté les horaires, il devrait être là dans deux minutes. Normalement, elle serait allée à pied aux Danaïdes, mais avec cette chaleur. Elle n’a pas envie d’arriver en nage à ce rendez-vous. Il y a peut-être un boulot à la clé.

Ses cheveux trop lourds dégoulinent dans sa nuque, elle a oublié sa barrette au bord du lavabo. Il n’y a pas un poil d’ombre de ce côté de la rue. Pas d’abribus non plus. Sous sa robe en lin jaune elle a enfilé à la va-vite une culotte en coton achetée il y a des années dans cette boutique de Notre Dame du Mont, comment ça s’appelait déjà, la vendeuse était belle, disons plutôt qu’elle avait une gueule, une gueule d’indienne Cherokee, un jour elle était tombée malade et on ne l’avait plus revue, le magasin avait fermé.

Le conducteur du 74 attend à Castellane que son collègue vienne prendre la relève, déjà dix minutes de retard et il n’arrive pas, ne répond même pas aux messages. Est-ce qu’il doit prévenir Sandrine, elle va criser c’est sûr, Sonia fait encore la sieste et elle prend son service à seize heures trente. Il hésite à remettre le contact pour avoir un peu de clim. Les passagers s’impatientent, tout le monde est à cran.

Elle ne sait pas si c’est elle qui a un peu maigri ou si c’est la culotte qui a pris un coup de vieux, toutes ces années oubliée au fond du tiroir, mais la bande côtelée de coton orange se relâche dangereusement autour de ses hanches, elle a l’impression que si elle bouge sa culotte va tomber. Il faudrait peut-être la jeter. Ou la porter avec des pantalons ? Oui, plutôt ça. Elle est quand même sympa cette culotte, avec son imprimé orange et violet à la Keith Haring.

Le 74 est carrément en retard. La chaleur intenable. Le contact du coton sur ses fesses humides lui rappelle soudain son premier amour, le sentier qui mène à la plage, les parfums de myrte chaude, le sable collé à la peau, l’élan du baiser, l’étincelle et la fièvre. Ça fait tellement longtemps. Pas connu grand chose de mieux au final.

Treize minutes ! C’est vraiment pas possible ce bus, toujours la même histoire, ils se foutent du monde ! Une dame, dont le rouge a coulé au bord des lèvres, s’insurge après avoir consultė sur l’application les horaires en temps réel.

Elle plonge la main dans son sac, trouve au fond un stylo bille qu’elle utilise pour relever ses cheveux en torsade, sort son téléphone, vérifie  l’heure. Autant y aller à pied. Elle souffle, traverse la rue et avance sur le trottoir opposé, rasant les façades des immeubles, traquant chaque petit coin d’ombre en espérant que sa culotte ne va pas dégringoler. Elle ne sait pas que dans trente-deux minutes et dix-huit secondes elle va de nouveau rencontrer l’amour.

Les yeux ouverts

Tu as peur. De quoi tu ne sais pas.

Tu as peur des rires trop forts, des gens cruels, des gens sûrs d’eux, de ceux qui se moquent, de ceux qui battent leur chien. Tu as peur d’avoir compris trop tôt que l’homme est un loup pour l’homme.

Tu n’es bien qu’à l’abri de ta famille, avec tes livres, avec les arbres, avec les bêtes.
Dehors tu as peur. Pourquoi tu ne sais pas.

Tu t’éveilles elle est là, elle est tapie en toi, tu en as honte, tu te sens ridicule, tu la caches sous un masque confiant. Tu crains le jugement des autres, leur incompréhension. Tu as du mal avec ceux qui assènent leur joie de vivre, la brandissent en étendard, se jettent sur toi pour demander : Et toi ça va ? Et tu entends tonner l’injonction : Réponds oui ! N’aie pas peur ! Extasie-toi ! Et si ça ne va pas gare à toi ! Tu as du mal mais tu ne le montres pas.

Parfois, presque par hasard, tu découvres qu’il y en a quelques autres comme toi, qui ont peur sans savoir pourquoi, tu ne leur en parles pas mais ça te soulage : une confrérie secrète.

Tu grandis. Tu as peur. De quoi pourquoi tu ne le sais toujours pas.

Est-ce de la mort, ta propre mort, qu’elle surgisse par derrière te prenne par surprise elle t’attraperait tu ne pourrais même pas te débattre et tout disparaîtrait ? Ou est-ce de la mort des autres, ceux que tu aimes, qu’ils te soient volés arrachés tu tomberais défaite et tout s’arrêterait ? Est-ce de la mort ou de la vie, des soubresauts d’un monde qui tremble de la vie massacrée des foules grimaçantes des guerres lointaines des hommes vulgaires des banquiers de la laideur de la télé ? Est-ce du mensonge des trahisons de ta propre faiblesse ?

Elle te tue.

Tu préfères quand elle s’endort, s’assoupit sans raison, couchée dans ta poitrine. Son sommeil est la condition de ta paix.

Mais tu l’as su trop tôt, que l’homme est un loup pour l’homme. Et malgré toi tu rouvres les plaies, et tu rejettes la paix comme un oripeau menteur.

Tu veux vivre en vrai, tout regarder bien en face, les yeux ouverts affronter les lumières de la beauté comme du mal, te battre et sentir ton cœur battre, très fort, très vite ! À défaut de tout comprendre tu veux tout voir, te tenir debout sans armure, avancer, te sauver ! Ta peur c’est ton instinct, ta survie, ton moteur, c’est elle qui te permettra chaque instant de bondir et d’échapper au pire.

Tu vieillis. Elle est toujours là et tu n’en es pas morte. Elle s’est tenue à tes côtés, tout ce temps, ta vieille compagne.

Ta peur te fait moins peur. Tu as renoncé à te battre contre elle. Tu vis avec elle, presque pour elle, et avec les autres, tes frères et sœurs de peur. Ceux qui autrefois te terrorisaient ne sont que des enfants craintifs. Chacun est nu, depuis toujours, avec sa peur cachée dans sa poitrine. C’est la règle du jeu, la condition du partage.

Parfois elle se fond en toi toute entière, alors tout s’éclaire et tu le vois, ce que tu ne voyais pas, pendant tout ce temps où elle était là : tu vois qu’elle n’était pas une étrangère, pas une ennemie, tu vois qu’elle était ta sœur, ton refuge, qu’elle était exactement toi, la vie qui te tenait par la main, pas à pas, qu’elle était même la joie.

Chaque matin chaque après-midi chaque soir
à la même heure bien qu’il n’ait pas l’heure
Il fait ça.

Il se lève du banc
pose le sac en plastique sur le banc bien au milieu
fait le tour du banc dans un sens
fait le tour du banc dans l’autre sens
s’assied à côté du sac en plastique
et le vide en posant toutes ses affaires sur le banc
toutes ses affaires une à une toujours dans le même ordre
à la même place sur le banc
il les regarde
il vérifie.

Puis il les remet dans le sac en plastique
une à une toujours dans le même ordre
il repose le sac en plastique par terre
il se lève du banc
fait le tour dans un sens puis dans l’autre
toujours le même sens en premier
se rassied sur le banc.

Chaque matin chaque après-midi chaque soir
exactement à la même heure bien qu’il n’ait pas l’heure


Ses affaires toujours les mêmes depuis toujours
il les place
toujours à la même place sur le banc
le journal daté du 16 juillet 1986 – le petit bouddha écaillé – la bouteille en plastique avec
l’eau bénite de Lourdes – le carnet avec les noms les adresses les téléphones – le
couteau suisse qui n’a plus de lame – la manche en tricot rouge – la petite poupée
dans cet ordre-là toujours
sur le banc
puis retour dans le sac plastique.


Il fait ça.

Il regarde bien chaque objet
sa place sur le banc
il vérifie
à la même heure exactement bien qu’il n’ait pas l’heure
trois fois par jour
en toute saison.


Il ne regarde pas autre chose
les gens qui en marchant s’écartent un peu du banc
les enfants qui montrent du doigt et qu’on tire par le bras
ceux qui ne dévient pas de leur route parce qu’ils le connaissent depuis longtemps
ils l’appellent le vieux fou mais il ne le sait pas


il ne les regarde pas.
Il sait seulement qu’il doit faire ça
ses affaires
vérifier
le tour du banc dans un sens
le tour du banc dans l’autre sens
toujours le même sens en premier
et se rasseoir.