Il me voit arriver.
Il me regarde déplacer – un pied après l’autre. Ses yeux changent de place – de porte de fente – chaque jour de fenêtre.
Je persiste à emprunter le même chemin rugueux – le sien. Ne pas lisser – l’un des siens.
Et ils sont là. Toujours.
Sur moi les yeux.
Ils me défigurent. Pas à pas.
Lorsque j’arrive à la porte du bureau je n’ai plus de visage que le sien. Un visage gris à angles francs.
Vieux bâtiment.
Une figure aux mille fentes aveugles calfeutrées de roche pulvérisée. Un visage d’amiante comme il ne s’en voit pas.
Mille particules isolent.
Et pourtant ils sont là. Toujours.
Sur moi les yeux.
Tag / 20 pierres
J’ai su l’absence par la bouche de l’enfance
La solitude du miroir et reflet-sœur.
Longtemps
j’ai cherché l’innocence
Quand ses mots n’existaient que par les lèvres roses
mots de silence sur une bouche muette.
Aujourd’hui je range les années d’avant
Je trie les derniers dessins aux bouches grotesques
Crayonnées de rouge clown,
Les peurs criées, restes de végétations et d’éther.
Je boucle l’enfance avortée
Et je dévore tout ce que j’attrape
Les sucres des saisons,
L’eau de l’huitre
Et l’amertume du café.
J’ai dilué ma rage pour un sirop d’érable
Et léché mes lèvres de mélisse odorante,
J’ai gonflé mes joues
Et chassé l’air-flûte d’une pie qui chante
Sans regrets et sans médicaments dormeurs.
Il faut rejoindre la clarté du chant de l’oiseau
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est pareil. Quelqu’un hésite
Vous regarde
Et se ravise.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est normal. Quelqu’un d’autre
N’a pas su
Auparavant.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est cruel. Quelqu’un le sait
Le tait
Et vous regarde.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est banal. Quelqu’un en parle
Ça vous regarde
À coup sûr
Vous êtes mille.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est dommage. Quelqu’un vous voit
Boire et parle
De polydipsie
L’eau est chaude pourtant
Elle vous brûle.
Dans ta peau
Tu crois être à l’abri sous ta peau tendue,
Globalité lisse bêtement satisfaite
Mais voilà que le couteau dérape, troue.
Ça brûle et ça gicle.
Quand tu cries
Le monde se rapetisse.
Tu crois que ta peau te trahit.
L’entaille lance et dégorge des bouillons rouges
Qui réveillent des torrents, des orages et des peurs
Des bagarres, des départs, des oublis
Et toutes ces choses qui ne s’arrêtent pas facilement.
Tu crois que si tu comptes jusqu’à trois
Dix fois, cent fois, mille fois
Avec un mouchoir propre sur ta plaie et un peu d’alcool dans ta bouche, pourquoi pas
Ou l’inverse,
Tu pourras arracher tes yeux du sang.
Tu crois que si un autre lèche
Ton sang, son métal et sa lymphe,
Femme, homme, chien, salamandre ou ortie
Tu t’attacheras.
Comme un bébé.
Tu crois à ce qui vient grouiller en surface pour joindre le séparé
Bourgeonner, rembourrer, épissurer, indurer.
Dans les régions profondes de ta peau
Un canal
A été généré.
départir le continu, joindre le séparé et extirper le superflu : définition médiévale de la chirurgie
où depuis la peau
à n’en pouvoir rien dire
où se ferme le pli sans douleur
et qui depuis la peau écorche
prie encore
supplie
qui
d’où les lèvres muettes
fissurées mutantes
que disent-elles
que tiennent-elles
à bout de souffle
quelle question
fermée tranchée
violence faite
et depuis combien de temps
cela
qui n’a rien vu qui n’a rien dit
alors
qui s’est détourné simplement
qui n’en reviendra pas
quelle question meurt sitôt
dite
et si rien n’est là
quelle issue
quel tumulte empêche
et réunit
quel impossible silence
dans le silence
d’où nos mots de feu
et d’où la peau
d’où
qui part en fumée
sans laisser de trace
que nulle main n’a touchée
quelle main perdue
retrouvée
quelle nuit longue
aussi blanche qu’une aube
endormie
dans nos voix
Bon état général vue de dos la plante
ombrage les coulures au sol
trop sec pour ne pas se craqueler
comme plâtre la terre battue par les vents
Elle se dresse, hisse sa force ses retombées fragiles
Immobile nage dans la transparence de l’air
le silence tressaille de bruissure claire
Elle, échevelée crâne chauve d’automne
son port de tête frotté d’orage la frondaison
défleurie frigide sous la caresse
sa forme taillée au blanc de l’hiver
décapitée
Elle, pétales froids une frisure capitules griffés de givre
feuillage allongé par vertige en somme si couchée
jusqu’à levée printanière
Elle, pétales francs du collier court d’or sa guipure
aucun souci à se faire
dès retour de la chaleur
Elle, son port de tête zébré de lumière traversé de soleil
la chevelure échappée d’un frisson
sait endosser son rôle clé
à recoller ce que nous avons défait
Si un battement d’un cœur pouvait dessiner un visage
il laisserait un trait ouvert
sous tes paupières
et nos doigts inventeraient
l’endroit où nos yeux quittent leur bord.
Si les paupières ouvraient des rideaux
si les cils cessaient de faire abri
le nous passerait entre les feuilles des cils
et le paysage paume ouverte.
Si une main tendue
pouvait recueillir nos peurs,
elle créerait une mer
à glisser contre le corps
la nuit.
Si un baiser pouvait dire
tout l’amour de nos deux peaux
il déplierait le monde
dans la bouche.
et tu marches autour de la même place
et tu traverses des cours des halls des rues des ruelles
et tu cherches à te chauffer te réchauffer au-dedans au-dehors
et tu t’enfonces dans les couloirs les niches les nichoirs
et tu rases murs ciments et briques
et tu apparais tu disparais tu t’évapores
et tu reviens apparais réapparais
et tu es visible trop visible à en devenir invisible
et tu te fantômises te fantômases
et tu te touches le haut de tes cuisses maigres
et le creux de ton ventre trou
et les croûtes de ton crâne froid
et tu baisses la tête te casses la nuque
et tu ne vois rien plus rien de rien
ni ombre ni silhouette
alors tu ris tu te mets à rire
tu es seule et tu ris
tu ris fort tu ris grand tu ris méga grand
tu ris au ciel tu ris à la terre
à l’espace au vide au rien au néant
tu ris
et ce rire devient cri tremblement cataclysme catastrophe
et ton ventre et ta gorge et ta bouche se tordent
se fendent s’écartèlent
et des sons des bruits des mugissements vomissent de ta gorge
et tu sens tu ressens la marée qui monte
et ta ville engloutie se soulève
et ta bête se réveille
te griffe te mord
te gratte parois intestinales et muqueuses
et tes sons se transforment se métamorphosent
tes sons deviennent des consonnes des voyelles
et tes consonnes voyelles commencent à former mots et sens
ne plus te taire te terrer t’enterrer
et tu laisses ta bête grandir et enfler
et ton corps se tourne vers moi
et tes yeux effleurent ma nuque ma joue
et tu me dis
je
En un souffle
Et moi j’entends
Nous
nous qui baissons la tête, cassons la nuque, faisons tomber nos yeux, nous qui cousons nos bouches coupons nos langues cloîtrons le visible trop visible que nous voudrions invisible, nous qui devenons murs barricades ciments briques parpaings et bétons, nous qui portons armures œillères visières, nous qui nous plions replions enfermons séquestrons, nous qui pensons refuges abris foyer sécurité, nous qui disons nous esseulés apeurés et inquiets, nous qui ne sommes ni nous ni je ni il ni elle, nous qui ne sommes rien plus rien moins que rien parfois, nous pensons nous, nous ne te voyons pas, nous ne te voyons plus, nous qui sommes
toi
Bruit du premier RER sur les rails. Télévision des voisins full volume dans l’angle de la chambre. Publicités quand j’ouvre YouTube pour écouter de la musique. Publicités pendant la musique. Annonces sonores quand j’écoute une vision du monde à la radio sous la douche. Annonce sonore quand je rentre dans le métro pour préciser le nombre de minutes avant sa venue. Annonce sonore pour expliquer comment recharger son pass électronique à un prix exponentiel sur des machines. Annonce sonore pour informer des adultes que la trottinette est interdite dans les wagons. Annonce sonore pour indiquer le nom des stations. Annonce sonore alarmiste pour signaler des pickpockets. La vie réelle sous impératif contaminé est méfiante. Appel vidéo sans casque par un voyageur de toute évidence sourd. Appel audio sans casque ad lib d’utilisateurs dévorés par des vortex conversationnels. Ecrans géants statiques infinis dans les couloirs souterrains qui puent. Ecrans géants et affichages dynamiques devant humains spectraux. Ecrans géants et affichages dynamiques qui projettent en alternance une publicité pour un site de rencontres adultères et une réclame pour un hypermarché aux promotions in-con-tour-nables. Bips de notifications. Pensées intermittentes. Corps sous râle. Bip d’erreur pour sortir. Klaxons structurels d’une capitale sous trafic ininterrompu. Sirènes de pompiers au loin + sirènes de police tout près. Quelques oiseaux survivants et inutiles. D’ici là, depuis lors.
Elles me délient
les lèvres noires,
dessin ouvert sur un grand mur
Elle me couve la peau éteinte
la cendre grise
des deux pommettes
Ils me récoltent, les yeux brûlés
Leur terre rouge
Semée très loin,
semée pour moi
Je m’allonge pour ramasser
le bois sec de tes chevilles.