le jour où un savon autre que marseillais
osera me laver la main
je jure
je lance la barque
rafler la marchandise
et je t’offre une vague mais la vraie

le jour où la vraie vague lavera sur mon front
la folie de rêves insensés
incessants si fadas
que je leur ai cédé
alors j’entrerai au couvent

le jour où une barque lavera l’horizon
des dominations et conquêtes
qui nous gâchent la vue
à nous
idéalistes
alors je t’offrirai une larme

le jour où une larme lavera sur ma joue
le chagrin qui de la rivière
remonte de temps anciens
que je n’ai pas vécus
alors je parlerai
aux miens

le jour où une main lavera sur la page
la larme que m’inspirent d’autres vagues
je serais marseillaise
mais pas qu’un peu
vraiment
je t’enlèverai sur ma barque

Pointe du roc

ta rue est un trait de côte.
ta rue flotte sur une falaise, elle chante.
ta rue est parallèle à la mienne, j’y travaille, la nuit.
ta rue bégaie sur du sable mouvant.
ta rue est longue, et gonflée de maisons.
ta rue tremble sous le vent, et tes muscles dorment bien.

je suis salement honnête, peut-être trop,
je suis tatouée de tâche de rousseurs l’été,
je suis un terrain inoccupé,
je suis attachée à ce que vérité veut dire,
je suis tout ce que j’écris.

Je ne sais pas où nait la peur. Pourquoi cette création mentale infuse une réalité qui file de toute façon. La peur saisit. Elle prend le contrôle des pensées et resserre tout. La peur peut. Elle peut se glisser partout, même sur ce coucher de soleil sur la plage avec les filles. Je frissonne en repensant à cet instant magique qui pourrait ne jamais se reproduire. Un moment perdu. Et si je ne les revoyais jamais ?

Même la beauté fait peur. On peut se brûler à la joie si elle est trop forte. Et s’effrayer de perdre ce sentiment une seconde après l’avoir vécu. C’est parce que la vie est belle que j’ai peur.

Et même cette magnifique mer, face à laquelle j’étais assise, m’impressionnait et me rendait vulnérable. Apeurée. On se sent parfois seul face à l’immensité du monde.
Face à l’océan qui bat plus fort que nous et aurait pu m’engloutir.

Et

J’ai un air dans la tête
La goutte qui tombe me réveille
Juste une fuite, que je ne maitrise pas encore
Elle est mouvement, gravité et devient son au contact du carrelage
Une goutte. Un goutte-à-goutte.
Un rythme. La naissance d’une musique.
La percussion de la goutte
Elle s’écrase lentement et rejoint les autres gouttes en un filet
Ensemble elles sont flaque. La possibilité d’un étang, d’un lac ou d’un océan.

Et un matin se faire face
Et ne plus se reconnaître
Alors
Chercher fouiller
Sous tes phalanges ongles et doigts
Coins et recoins
Plis et replis
Ici mémoire
Ici histoire
Corps mémoire
Brouillée emmêlée floutée
Et un matin se faire face
Et vouloir et souhaiter
Tâtonner sentir
Douceur ici
Chaleur là
Vie
Et un matin se faire face
Et se brûler
Du froid du glacial du gel
marbres interstices
grottes fissures
cailloux lames
roches larmes
Et un matin se faire face
Et retourner son visage comme un gant
Coutures défauts invisibles lisibles
Et descendre au dessous du dessous du dessous
Ouvrir les portes barricadées blindées
Et assister au spectacle manège
Cauchemardesque horrifique
Voir et sentir
Ce qui grouille gronde pourrit
La vie contraire inversée tordue
Sous formes de mains et de doigts
D’un dos ventre et cul
Odeur d’arrachement et de plantation
Graine mauvaise et sève poisseuse
Mains rouges
Et un matin se faire face
Et se voir corps continent territoire conquis
Empreintes de mains et de pieds
Et en souhaiter le ravage l’incendie de soi peut être
S’imaginer phœnix alors

Et un matin se faire face
Et ne plus se reconnaître
Et se demander pourquoi toi
Et chercher des réponses
Et trouver au milieu des gravats de l’obscurité du cauchemar
Une faille petite très petite minuscule
Et se dire alors
Alors la patience
Alors le courage
Alors la force
Et un matin se faire face
Et aller au delà de ce que l’œil ne peut voir
Et y mettre ses mains
Dans sa propre chair
Dans sa propre terre
Y faire un trou
Laisser passer la lumière
Faire grandir
Et fleurir
Et vivre
Encore

Je me déguise pour manger
en marquise
ou en renard cendré
Je mange sans bruit pour ne pas attirer
le gros marquis ou le loup argenté
Je me déguise pour dormir
en chameau
ou en dormeur du val
Sous la broussaille de mes cils
le sang m’a fermé les yeux
Je me déguise pour sortir
en tapin ou en as de pique
Je perce comme
j’ai été percé.e autrefois
Je me déguise pour écrire
et nous hurlons
en chœur
ou en canon

Blesse

Peut-être que mes os
broyés
lesteraient
ce nuage

Peut-être que mon cerveau
émietté
brûlerait
les forêts
de cèdres

Peut-être que ma bouche
tordue
engloutirait
vos pensées

Peut-être que la blessure
dont je vous parle
ne se diluerait
qu’à moitié
et laisserait le limon noir
sur place
envaser
les fossés

Faut-il scier
ma gorge
par le milieu
pour voir
les sanglots
tomber

Faut-il pilonner
la gelée
de mon encéphale
et venir
à bout
de
la
peur

Faut-il percer
le flan
pour
expurger
la bile
acide

Faut-il briser
les molaires
et broyer
les phalanges
une à une
pour
ravaler
ma peine

Faut-il que la blessure
dont je ne fais que vous parler
ne se dilue qu’au quart
et laisse
le limon noir
sur place
envaser
les fossés

Expériences

Nous passions des nuits blanches 
Tout le long du mois d’août,
Il faisait chaud tout le temps.
Nous restions à parler 
Sans pouvoir s’arrêter,
La fenêtre grande ouverte.
Nous respirions à peine,
Incapables de laisser 
Une seule minute de vie 
Nous échapper encore. 

J’ai si bien reconnu 
Cet élancement du cœur
Qui réveille dans mon corps
L’énergie nécessaire
D’accepter la tristesse.
Car la vie à nouveau
Ajoute à mon chemin
Une épreuve à franchir.
Au bout d’une longue semaine,
Mon père est mort hier. 

Les jours qui ont suivi,
Ces belles journées d’été,
Avec mon amour en vie,
Nous avons quitté le monde,
Nous sommes restés chez nous.
Enfermés et meurtris,
Nous avons fait revivre,
Toutes les peines du passé,
Les incompréhensions,
Les colères, les tromperies,
Les agitations vaines
De trop fortes émotions.

Et pendant tout ce temps,
La lente destruction,
De l’intérieur du corps
De mon père possédé. 
Un mal brisait ses nerfs,
Un mal qu’il m’a donné,
Comme une partie de lui.
Il se cache dans ma chair
En attendant son heure,
Un mal qui finira aussi
Par briser mes nerfs à moi. 

Pendant ces jours d’été,
Nous avons compris ensemble,
Que pour survivre ici,
Il faudra résister,
Ne pas briser les liens,
Rassembler les courages,
Et avec humilité,
Vivre chaque expérience,
Comme étant destinée.

Je range.
Avant chaque grand départ, je range.
Je prépare, je trie, méticuleusement, je sépare les choses à emporter de celles à laisser. Comme je n’ai pas de « là » en ce moment, je laisse où je me trouve, je confie ou abandonne à mon garde-meuble, à des amis, à un café, un hôtel.

Plus les années passent, plus cela requiert du temps, de l’énergie, d’imaginer l’improbable. Je ressors épuisée de ces séances de choix intense de toutes petites choses. Alors je prends soin, je fais par petits bouts du bout des lèvres et des doigts, de toutes petites minutes à la fois.

Je classe, je soupèse, remplace.

La nuit j’y pense avec clarté, alors je me relève pour enlever, remplacer, rajouter. J’élimine beaucoup, c’est le but : constater le monceau et écrémer vers le nécessaire, garder le minimum. Je suis mauvaise en minimum. L’objectif c’est la légèreté. C’est le poids que je suis prête à imposer à mes épaules, à mon dos, à mes genoux. Pourtant, à partir, c’est sous l’enclume de l’arrachement que je ploie. Une fois le sac terminé, le mouvement lancé, ce poids là disparait et rien ne semble plus
insurmontable.

Je range les pensées, j’abandonne les doutes, les hésitations, les peurs qui retiennent et reviennent la nuit, je les balaye mieux que mon seuil, je focalise sur l‘évident. Je coupe le dernier lien avec la dernière chambre, embrasse la décision avec la langue.

C’est le moment où l’esprit, enfin libre, se tourne vers le préparatif le plus exaltant : l’objectif du voyage. Le décider c’est trouver courage, enthousiasme, sens. Imaginer ce qu’il sera question de cueillir, le matériel nutritif poétique pour l’âme, les rencontres, les lumières, les mots en langue nouvelle, le tremblement d’effluves exotiques. Ce qui constituera la malle de souvenirs chargée sur mon dos au côté des bibelots dont le quotidien s’alimentera dans une survie gourmande de culture. Pour leur faire de la place, je pousse mes vieux souvenirs dans les coins, en jette certain par la fenêtre, soupèse l’espace vide à protéger pour cette expérience-ci, la taille de son empreinte dans mon existence.

Au fil des années, il y a de moins en moins de place. Alors j’affine les cueillettes, cherche la qualité plus que la quantité ; j’ai appris à me connaitre. On ne fait plus n’importe quoi quand la coupe est pleine.

Il est l’heure de partir. Je recompte une dernière fois le nombre de tablettes de chocolat, les carnets vides prêts au cas où, et les livres. Ce sont eux les plus difficile à choisir. Je passe des heures à feuilleter, évaluer la vibration de leur rythme dans mon corps lorsque je m’imagine là-bas. Garder ceux qui seront les compagnons précieux, utiles, conseillers réconfortants, ceux qui accompagneront dans l’intimité la captation sensible des dimensions de chaque nouvelle parcelle. Celui qui soufflera les mots avant que ne s’envolent les miens, qui les poussera d’en haut de la falaise comme les albatros se jettent dans le vide à leur premier envol.

Je me trompe encore souvent.

Je pars quand-même, avec tout ce que je porte de dérangé.

Et l’aventure se fait avec les moyens du bord, au gré des journées froissées.


Je l’ai su depuis son annonce. Hier a été mon dernier vers l’Antarctique. C’est une certitude. Non pas que nous n’ayons plus besoin l’un de l’autre lui et moi, mais que se toucher n’est plus nécessaire pour prendre soin de nous, la pensée, la créativité, l’amour suffisent. A un certain âge, assurer des visites fatigue plus qu’émerveille. Je ne veux pas éroder nos énergies en nous y frottant. J’ai su que, bientôt, je n’espérerai plus visiter les extrémités du monde. Et mon esprit s’en trouvera serein malgré l’appel. Quelque chose s’est tassé. Plus de frustration ni d’urgence, un soulagement presque. Une terrifiante indifférence. J’ai vu s’envoler le courage, s’abandonner les rêves géographiques qui ont embellit ma jeunesse de l’avoir habitée. J’ai su que j’avais vieilli pour la première fois. Que ce ne serait peut-être pas pour cette vie-là. Et que c‘est tant pis, que ce n’est pas grave, ce sera pour la prochaine. On n’abandonne pas des rêves comme ça.

Si l’enfance c’est se réveiller du coma
et dire
ah j’ai bien dormi

maintenant j’ai les yeux qui piquent
j’ai trop regardé la terre
qui autrefois était encore nue de nos découvertes
avec nos oreilles et nos bouches
nos yeux et nos doigts
maintenant plus bien sûre de ce que voulaient dire les comptines
si c’était des prophéties de vautours
avec nos oreilles et nos bouches
Gloussement pépiement croassement
entêtement

maintenant j’ai les yeux tous noirs
décillés
on se demandait c’est quoi le plus dégueulasse
privés de dessert ou d’amour
c’est quoi le moins collant
qui aime bien châtie dans tous les cas
et quoi qu’on dise
avec les bras les mains les poings
avec les jambes pourquoi pas
Aboiement hennissement ahanement
acharnement

maintenant j’ai les yeux tout secs
comme brûlés par le temps
celui qui tiendrait le plus longtemps en équilibre
était forcément celui qui allait gagner à la vie?
ô ciel de la marelle
pendant que nous on resterait arrimés sur la terre
avec quelques touffes de pelouse et l’espoir chevillé
les derniers ou les premiers
c’lui qui dit qui l’est
Jasement bêlement blatèrement
amèrement

La peau est molle surtout à Basic Fit
c’est contre le métal froid qu’on se rend compte que la peau est molle
Le trou des gens qui partent est un trou en métal froid dans l’estomac
le trou du manque est une haltère de 8kg
C’est lourd mais ça se fait
à Basic Fit la peau apprivoise le métal
la peau apprend à ne plus se déchirer sur le métal des gens qui partent

L’estomac criblé des trous du manque
je suis venue j’ai vu j’ai vaincu
8kg suffisent à donner du sens à tout ça