Un grand chien dort à l’ombre
des ardoises.
Les portes des chambres sont entrouvertes
et le silence frais dans la maison
raconte août sur le plateau.

Un grand chien dort à l’ombre.
Dehors a cligné des yeux ; le paysage est sidéré.
Sur l’ardoise une soustraction :
on pose le chien et
on retient son souffle
Où sont les adultes ?

Devant la maison l’ombre du chien
gronde dans la vallée
L’eau trébuche dans la rigole
bruits de pleurs – la porte est close
Une fleur rouge s’étale sur le coton

une flaque
dehors
l’ombre n’a fait qu’un tour
devant le chien de la maison

Si être un enfant c’est tourner sur moi jusqu’à en perdre l’équilibre, rire aux éclats et recommencer, si c’est courir derrière un papillon, demander « dis, on est bientôt arrivé ? » , « on arrive bientôt ? », « quand est-ce qu’on arrive ? », compter les voitures bleues et les blancs moutons, me balancer toujours plus haut, avoir le ciel à porter de langue, goûter la pluie, sauter à pieds joints dans les flaques et t’éclabousser, m’allonger dans l’herbe, observer les nuages, y voir une toupie poursuivie par un requin, te dire qu’on est bien.

Si être un enfant c’est préférer dormir dans tes bras, construire des palais avec trois morceaux de bois, inventer des monstres qui n’effrayent que moi, si c’est ça alors.

Alors, j’ai cinq ans. Eternellement.

Et si ce n’est pas ça, alors ça rime à quoi ? Ça rime à quoi d’avoir cinq ans.

Si être un enfant c’est craindre tes orages, faire le pitre pour te garder hors du crash, si c’est me fondre dans le décor pour ne pas déranger, anticiper les crises, devenir transparent. Si être un enfant c’est courir me cacher quand tu comptes jusqu’à trois, fermer les yeux, joindre les mains et chuchoter des prières pour que tu ne me trouves pas.

Si être un enfant c’est redouter tes silences, appréhender tes cris, trembler la nuit au fond des draps, sursauter dans le bruit de tes pas, dans le son de tes soupirs, à l’idée de tes bras,

Alors à cinq ans je m’ai tué.

Pourtant, j’aurai tant voulu,
Habiter tes sourires,
Te donner la main,
Te rendre fière,

Pourtant, j’aurai tant aimé,
Te regarder,
Que tu me vois,
Te rendre fière,

Pourtant, j’aurai tant souhaité,
T’écouter chanter,
Te sentir vibrer,
Te rendre fière,

Pourtant, j’ai tant espéré,
Rien qu’une fois,
Être aimable,
Et te rendre mère.

métamorphose ontologique

que le rêve soit brusqué sous les cendres de la nuit 
la paupière palpite

que l’œil perce l’espace nouvellement connu
le plafond fait surface 

que le soleil cogne sur les murs enfouis et nus 
la pluie devient aussitôt lumière 

et le merle absorbe la forêt de ses chants 
et le vent coiffe déjà la montagne lointaine 
et le ventre inspire de ses encres bleutées

enfin se meuvent les berges en asiles pour le temps 
enfin le rêve s’installe dans l’espoir 
enfin la paupière renverse la fatalité 

enfin les lèvres ouvertes parlent de possibilités 
que l’aurore boive le sommeil et enfin la mue devient éveil 

Que la nuit remue, elle s’ensommeille
Que les corps s’enroulent, ils s’esseulent

Si alors le monde s’enivre, il reflue
S’il s’engrise, il tombe
Pluie
Dans le grain de l’aube

Des lueurs ondulent entre les draps
Lascives
Des roses grèges disloquent
Les chemises sur la chaise
Les dents de lait
Du jour
Liment leurs contours
Comme des châteaux de sable
Frêles
Dans la marée montante
D’un levain

Que s’étirent les mots, ils résonnent
Que s’épanchent les corps, ils se taisent

Si alors le monde dérive, il hésite
S’il trébuche encore, il ricoche
Radios
Dans l’acajou des commodes

le jour où un savon autre que marseillais
osera me laver la main
je jure
je lance la barque
rafler la marchandise
et je t’offre une vague mais la vraie

le jour où la vraie vague lavera sur mon front
la folie de rêves insensés
incessants si fadas
que je leur ai cédé
alors j’entrerai au couvent

le jour où une barque lavera l’horizon
des dominations et conquêtes
qui nous gâchent la vue
à nous
idéalistes
alors je t’offrirai une larme

le jour où une larme lavera sur ma joue
le chagrin qui de la rivière
remonte de temps anciens
que je n’ai pas vécus
alors je parlerai
aux miens

le jour où une main lavera sur la page
la larme que m’inspirent d’autres vagues
je serais marseillaise
mais pas qu’un peu
vraiment
je t’enlèverai sur ma barque

Pointe du roc

ta rue est un trait de côte.
ta rue flotte sur une falaise, elle chante.
ta rue est parallèle à la mienne, j’y travaille, la nuit.
ta rue bégaie sur du sable mouvant.
ta rue est longue, et gonflée de maisons.
ta rue tremble sous le vent, et tes muscles dorment bien.

je suis salement honnête, peut-être trop,
je suis tatouée de tâche de rousseurs l’été,
je suis un terrain inoccupé,
je suis attachée à ce que vérité veut dire,
je suis tout ce que j’écris.

Je ne sais pas où nait la peur. Pourquoi cette création mentale infuse une réalité qui file de toute façon. La peur saisit. Elle prend le contrôle des pensées et resserre tout. La peur peut. Elle peut se glisser partout, même sur ce coucher de soleil sur la plage avec les filles. Je frissonne en repensant à cet instant magique qui pourrait ne jamais se reproduire. Un moment perdu. Et si je ne les revoyais jamais ?

Même la beauté fait peur. On peut se brûler à la joie si elle est trop forte. Et s’effrayer de perdre ce sentiment une seconde après l’avoir vécu. C’est parce que la vie est belle que j’ai peur.

Et même cette magnifique mer, face à laquelle j’étais assise, m’impressionnait et me rendait vulnérable. Apeurée. On se sent parfois seul face à l’immensité du monde.
Face à l’océan qui bat plus fort que nous et aurait pu m’engloutir.

Et

J’ai un air dans la tête
La goutte qui tombe me réveille
Juste une fuite, que je ne maitrise pas encore
Elle est mouvement, gravité et devient son au contact du carrelage
Une goutte. Un goutte-à-goutte.
Un rythme. La naissance d’une musique.
La percussion de la goutte
Elle s’écrase lentement et rejoint les autres gouttes en un filet
Ensemble elles sont flaque. La possibilité d’un étang, d’un lac ou d’un océan.

Un endroit qui parle

Ça ne ressemble à rien, à rien du tout de tout le monde connu.
Ce n’est pas une route,
Non, pas une route, pas un chemin, encore moins un pont.
C’est un endroit.
Un endroit qui ne veut pas être trouvé,
Alors personne ne vit là.
Il n’y a pas pas de maisons, pas de jardins,
Il n’y a pas d’écoles, pas de magasins, 
Le temps ne s’écoule pas non plus là-bas,
Les saisons n’y sont pas sages, elles ne tiennent pas en place,
Elles ne suivent aucune des règles du monde connu.
D’ailleurs,
Rien là-bas ne suit les règles du monde connu.
C’est un endroit envahi par les vents, toutes les sortes de vent, mais
Il ne faudrait pas penser que cet endroit n’existe pas.
Je sais qu’il est là, 
Je sais qu’il vit, je l’entends, je l’écoute,
J’attends qu’il me parle, de la manière dont parlent les endroits.
Je sens des vibrations de joie qui sont mes journées du réveil au coucher,
Je sens des vibrations de peur qui sont mes pensées du soir au matin,
Pourtant,
Je ne suis ni complètement mes joies, ni complètement mes peurs,
Je suis une vibration, puis une autre, et parfois il en apparaît de nouvelles,
Je suis ainsi remué, de tous les côtés à la fois,
Je vis sans savoir où je vais tout en allant quelque part,
Je ne sais pas qui je suis, mais
Je sais que je suis quelqu’un.

J’ai bu

une nuit
ma peau a bu
comme un animal assoiffé

une nuit
la neige est tombée au-dehors
elle a tapissé la rue de son silence
une main a caressé ma peau
le désir a poussé sous mon ventre
et le monde s’est tu

une nuit
le passé l’avenir ont disparu

une nuit
la lune a surgi
elle irradiait
elle m’a attrapée dans sa clarté
j’ai découvert les grains de beauté
qui constellaient ton corps
qui étincelaient

une nuit
une longue nuit
délicieuse
dans le cocon d’une petite chambre
dans les plis des ombres blanches
des soupirs mauves des gestes tendres
nos corps avides ont exulté

une nuit
j’ai bu
j’ai bu

Qu’est-ce qui perdurera quand nous n’aurons plus rien ? De quel ventre naitra le renouveau ? Quel sera son visage ? Inventerons nous des danses nouvelles, d’autres façons de rire ? La joie aura-t-elle changé de couleur, pour transformer les bouches en portes jusqu’au cœur ? Qui sera là pour le voir ? Qui verra que de la souffrance nait tant de beauté ? Le ciel sera-t-il plus pur, le vol des oiseaux plus léger ? Quand nos yeux auront été lavés par les pluies torrentielles et nos âmes rincées, que restera-t-il sur cette terre ? Les hannetons couveront-ils encore sous la surface, préparant leur envol dans la plus sombre obscurité ? Le sommet des montagnes nous toisera-t-il encore dans son manteau de feuilles et sous sa peau pelée ? Les gouffres auront-ils perdu de leur attrait ? Que se cachera-t-il sous la croûte ? Faudra-t-il encore creuser pour satisfaire notre besoin d’exhumer les secrets enfouis, pour comprendre l’histoire de notre race, le cours de notre destinée ? Quelles inflexions auront nos voix ? De quel parfum embaumera-t-on les mots nouvellement créés ? Quelle douceur emportera nos doigts jusqu’au mystère des courbes et des aspérités, jusqu’à s’écorcher aux crêtes et glisser dans les creux ? Quelles poésies redessineront nos lèvres, et tous les contours du monde ? Avec quelle sincérité, quelle envie, quel élan se sera-t-on permis le rêve ? Aura-t-on osé assez ? Rêvé assez ? Avec assez d’effronterie, sans retenue, sans s’empêcher ? Qui sera là encore, pour enfouir ses pieds nus dans le sable, simplement ? Pour éprouver le souffle du vent ? Les vagues auront-elles la même saveur, le même piquant salé ? Qui sera là encore, pour assister aux nuits et aux aurores ? Aux tempêtes ? Aux marées ? Qui sera là encore lorsque les battements d’un pouls perdureront, tout au fond, quelque part ? Lorsqu’une nouvelle promesse verra le jour en robe de rosée, fraichement éclose, souveraine et belle ? Qui sera là quand tout aura cessé ? Qui sera là pour voir ? Pour y tremper les lèvres ? Pour, encore une fois, goûter ?