Comme un roseau

le cygne blotti dans des plumes blanches
ne se défend que pour vivre
et ne respire que pour danser :
voler,
tourner sur l’eau,
nager,
voler sur l’eau…

le cygne est un animal
je est un animal
pensant, dansant, rêvant
aux pétales blancs du cygne rencontré
dans une ville-brume, éclairée par la lune

je est un animal
rêvant de flocons ardents
qui baiseraient son front
qui doreraient son nom

je
n’est qu’un animal pansant

Un fragment de miette est une miette. Le fragment s’émiette en multitude de miettes.
La trace d’un reste hante la miette comme le souvenir d’une trace brisée. Comme le reste
d’une substance qui suppose sustenter.
Persiste


Je me nourris de miettes. Le rien me comble. La mémoire d’un plein désormais vide
m’occupe et me déborde : abondante liqueur creuse…
Elle absorbe et râcle
Elle est la bile qui ronge l’envie alanguie


Elle est l’attente latente qui demeure à ma fureur
Qui m’écrase et m’appesantit
dans un entre temps qu’aucun système n’établit.


Eclate.


Suppurante plaie, rauque abcès s’écoulant d’une lenteur immodérée
Purulente. Dégoulinante. Trou en décomposition – consume.
L’abcès vit dans la plaie.
Alors la moisissure s’enracine. Alors d’invasives tentacules dénudent mes organes, me
possèdent : je moisis.


Et préfère la trace à la présence.
Et préfère rien. quitte à en perdre miette

Quand je regarde, je regarde – quand je regarde, je me plisse, j’ai les yeux qui vieillissent – quand je vieillis j’ai la vie en moi qui circule – quand je vis, je ne sais pas avant, je ne sais pas après – quand je vis je ne sais pas ce que je choisis.
Je marche les yeux grands ouverts, parfois ils regardent et parfois ce ne sont pas eux
Je ne suis pas seule dans mes yeux, nous y sommes une foule, tapie, ensemble,
Je suis assise dans mes yeux, blottie contre une paroi, protégée, hermétique, opaque. La lumière passe et repasse, je suis dans l’ombre, je suis projetée dans la clarté.
Une personne se lève, qui est-elle, que fait-elle
Comme un morceau de présent
Elle regarde délicatement au dehors,
s’éloigne de la paroi, puis,
adressant un regard de fraternité, quitte le groupe pour l’invisible,
Descend
Choisit.

Tautologies

Une fois n’est pas coutume
il y a plus 
dans deux têtes que dans une
jamais deux sans trois
jamais deux sans toi
monter quatre à quatre
les escaliers du désir
pour un cinq à sept
six jamais il revenait
sept petits nains
en sommeil endormis
jusqu’à huit et demi
puis chacun ablutions
propre comme un sou neuf
dix de der et rebelote
une fois n’est pas commune
combien coûte une coutume
un sou neuf 
faites vous la carte de fidélité
faites-vous la ristourne
dans quel sens la roue tourne
amour toujours en faire le tour
question sans réponse
bien la poser suffit
Il suffit de passer le pont
Il suffit de passer l’éponge
la loque à reloqueter
Il suffit mais il faut
dire ce qui est 
haut et fort  
ça suffit 
au jour d’aujourd’hui

Noir

La nuit il fait sombre sur la mer
Le soleil ne sait pas nager
Au crépuscule, le soleil sombre dans l’océan
Le soleil a sombré 4,55 milliards de fois dans l’océan
La nuit l’eau devient noire
Une bouche ouverte laisse entrer les rayons du soleil
Une bouche ouverte laisse sortir tous les mots 
L’intérieur d’une bouche fermée est noire
Tout est sombre dans une bouche fermée
Aucun mot ne sort d’une bouche sombre et fermée

Dans ma bouche fermée tout paraît calme
Les mots sur ma langue peuvent s’endormir
Les mots sombres peuvent tomber dans ma gorge et s’enfuir loin au fond de moi
Des mots sombres qui sombrent dans les abysses de moi deviennent une idée noire
Quand ma langue a peur du noir de ma bouche elle se cache
Ma langue cache des mots fous enfermés dans la douleur
Retenus par la camisole des dents
Je sais que des cancrelats courent sur ma langue
Ils transportent ma colère
Ma colère est noire
Elle ne voit rien dans la nuit de ma bouche
Elle tombe et se blesse et saigne et pleure
Elle est sourde ma colère
Elle n’entend pas ce que je lui dit
Alors je crie dedans  
Un cri qui souffle une bise froide sur mes os
Un vent qui coupe, qui déchire en deux mes ténèbres
Mon coeur s’ouvre, je pleure du sang
Je transfuse ce sang pour sauver cette femme
Mon sang lui donne des idées noires

Le crépuscule est le moment où le jour à peur
La nuit, la vie éteint la lumière
Les nuages jouent avec l’éclipse
Un nuage homme devient un nuage femme
Un nuage transgenre a choisi d’être libre
Quand le vent touche une falaise il tombe
Son ombre tombe aussi
son ombre se suicide
Il faut s’appuyer sur son ombre pour éviter qu’elle ne tombe
La soutenir pour qu’elle reste une ombre sombre
Pour délivrer la lumière au fond du coeur qui a une ombre
Qui connaît un dés noir qui n’aime pas le hasard ?
Parier que ma guitare cette nuit s’est enfuie 
Retournée parmi les arbres à l’état sauvage
J’ai remis à l’eau un poisson pané qui voulait nager dans les profondeurs 
La terre tourne dans l’obscur depuis 4,55 milliards d’années
Je promène ma laisse chaque jour autour du soleil

“Le mot, un être vivant” V. Hugo

Le toit abrite, la porte se ferme, l’escalier monte
le courant passe, la lampe éclaire, les yeux regardent
Dans la pièce, une bibliothèque
dans la bibliothèque, des livres
dans les livres, des pages
dans les pages, des phrases
dans les phrases, des pensées
En pied, allongée
sans les mains, accoudée
de guingois ou bien droite
en silence, à haute voix
Des minutes ou des heures
seule ou à plusieurs
Attentive, amusée
attristée, enragée
cornant, soulignant
butinant, annotant

____ – je lis –

Là, le bureau ____________________________ Ici, la chaise
___ mon radeau ________________________ mon trapèze
______ mon terreau ___________________ ma falaise
________ mon brûlot ________________ ma parenthèse
__________ mon super-héros _______ ma fuite à l’anglaise
Mes pensées voyagent jusqu’au bout de mes doigts
d’où s’écoulent l’encre bleue des mots qui m’habitent

____ – j’écris –

Les mots sont des clés
___ Les mots sont des valises
______ Les mots sont des fenêtres
________ Les mots sont des tiroirs
__________ Les mots sont des hurloirs
____________ Les mots sont des maisons qui penchent et qui respirent


____ ils vivent –

Mes yeux sont au nombre de deux ils me servent à voir

Mes yeux sont au nombre de deux et me servent à voir.
Deux est le total de mes organes de vision, les yeux sont des organes.
Les yeux ne se voient pas eux-mêmes, ils voient les autres organes.
Les membres vont par paire de deux.

Je ne prête mes yeux à personne, je ne le peux pas.
Je compte le nombre d’œil sur les autres, souvent eux aussi en ont deux.
Je regarde le reflet de mes yeux dans le miroir.


Et alors mes yeux deviennent quatre ou huit si je rajoute un autre miroir. Ils s’étendent dans la salle de bain, la salle de bain a un grand miroir. Deux n’existe plus, il s’étend dans des images d’images pour devenir minuscule et pourtant infini. Le miroir est un tunnel de lumière.
Quand je ferme les yeux ils redeviennent deux mais je ne peux plus les voir.

Triste tigre

j’ai trouvé dans un livre
une tautologie
la différence fait toute la différence

je me l’approprie
ça ne répète pas la même chose
ça fait toute la différence

quelle distinction quand
le corps sourd abasourdie
il n’y a que le silence qui vaille

en révolte impuissante
pour délier ma langue

compulsive je lèche
mon pelage fauve

Le rouge est une couleur primaire

Le rouge est une couleur chaude

Le rouge est une couleur complémentaire du vert

.

Fillettes en pèlerines et capuchons pointus

Gourmandes elles goûtent les groseilles

Tirent sur les grappes les grains en bouche

Elles avancent le long du pré

À la queue-leu-leu vers leur vie

.

Je tire sur la perle de verre rouge

Et tout le collier sort du bois

C’est connu comme le loup rouge

Cette histoire-là

.

Sort de moi une enfilade

Gouttes de sang pointillées sur fond vert

Carnivores

Printanières

Véronèse sous magenta

Gentils coquelicots nouveaux

.

Étendue sur l’herbe chaude tout près

Le delta de mon estuaire

Source de tout le rouge

Des origines à nos jours

Immobile je bouge

.

L’amour primaire brille sur le pré

Étoiles de mer

Couleur grenade sur fond fougère

De gouttelettes perlées

Sillage voie lactée

Écarlate écarquillée beauté

Rouge et vert

Complémentaires

L’échec cuisant du néant :
Diffuser la rumeur qu’il s’oppose au grand Tout
De sa propre existence, de son sens propre, vidé
Anéantir c’est détruire ce qui est.
Et tout-ce-qui-est-n’est-pas-nécessairement-grand.

Si j’avance aussi frêlement qu’on érode le rien
Si je m’auto-néantise dans un vide sublime façon syndrome de Stendhal
[Ce que je fais 12 fois l’an lors de crises de trop-pleins en écoutant du rap français grand cru
1996 jusqu’à épuisement de ma rage]
Si je clame innocence quand j’ai mauvaise presse auprès de l’une de mes parts enténébrées
Evidez-moi évidemment seule je n’y parviens pas

Rien de plus rebattues que les cartes d’une Gitane
Qui me susurrent : « mais ma chérie qu’est-ce que tu crois ? »
Et moi de répondre : « ô rien, rien. Mais à cela ardemment je crois. »