Loizo la pou fuir

tan lontan
la mousse té i dérape su ban gravier

tonère té i cogne, té i bat su la tête

com loraze
com loizo
ki la pou fuir, fuir lo silence

sat i coze derrière pied dbois, derriere tonère la pou lache ses nerfs

éventré mèm zisko keur mèm, sat i met ensemb na poin meilleur sens
le ban mot la, ki glisse sous ban doigts rêvés de nout tet
nout tet brulant, ki lache pa prise
coco ki durci
coco ki la pou fuir

zordi set mot lé seulment pensé pou ou
demain li sera di pou ou


L’oiseau s’enfuit

Il y a longtemps
La mousse glissait sur les pierres

Le tonnerre cognait, il battait sur la tête

Comme l’orage
Comme l’oiseau
Qui est en train de fuir, fuir le silence

Ceux qui parlent derrière le pied de bois, derrière le tonnerre, ils évacuent leurs nerfs

Comme éventrés, jusqu’au coeur même, il n’y a pas meilleur sens que ceux qui se
rejoignent
Les mots, ceux qui glissent sous les doigts imagés de notre tête
Notre tête, brûlante, qui ne lâche pas prise
Notre tête qui durcit
Notre tête qui s’enfuit

Aujourd’hui, ces mots sont seulement pensés pour toi
Demain, ils seront dits pour toi

Enfants des autres

Multitude d’humains. On est trois ou quatre à accueillir ce débarquement de petits chats, déposés le matin ou parfois le midi par leurs quelqu’un, déposés là par le rite ou la loi, par l’amour, la fatigue, la détresse, la générosité. J’observe ces falaises incommensurables, jardins de mars douloureusement sublimes, et m’applique à faire danser ensemble ces feux uniques, morceaux de chaos qui m’obligent à toujours bien vérifier que mon cerveau est allumé et mon cœur à la bonne fréquence. Les enfants des autres c’est comme le travail de la terre, on pense, on fait, on établit, on rétablit, on ne sait rien ; ça doit être pareil un peu quand les gens viennent de nous-mêmes. Je pense puis je fais et j’oublie sinon je ne ferais plus. Ces promesses sincères m’éclatent au visage comme le soleil descendant irise tout à coup une pièce sans histoires en ricochant sur une vitre. Ça me rappelle la douceur des choses quand on ne sait pas encore qu’on peut oublier de se souvenir. Chaque soir les petits humains repartent, ils ont tous une maison et je trouve ça normal, je n’y pense pas et eux non plus.

Adultes de personne

Morceaux d’humains. La scène se répète, j’accueille, je parle, j’écoute, je parle beaucoup, je fais, ils parlent, ils écoutent, on rit, ils crient, je me tapisse de mots sans oubli qui cherchent le repos. Les chaos sont des multitudes, on croit que ça va toujours rester comme ça quand on souffre, un alignement infini de piques acérées, bien rangées comme les aiguilles abruties sur leur hérisson de velours qui attendent le répit du corps pour repartir à l’assaut. Quand un compagnon humain parvient à se rassembler pour me dire quelque chose, souvent je me dis qu’on est vraiment à la merci des moustiques, cette drôle de métaphore de la perversité du monde. Pendant de longs mois je fais ma pièce de théâtre professionnelle face à un groupe d’adultes de personne, suivis par d’autres, démembrés, le flux des adultes de personne c’est fou je marche le long de la berge depuis longtemps là et on dirait que la source s’éloigne que le fleuve fait le tour de la Terre sans début ni fin, des petites gens rendus fous par l’hubris de trois poussières humaines, les connards. Est-ce que c’est possible de n’avoir personne du tout ? Parfois je m’arrête un peu, je pense : si je n’ai personne, personne PERSONNE vraiment, est-ce que je peux être en vie ?

Lumière sociale

Tas d’humains. Pyramide de feuilles, himalaya de coups de fil, nuée des justes. J’ai la nausée en ce moment, ça tombe bien je ne travaille pas, les usines de casseroles que je véhicule se sont mises d’accord pour déposer le bilan. La dernière fois les gens étaient jeunes, tout petits et debout sur des jambes de titanes, des géants sans enfance les narines pleines de sel. Ça a fait une guirlande impressionnante, autour d’eux au début puis avec eux après, toute l’humanité au travail était représentée, une déferlante de flamme vitale, ça prête, ça parle, ça pleure, ça se bat. J’ai pas fait exprès mais j’ai repensé à mes enfants du début, ceux qui sont déposés par quelqu’un puis reposés dans une maison, j’ai pensé peut-être qu’ils auront la chance de ne pas dériver sur un fleuve sans début ni fin pour des raisons, quelles raisons, il n’existe pas l’adjectif pour qualifier. J’ai le cœur qui saigne, il faut aimer les humains, nous autres, tous, parce qu’on se méfie des mots de parole. Les cœurs cognent cognent cognent, même ceux à bas prix, même ceux que j’oublie, même ceux que l’Etat oublie. Ça cogne fort un cœur social.

Tableaux Maïakov

PREMIÈRE JOURNÉE
Il y a longtemps j’ai vu un bus.
C’est ma première journée. École primaire.
Beaucoup trop de monde, l’excitation.
Des pleurs aussi, beaucoup.
Chaque braillard accompagné par un parent mais les autres aussi.
J’entre dans la classe. Au fond, il y a un bus et il est jaune.
Maman reste à la porte. Je la regarde. Je ne la vois pas pleurer.
Moi, je vois mon bus.
C’est un putain de bus jaune. Il n’y a que lui et moi.


PERLE
Je ne sais plus à quel âge je pesais 34 kg.
La plus grosse perle naturelle connue pèse 34 kg.


DIRECTEUR
Je n’ai jamais arraché les ailes d’une mouche ni coupé la queue d’un lézard. 

Mais je dois avoir moins de dix ans, une activité de classe comme une autre m’occupe aujourd’hui, c’est bientôt la fête des mères et je touche de l’argile pour la première fois de ma vie. C’est agréable et doux.

Je suis à mon bureau en train de terminer et le maître me demande de le suivre. Nous allons chez le directeur, amène ton objet. Le directeur reste assis derrière son bureau. Il est lumineux son bureau et il me demande : pourquoi tu as fait un cercueil pour ta maman ?



LA RENCONTRE
Un mois après, j’en suis à la page 13. Trente jours pour treize pages.
Mais avant je suis seul.
Au lycée.
Trop de bruit en bas, dans la cour.
Le C.D.I est cabane perchée.
Il est là, sur la table. Je le prend. Un prof a du l’oublier en partant.
Je tourne la page de couverture. Comment je vois le monde.  

Ce n’est pas une question.

Plus du tout de la même façon depuis.



TRAIN DE NUIT
En Inde, il m’est arrivé de me faire pisser dessus, couchette du bas, simple morceau de bois, 3ème classe.

DELHI
À Delhi, j’ai vu
Un panneau
Dr. SABLOK
SEXOLOGIST


CAMPUS
Dans les années 90 je croise un vieux pote sur le campus de la fac. Pas vraiment un copain, un mec de ma cité, là-bas.
Il est en bagnole – j’ai même pas le permis.
Tu montes, on va faire un tour.
Fenêtre ouverte, coude à l’air.
Y’a de la chatte par ici
Y’a de la chatte par ici
Il arrêtait pas de répéter.



PYTHIE
Complètement pèté, un jour de Pâques à Delphes. J’ai abusé de ce vin résiné grec, le fourbe.
Le village fête pâques. Il y a des méchouis dans toutes les ruelles, du vin et des gens heureux qui mangent ensemble dans la rue. Je me suis arrêté à chaque coin, sans savoir dire non.
J’ai du mal à sortir les pièces de ma poche et à les glisser dans l’appareil.
J’appelle mes parents d’une cabine.
Ma mère dit qu’elle est allé consulter une voyante pour moi, pour savoir où j’étais depuis qu’ils n’ont plus de nouvelles.



DANS LES YEUX
Loïc Demey, JE, D’UN ACCIDENT OU D’AMOUR

Ceci est
un
citron

Si vous vous vous arrêtez
ici et que vous ne
craquez pas devant ce
bijoux de la littérature
nationale mondiale
je vous jette du jus
de citron (caché sous
le comptoir à la caisse)
dans les yeux.

Lu dans la librairie Rive Gauche.



PROCÉDURE
De Christian Boltanski je retiens qu’on peut conserver la mémoire d’un dispositif ou d’un objet en conservant la procédure qui a permis de le produire.
Je retiens aussi que documenter la vie d’êtres disparus c’est entretenir une conversation avec eux.

L’indicible

De mon corps de coton
Je vous vois et vous entends
Mais je suis prisonnière
De fils de barbelés
De fourmis meurtrières
De sensations éphémères
De décharges électriques
D’envies pressantes
De fatigue constante
De sautes d’humeur incessantes
De colère contenu
De cris retenus
De troubles de la vue
D’une dignité perdue
De jugements permanents
D’inutiles incompréhensions
De batailles anarchiques
D’un combat contre soi
D’une course contre le temps
D’une cohabitation avec l’ennemi sournois
Qui sommeille puis se réveille
Et frappe encore là où on ne l’attend pas
De vertiges en trois dimensions
D’une marche au ralenti
D’un cerveau engourdi
De Besoin de solitude
D’une cargaison de pilules électrons
D’une peur dans le regard de l’autre
D’un acronyme qui vous nomme
Et sonne comme une injure
De discriminations

L’indicible est invisible
Au dehors la normalité
En dedans le chaos

A l’extrême limite, tout prêt de basculer
il y a le tressaillement, et il y a le souffle accéléré Il y a la voix qui me grimpe aux tempes
Il y a les mots hachés, happés par ma bouche
et puis il y a la peau, le grain, le grossissement de la loupe de mon oeil sur chaque parcelle du corps, la pupille éclatée de tout vouloir boire
Crâne encastré à tes bordures, à flanc de tes montagnes, tes cratères
Mon abîme de chair, là où je voltige, haute volée, plongeon de cœur
S’il n’y a pas cette terreur soudaine
cet essoufflement brutal ce vertige
s’il n’y a pas cet arrêt sur image
là où subsiste encore cette possibilité d’une fiction
Je pourrais me dissoudre entièrement
Qui sait s’il y aura encore des espaces grands comme des espoirs, si nous serons sauvés du vide qui
grignote tout autour, si nous nous sauverons nous-mêmes du pire
Se perdre surtout, s’absenter de soi-même pour regagner ses rives plus forts et continuer de marcher en
funambule, sur cette corde raide, deux à deux, en aveugles, c’est comme cela qu’on voit le mieux les choses
Il faudrait avoir le courage de ne pas baisser les bras, de briser tous les tabous, d’abattre tous les murs qui se dressent au bord
Il faudrait encore basculer, encore brûler, encore tomber, là, dans tes abysses, yeux grands ouverts
Et puis les fermer

Au commencement
Est née en automne, par temps pluvieux. Est née avec un truc en plus. Et ça change tout.
Aurait failli rester loin. Aurait failli être laissée. Laissée pour compte.
Lui l’aurait laissée, tu penses, ce truc en plus, ce n’est pas possible. Ce truc en trop. Comment vivre avec un truc en trop.
Elle lui aurait crevé les yeux pour cette idée d’abandonner son enfant.
D’autres ont pensé, c’est une punition du ciel, tu penses, mariés hors église.
Ce sentiment de culpabilité du père. Mais la mère accrochée à la vie, accrochée à l’enfant qui a grandi en
elle.
Est née avec un chromosome en trop.

Deuxième mouvement
A grandi dans une vraie famille, finalement.
A grandi enfant heureuse, jeux pour gentillesse, pour joie, pour innocence. A grandi bien entourée, tous
ses chromosomes choyés, aucun délaissés.
A pris tout l’espace de son enfance, a fait ce qu’elle a pu avec les autres.A fait ce qu’elle a pu pour grandir.
Dix ans d’un bonheur simple pour âme simple.
A rencontré la méchanceté, n’était pas préparée, avait été tellement protégée. A rencontré la jalousie et la rancoeur.
A rencontré le miroir de sa faute originelle. Dans son reflet son chromosome en trop lui a explosé en pleine face. Le miroir s’est brisé, des éclats dans son cœur. Glacée. Comme morte avant d’être morte.

Plus long chapitre
A entendu trop de mots. Ils ont trop résonné, lui ont cassé le crâne. Trop d’invectives brutales, même en
sourdine, même chuchotés.
A entendu trop d’injures, trop d’injustice pour ce chromosome en trop. A entendu le pire.
A fini par se réfugier ailleurs. N’a plus parlé. N’a plus aimé qu’en silence. N’a plus voulu, n’a plus fait
confiance qu’en de très rares humains.
S’est tenue loin du monde. Sa peur, sa blessure à jamais ouverte, ses pensées interdites, enfermées dans sa
tête.

Et après ?
Attend la fin. Attend sans patience, ni impatience. Voit son corps décati, dégarni, presque mort.
Sa perception est ailleurs.
Passe son temps, sa pauvre vie à attendre. N’en peut plus d’attendre. Serait soulagée si.
Moi, je ne sais combien d’années encore de ce calvaire. D’une vie qui n’est pas une vie.

Vie en vigne

Vendanges
Ils sont par grappe, les hommes et leur panier, les femmes et leur sécateur. Ils sont par grappe et coupent et perdent le fil des conversations. Absorbés par la vigne. Des rangs dansent dans leurs pensées, des rangées comme rames de train. Le soleil tape. Casquette vissée. Passer sous silence l’épuisement et le dos cassé. Poursuivre jusqu’à la fin de la journée. A la fin, les mains noires. C’est le grenache, sais-tu, qui colore autant mes journées.

Vinification
Ils ont retroussé leurs manches, ils ont engrangés les vendanges. Ils ont pressé jusqu’à ce que sorte le jus, dru. Eclaboussant rouge vif. Perles sur les mains. Jusqu’aux avant-bras la teinte, pelliculée, peaux de vin en devenir. La fermentation émet des sons jusque dans mes rêves, des bulles, des micro-explosions. Si dors, pense à la cuve demain.

Pigeage
Déverse, déplisse ses peaux, recouvre son chapeau. C’est le geste de ratisser. Moût en surface, en suspension. Puis la plongée en pluie rougie, pelage frais du raisin, tant de baies dans la béance des cuves. Il faudra de la force pour l’enfoncer dans cette obscurité creusée. J’y gagne du muscle ce que j’y perds en notion du jour.

Dénouer les rubans

Il est né en pleine rue,
Pourtant personne ne l’a vu,
Il est arrivé un jour d’août,
Sans que personne ne s’en doute.
C’était près d’un très haut portail
Qu’il a tissé ses premières mailles,
Toutes les nuances de ses couleurs
Et leur invisible douceur.
Jaune, rouge, vert,
Pour bousculer tout l’univers.
Violet, orange et bleu
Le rendaient encore plus précieux.
Bien à l’abri le long des murs,
Il grandissait à fière allure.

Il a poursuivi sa croissance
Entre poésie et innocence,
Plongeant ses racines sous les cailloux
Et dans la ville un peu partout.
Il se faisait tellement discret
Personne ne voyait qu’il grandissait,
Au cœur d’un parc, dans un jardin,
Cela lui donnait joli teint,
Ou sur un arbre en épiphyte,
Pour que la sève lui profite,
Près d’un clocher ou près d’un pont,
Ce qui le rendait plus fécond,
Sous quelques pierres, dans une cavité,
Il aimait se dissimuler.

Mais il voulut jouer à cache cache
Sans que personne ne le sache,
Pour cela pas besoin d’eau,
Il a hissé ses voiles haut
Et navigua sur les réseaux.
Difficile de rester caché
Sur les toiles par milliers.
Un jour, il croisa la jalousie
D’un être vil sans empathie.
Pourquoi il était combattu,
Personne ne l’a vraiment su.
Don de la vie, précieux cadeau,
On ne dénouera jamais les rubans
De cet Amour pur en suspens.

Les mots

Les mots, réservoirs vides, fleuve ininterrompu
Les mots,  rengaine insipide, on ne sait plus
Les mots privés de leur sens, de leur essence
Les mots décharnés, cherchant leur sens, à contresens

Les mots, l’incroyable magie de l’enfance
Les mots, tous les accents de l’innocence
Les mots, le doux creuset des connaissances
Les mots, de la pensée la quintessence

Les mots, lames tranchantes des colères
Les mots, bouteilles jetées comme ça à l’amer
Les mots, véhicules vils des mensonges
Les mots, affres de la manipulation et des songes

Les mots, en dose homéopathique, juste à demi
Les mots, remèdes aux maux et aux ennuis
Les mots, du poète, les vers, la musique, les quatrains
Les mots, miel sirupeux de l’écrivain

Les mots, des résonances à l’unisson,
Les mots, décrire le monde, une illusion
Les mots, les émotions en toutes lettres
Des mots, la voix parfois étouffe la part secrète

Autre rive

Au bord mais jamais à bord
je reste ici les pieds pendus dans le vide
à balancer des mots d’un côté de l’autre
toi tu es là-bas sur l’autre rive
à glaner sur tes propres chemins
tes émerveillements
à respirer des parfums qui ne sont pas les miens
à laisser flotter tes jours amples et remplis
moi sur ma rive aux cris sans écho
bien concentrée sur mes ombres
qui s’ agitent au bout de mes doigts
je rêve du bleu dans l’embrasure du soir

l’inaccessible bleu

et je resterai paisible sur mon rivage
à déposer à l’ encre rouge
dans la marge des jours
des rafales de mots
petits cailloux du désir
petites langues d’air
que l’on essaime au sol
pour ne pas se perdre
pour ne pas disparaître
je continuerai d’arpenter mon chemin
sans plainte ni regret
ni oubli