Le matin, elle se lève et elle se dit : « et maintenant je vais chanter ». Elle se le dit tous les matins parce qu’il le faut, elle ne peut pas faire autrement. Car c’est son métier. Si elle ne chantait pas, elle serait virée du chœur. Comme elle ne veut pas être virée du chœur, elle chante. Tous les matins. De toute façon, même si elle ne faisait pas partie d’un chœur, elle chanterait. Parce que c’est comme ça, c’est dans sa nature.
Alors tous les matins, dès qu’elle est levée, au saut du lit, elle s’entraîne. Elle s’échauffe en faisant des vocalises pour étirer ses cordes vocales. Elle vérifie si sa voix est bien placée. Si ce n’est pas le cas, elle la change d’endroit, jusqu’à trouver l’emplacement juste. Elle s’aide en tapant sur le la du piano pour avoir un repère.
Elle est très rigoureuse avec elle-même, comme un athlète : si sa voix tombe, elle la force à se relever et à recommencer. Inlassablement. Parfois, les voisins se plaignent. Ils tapent à sa porte jusqu’à ce qu’elle leur ouvre, ce qui prend du temps car sa voix couvre le martellement de leur poing sur la porte. Ils lui disent de changer de note, parce qu’ils ont les nerfs usés par la répétition du même son. Elle leur répond qu’elle cherche la note juste, et qu’elle est obligée de se répéter. Inlassablement.
Alors les voisins rentrent chez eux et attendent patiemment qu’elle trouve la note de juste.
Quand c’est le cas, une couleur rose se répand dans l’immeuble. Tous les habitants de l’immeuble soupirent de satisfaction car le rose est la couleur de la bonne humeur.
La chanteuse, nimbée de rose, est prête à se lancer dans un « ave Maria» resplendissant.
Des applaudissements pénètrent par la fenêtre entrouverte.
La journée a bien commencé.
Mois / septembre 2023
Tu devras repartir
A cet instant
Tu grandiras par toi-même
Tu comprendras le vide au fond des émotions
En creusant le sol de tes doigts calleux
Tu chercheras l’eau sous tout rapport
Tu diras je cherche l’eau sous tout rapport
Et les autres répondront
Tu as quitté tes mères et ta famille
Pour venir gratter la terre à t’en déchirer la peau
Regarde le sang sous tes ongles
Tu as grandi ça y est
Alors
Tu porteras à ta bouche sans salive
La somme des épines du monde
De celles qui se logent sous ton derme
Cela te fera mal
Tu pleureras doucement
Et les autres diront
Tu as trouvé l’eau sous un rapport
Et ils riront longtemps
Tu devras repartir
Dans un chemin en spirale tu trouveras
Le bruit des ailes de papillons en tourmente
La fumée de paille soulevée par le vent
Le secret des écorces sanguinolentes
Le langage des pins murmuré aux enfants
Tu devras repartir
Dès lors que tu te mettras
______ en marche
Tu perdras la mesure des heures
qui défilent sous ton pas
Tu seras parce que tu iras
______ ambulant
______ nomade
______ incertain
Ton regard se perdra
______ dans l’infinie modestie des couleurs
Un horizon étréci par les crêtes
Là où pourtant jamais le ciel n’est caché
Tu t’esseuleras
______ dans une belle absence
La montagne sera ton refuge
Tu seras le fragment
______ le regard posé hors de toi
Tu sentiras la solitude
______ te relier à un monde
Cortège
celle qui a offensé en dansant pieds nus lors de la fête du village
celle qui doit payer la honte d’avoir aimé en dehors du regard de ses frères, de son père
celle qui est coupable de ne pas avoir donné d’enfant à son époux
celle qui a commis l’adultère
celle qui est née bâtarde
celle qui est née simple, sans mot, boiteuse, aveugle, maladive, sans le sous
celle qui est née quatrième, fille, après trois autres filles
celle a qui sa famille manque
celle qui a cru la parole du livre
celle qui a vu
celle qui a entendu
celle qui a su
celle qui a répété par cœur durant des heures
celle qui s’est cherchée une place
celle qui a trouvé refuge au milieu d’autres femmes
celle que les hommes terrorisent
celle qui avait besoin de hauts murs et de larges pierres pour se cacher
celle qui a voulu échapper à la maternité, la maternité, la maternité, répétée durant des années
celle qui voulait une chambre pour elle, dût-elle s’appeler cellule
celle qui aimait chanter
celle qui ne voulait plus avoir à parler
celle dont personne ne voulait
celle qui rêvait d’un amour sans limite, sans corps ni frontières
celle qui prie
celle qui pleure
celle qui doute
celle qui meurt
celle qui a dit oui
celle qui dit non
celle qui a prononcé ses vœux
celle à qui on les a arrachés
celle qui blasphème entre ses dents
celle pour qui clarisse, cistercienne, tierceline sonnaient comme des noms de fleurs
celle qui n’avait pas compris que dans la vie on grandit, on change d’avis
celle qui était sous emprise
celle qui cherche une prise, un sens, une voix, sa voie
celle qui fera carrière, deviendra supérieure
celle qui tente de se révolter
celle a qui on demande de se couper les ongles
celle qui est prise de fièvre, d’hallucinations
celle a qui on fait prendre des douches froides
celle qu’on attache à son lit
celle qui se suicide
celle qui crie la nuit
celle qui rêve de caresses
celle qui dessine des robes
celle qui s’imagine avec des bijoux
celle qui fantasme le vent dans ses cheveux
celle qui voudrait lever les yeux sans devoir joindre les mains
celle qui serre très fort sa croix
celle qui regrette son prénom d’enfant
celles qui siècle après siècle forme un cortège de femmes
appelées sœurs
furent-elles vierges, folles, fautives, pures, soumises, ferventes
sœurs
La foule
Il y a d’abord moi
Celle qui n’ose entrer dans la salle de réunion, qui se cache à quelques mètres, de
l’autre côté de la rue, épie, par la baie-vitrée, leurs têtes au milieu des plantes
grasses, observe leurs visages, gestes, puis celle qui repart, le cœur essoré,
honteuse, angoissée, douloureuse
Il y a celle, moi, qui reviendra et se livrera au même manège
Puis celle, un jour, moi, tête baissée, ventre creusé, sous un ciel d’orage, qui pose
un pied à l’intérieur, encore incapable de porter le regard sur les autres, et ces
autres qui l’accueillent en souriant, il y a, elle, elle s’assoit, elle dissocie, elle n’est
plus vraiment moi
Autour de la grande table de réunion, il y a celui qui a été suivi par beaucoup de
messieurs dans les rues, et qui a été violé par autant, il ne sait plus combien
Il y a celle, grande bringue à lunettes et frange raide, cheveux lisses, c’était son
oncle, elle avait huit ans, et sa mère lui a balancé du, tu mens
Il y a celle qui se présente toujours de la même manière et ça prend des
plombes, victime de violence sexuelle et psychologique, survivante de barbaries
et actes de torture etc etc
Il y a celui qui fait du théâtre dans la vie qui voudrait bien écrire son histoire
celle du petit garçon violé par son père
Il y a celle qui a déposé plainte et que le groupe applaudit
Il y a moi qui ne parvient pas à parler qui répète je suis morte je suis morte d’où
s’échappe des sanglots silencieux
Il y a le jeune homme de vingt ans, élevé au sein d’une secte où tout n’était
qu’abus
Il y a celui violé par sa mère qui dit toujours maman
Il y a ce jeune, tellement étrange avec sa coupe courte, maigre, ses yeux
fuyants, se visage de souris qui se demande encore si ce que lui a fait subir sa
grand-mère, c’est bien un viol
Il y a ce sociologue enseignant chercheur à l’Université de Tours qui cite
théorise, développe, synthétise, dont on ne sait rien de son histoire personnelle
Il y a celleux qui espèrent passer de victimes à survivant.e.s
Il ya celleux qui espèrent être simplement vivant.e.s dans l’éblouissement des
jours, et dont le passé sera si lointain, si distendu, dilué comme un sirop de
grenadine dans des litres d’eau, grâce aux thérapies et aux accompagnements
juridiques, qu’il ne viendra plus nous briser, nous empêcher, nous dissocier, nous
coloniser, nous gâcher la fête
Il y a celle, cette mère, qui raconte l’histoire de sa fille violée par son père et qui
fait des séjours en hôpital, elle pleure, elle pleure
Il y a celleux qui cherchent du soutien et qui le trouvent
Il y a celle qui, enfin, parvient à raconter, à travers les larmes et la voix
inaudible, moi
Il y a celleux qui disent, bravo d’avoir réussi à venir
Il y a celle qui a été violée par son frère
Il y a celle qui a été violée par son beau-père lorsqu’elle avait 12 ans
Il y a celle qui lorsqu’elle avait 7 ans l’oncle lui présentait des images porno et lui
demandait de faire pareil
Il y a celleux qui ont été obligé.e.s de se taire parce que manipulé.e.s,
dissocié.e.s, pas écouté.e.s, pas cru.e.s, répudié.e.s, culpabilisé.e.s, parce que
isolé.e.s, parce que craintifs/ves de briser « une famille », il y a celleux mis.e.s
sous emprise par des salopards, celleux à qui on a ordonné le silence, celleux
plongeaient dans l’incompréhension, la confusion, devenu.e.s des jouets vivants
téléguidé.e.s par des violeurs d’enfants
Il y a celleux qui combattent chaque jour les traumas simples ou complexes,
contre les images envahissantes et les flashs
Il y a toustes ces enfants maltraité.e.s, isolé.e.s, immensément seul.e.s et tristes
Né.e.s sous les abus, que je voudrais couvrir de mots, de poésie
Picotement sous les pieds
en cet instant tu n’es nulle part
au centre de ta peau
Tu perçois le vert qui glisse depuis la fenêtre
tu sens sous les doigts la couleur du papier
des cloches au loin te parviennent
on entend que l’heure est venue
c’est maintenant
là où tu es déjà
Tu respires un peu plus large
tu ouvres quelque part au creux de toi
un passage
Tu sens combien ton ventre est souple
ta nuque s’allège
Si tu le voulais, tes bras s’élèveraient
et tu pourrais même t’envoler
Pour le moment tu es là sur ta chaise
chaque parcelle de peau est à sa place
rien ne bouge mais tu es en
métamorphose
Tu gardes les paupières en ta maison
tu relâches encore un peu les étaux
qui enserrent ta mémoire
Laisse passer les bribes qui reviennent
tu accueilleras toutes les visions
elles parlent depuis avant toi
attendent de traverser
de devenir forme et horizon
Tu sens comme les nuages t’entourent
au sol, tes deux pieds à plat
l’élancement au-delà des lignes
composites tu empruntes déjà
Ressens comme les trames changent dedans-dehors
tu es autre et pourtant ton visage
est le même
un battement de temps et tout est à nouveau possible
de l’herbe a poussé entre tes orteils
Doucement tu pourras ouvrir les yeux
si le moment textile s’achève
quand l’autre aura pris la place que tu
lui laisseras
Tu pousseras la porte
inviteras un nouveau souffle
à l’intérieur, regarde comme ce paysage est grand
tu l’as déjà dessiné dans le moindre
de tes organes
c’est sillonné de tes veines
tes yeux n’en finissent pas
Tu les ouvriras en dedans
commence le voyage.
La nostalgie
1- Les autres
Transposé hors du présent, tu t’enivres des images d’un ailleurs aux contours flous. Brumeux comme les flots de paroles qui t’entoures, et tu regardes autour de toi le groupe et tu n’y comprends rien. Les rires et les bons mots fusent, la communauté est en place depuis déjà quelques jours alors on rebondit sur la boutade d’hier, la gaffe de l’autre soir. Les verres s’entrechoquent et dans ta bouche la saveur de jours finis, de soleils couchés en d’autres lieux. Tu souris mais garde en tête le soucis du souvenir.
2- Un autre sentiment
Son allure, son visage même avait changé, il fallait y revenir plusieurs fois avant d’y retrouver quelque chose de l’enfance. Elle se tenait là, sur le quai de la gare, grande comme tu aurais pu imaginer qu’elle le devienne. Et c’est timidement que vous vous saluez comme si ces longues heures partagées de l’enfance n’avaient pas vraiment existé. Dans le trajet qui vous menait à la plage vous avez échangé quelques banalités. Pratiquiez-vous encore les mêmes activités qu’à l’époque, aviez-vous les mêmes goûts. Au troisième arrêt tu remarquais qu’un seul des ongles de ses mains demeurait rongés jusqu’au sang. Mais, lorsque vous interrogiez le passé vous n’aviez pas gardé tout à fait les mêmes souvenirs. Quelque part dans le temps l’amitié s’était diluée.
3- Dans le temps
La nostalgie c’est comme le wagon accroché juste à l’arrière du présent. C’est là tout le temps, ça te dit qu’avant c’était mieux, que tout aurait été différent si… Qu’une autre vie était possible, mais voilà, des choix, des minutes dont on néglige l’importance, deux mots de trop ou de moins. Comment savoir quand tout a basculé lorsque l’on ne se retourne pas. Les images donc on se souvient sont les plus fortes, la nostalgie est bien cruelle envers l’ennui, elle ne lui laisse pas de place.
Rien au menu
On la dévore du regard mais elle ne passera plus à table. Elle refuse désormais de déguster comme elle en avait pris l’habitude, en serrant les dents. Elle ne se laissera plus mitonner. Elle ne veut plus être mangée ni même grignotée. Jusque là, elle avait accepté de se laisser entamer, par les deux bouts s’il le fallait. Elle restait hors d’oeuvre mais si cela permettait que d’autres en réalisent, alors elle donnait tout. Certains pensaient même qu’elle y avait pris goût. Et puis elle a senti, elle a su qu’à ravaler ses désirs, elle serait toujours perdante. Alors, elle a décidé de se fondre dans un rien qui pourrait tout contenir. Elle laisse désormais l’autre avide, alléché par l’odeur mais jamais repu de ce qu’elle ne donnera plus. Ce rien pour elle, c’est le pouvoir de n’être nulle part ou de naître ailleurs – ce rien contient en lui tous les possibles.
Fragments du temps
Il faut toujours marcher en sens inverse
pour mieux contempler
la richesse de sa propre existence,
l’enfance de ses jardins solitaires
au milieu d’un sous-bois,
rond et délicat.
Au moment où le soleil se couche,
alors on peut changer d’avis,
donc de peau, en quelque sorte,
et cheminer à nouveau
sur le fil de nos circonvolutions.
Y voir passer nos pensées,
dans le même caractère
unique et changeant,
presque semblable
au cours d’un ruisseau.
Accrochés au ciel, les nuages blancs
ont l’air de s’amuser
à dessiner des traces éphémères.
L’enfant les a interprétées,
puis il les a laissées passer,
s’est couché sur le ventre,
joue contre l’herbe fraîche.
L’enfant
modèle le monde,
comme s’il n’était
qu’à lui.
Et les nuages
le regardent,
avant de changer
de forme.
Rien que pour ses
beaux yeux ébahis.
Se mêle à ce tableau,
des années après,
un homme,
au caractère d’enfant.
On le reconnaît bien !
Il se penche lentement
sur un fragment du temps,
et le ciel d’automne,
ce majestueux ciel d’automne,
invoque les nuages à nouveau.
L’homme tourne la tête,
dans une drôle de contorsion.
Enthousiaste et courageux,
craintif et peureux,
il retourne sur la terre
de ses ancêtres.
Le geste du boucher
Il mène la viande de mains de maitre.
Coupe, taille, entaille entrailles, caresse, renifle de ses doigts
Il sait la bête de l’intérieur
Couteau tranchant affuté aiguisé dix fois cent fois
Tranche sans égorger
Chair écorchée appétissante
Un coeur qui bat pour deux
Amours saignantes sur le billot
Couple imparfait
Étranges épousailles
Troublantes noces de sang