Fragments

– Il faut toujours que tu rajoutes des couches, que tu remplisses l’espace. Tu pourrais faire un effort, parfois, pour entendre l’écho de ce qui s’est dit avant ton arrivée. Déjà dans l’enfance, tu étais comme ça. Tu n’as jamais su observer le monde, rond et délicat, autour de toi. Il faut toujours que tu t’en saisisses, que tu le comprimes, le façonnes à ton image. Ne t’étonne donc pas si les gens te fuient. Au début tu les attires et puis tu les étouffes. On était sur le point d’avoir une vraie conversation avant ton arrivée. Si tout le monde était taillé dans le même caractère que toi, il n’y aurait pas de poésie, parce qu’il n’y aurait personne pour l’écouter.

– Vous n’alliez rien vous dire avant que j’arrive et tu le sais. Parce qu’ils n’ont rien à dire, jamais. Je vous ai laissé le temps, exprès. J’ai fait deux fois le tour du jardin, j’ai même caressé le chien couché dans l’allée. Ce chien que je déteste, je lui ai flatté la joue, tu vois, comme ça. Pour vous laisser le temps. Je suis une soeur modèle finalement.

– Parfois je te hais. A ça se mêle un monceau de sentiments sédimentées. On n’en sortira jamais, tout ça s’est gravé dans notre caractère d’enfants. J’aurais aimé que cette fois, tu n’essayes pas d’agir sur le monde, que tu écoutes ce qu’il te chuchote.
Mais converser avec toi est un art de la contorsion. Déjà tu n’entends plus. Arrêtons-là, retourne caresser ce chien craintif et peureux. Lui, il n’a pas besoin qu’on l’écoute, tu peux juste lui flatter le flanc et il t’aimera.

La dormeuse

Le matin, empêcher le lit de grincer, glisser pour s’asseoir, les chaussons comme
tombés, apparus sous les pieds, l’interrupteur des toilettes. Ses yeux sont-ils ouverts ? Cuisine,
porte fermée, il n’entend pas sa respiration, compte jusqu’à dix avant de faire couler le café,
enfin, le balcon, si elle se réveille ce ne sera pas lui, il regarde les toits et il attend que la petite
marque huit.


Peut-être la couette était-elle trop légère, dans sa gorge un grain gratte. Il déglutit,
s’étouffe au café brûlant mais le grain est coriace, il veut que la toux parte des poumons,
résonne jusqu’à dans la chambre où elle dort. Se rendre malade pour ne pas mettre l’autre en
colère, son café est amer, déjà il veut rentrer mais sa montre l’interdit, la tasse lui glisse des
mains, ce n’était pas exprès et dans la chambre on grogne.


Des heures passées à attendre l’heure depuis des années et tout ce qu’il aurait pu faire
s’il ne devait pas répéter – chaussons, interrupteur, machine, balcon – s’il pouvait improviser :
chérie, le soleil est déjà levé, tu sais qu’il n’attend pas. Pars sans moi, dit-elle toujours, fâchée.
Non, je t’attends – mais tu n’as qu’à plus m’attendre. À son retour il trouverait le lit vide, il
reste pour ne pas manquer la familière arrivée des nuages.

Jeter des braises de colère par la bouche

il y a celui qui a bien changé depuis la dernière fois
celle qui ne fait que pleurer et qui ne sait plus quoi faire d’autre
celle avec une voilette délicate qui tombe devant son regard flou
celui qui sert les mains trop fort qui parle trop fort et qui est déjà saoul -car aujourd’hui c’est spécial
il y a celui qui prend en charge et qui a appelé tous le monde – central
celle qui a été oublié et qui arrive en cours – ah on ne savait pas que vous vous connaissiez
il y a celle qui se sent tous permis – car le sang
celui qui fait un discours très beau comme d’habitude – voix grésillante, ton posé, respiration hachurée
celle qui a fait la playlist très adéquate comme d’habitude
celui qui s’accroche aux bras, aux coudes, aux hanches
celle qui répète on s’y attendait quand même
celle qui raconte des conditions matérielles de vie, décrit des statistiques, estime des probabilités
qui rationalise intellectualise politise
qui jette des braises de colère par les yeux et des mots compliqués par la bouche
celui qui raconte les derniers mois – teint cireux, traits tirés, cernes tendus
celui qui s’était éloigné et qui ne sait pas bien où se mettre
celui qui s’exclame pédé régulièrement – car ça fait du bien
celle un peu loin qui vient soutenir
celle qui ramène des choses à manger, débordantes
celle qui pleure dans un coin – corps accroché, bras bouleversés, doigts fébriles
celui qui profite de l’occasion pour prendre des nouvelles
celle qui écrit un zine de revendication de vies vivables en étant trans
en étant pédé
en étant psychiatrisé
en étant fou
en étant en galère
en étant précaire issu de précaires issu de précaires
celle qui ne sait pas quoi faire du chat et de son corps
celui qui préférait ne pas être là – transparent, balbutiant, continuellement hésitant
celui qui a commencé en disant « c’est le premier de la saison » – armure anti-larme sarcasme anti-drame
celle qui essaye de reconstituer le puzzle, mettre des visages sur des noms – les noms changent, les
visages aussi
celui qui s’en veut
celle qui répète je l’avais bien dit – air entendu, sentence définitive
celui qui fait des blagues – se protéger
celle qui s’énerve beaucoup qui déborde de colère qui en mets partout – régurgiter
celle qui passe derrière avec sa petite éponge à émotion – continuer
ceux qui n’en sont pas, n’en font pas parti, parle d’une autre personne qu’on ne connaît pas
celle qui a géré la cagnotte, les storys, les appels au passé
pour faire fonctionner le présent
celle, sublime, qui tient – solide, magnifique
celui qui n’en peut plus des contacts physiques et d’avoir l’épaule humide
celle qui compte à combien on en est, met à jour les listes
celle qui bouillonne de colère et qui ne simule même pas la contenir – tout brûler
celui qui se ronge les ongles les sangs les bouts de doigts – un de moins
qui est en train de littéralement se dévorer de l’intérieur
celle qui connaît tout le monde – ventral
celui qui fait des serments qu’il ne tiendra pas – appelle-moi
celui qui fait des promesses de circonstance car on ne sait pas quoi dire d’autres – quand tu veux
celui qui parle de foi, nouvelle, de sens, ancien, d’engagement
et qu’on ne croit plus
celle qui parle beaucoup beaucoup beaucoup – je n’écoute plus
celui qui propose une action contre l’hôpital psy contre les psychiatres contre l’État

celui qui écoute tout et ne parle pas
celui dans sa boîte, mort et vivant à la fois

Depuis qu’il fait bleu
les hommes confondent
le jour et la nuit
leurs yeux sont rouges
à force de scruter
l’horizon en quête
d’étoiles ou de soleil

Depuis qu »il fait bleu
les sons ont déserté
les villes et les foyers
et les voitures écrasent
mollement les piétons
dans un silence acqueux

Depuis qu’il fait bleu
les oiseaux se cognent
contre les murs rèches
et leur sang se fige
dans l’air glacial
du jour ou de la nuit

Depuis qu’il fait bleu
les arbres ont perdu
leurs racines et
leurs branches desséchées
crachent leurs feuilles
sur les sols qu’aucune
ombre ne berce

Depuis qu’il fait bleu
les saisons ont le goût
acide des oranges
elles s’empilent sans
se succéder
les unes aux autres

Depuis qu’il fait bleu
moi qui vous parle
attend fataliste
d’être englouti par
la vague du remord
d’être à l’origine
du bleu carnivore

La danseuse

Elle, c’est la danseuse,
On dit, ici, qu’elle tourne pas rond,
Toute la journée,
Fait la même chose …

Elle danse
Sur les gesticulations vaines de l’humanité,
Elle danse
Trace sa ronde pour effacer celle du monde,
Elle danse
Sur l’immobilité des gens,
Les solitudes de ces milliers de grains de sable,
Elle danse
Se fond dans les glaces des pôles,
Extrapole ses mouvements dans les miroirs,
Voit dans leur ampleur un espoir.
Elle danse
Dans les lumières aveuglantes des nuits noires,
Les déferlantes, un exutoire,
Elle danse
Evite les faux-pas, les pas de deux, les danses en ligne,
A contre-temps,
Elle danse
Sur l’éternité passagère des nuages et des ciels étoilés,
Elle danse
Entre les chats, avec trois chats, un cha-cha-cha,
Elle danse
A en avoir le tournis, à en perdre la tête, l’équilibre,
Pieds et mains déliés,
Elle danse
Que pourrait-elle faire d’autre, à part danser ?
Déplacer l’air pour le changer ?
Comme la Terre dans son espace,
Inlassablement tourner,
Tracer sa ronde pour effacer celle du monde.

Et son corps à la craie parfois se demande
S’arrêter ? Et après ?
Que dira-t-on d’elle, ici ?
Qu’elle a perdu pied, sans doute…

Alors, il trace sa ronde pour effacer celle du monde.

Sa tristesse est absence de désir. Quelque chose manque. Elle ne sait pas ce que c’est. Il y a un fond d’âme obscur, une lassitude profonde à tout. Voilà l’état.
Et puis alors, lorsqu’elle rencontre l’autre, cette tristesse est légèrement effacée, nuancée, par l’amour pour la totale nouveauté qu’est chaque apparition de l’autre, même si souvent, elle est déçue et que la nouveauté s’efface devant la banalité, l’autre n’ayant pas vraiment accompli le chemin vers lui-même, se dit-elle, et la tristesse reprend de plus belle.
Dans cette tristesse il y a un amour qui se marie bien avec elle : on peut être triste d’aimer, triste de ce que l’on aime, ou parce qu’on aime tellement et qu’on perdra, qu’on a déjà perdu.
Mais cet amour là, il n’est pas si grand, se dit-elle, car il croit perdre. Le véritable amour sait qu’il ne perdra pas et il ne peut pas contenir la tristesse. Il s’échappe à elle, il est bien au-delà. Mais qui a ce grand amour ?
Elle parfois, rarement. Très rarement.
Elle le sait déjà maintenant, elle voyagera dans le temps cette tristesse là, elle changera de forme c’est certain, elle pourra devenir tristesse-colère devant le monde qui brûle et ceux qui ne veulent pas voir, ou encore tristesse-ennui, tristesse-mépris, tristesse-angoisse… Et même parfois, elle disparaîtra complètement la tristesse, quand elle sera touchée par la grâce, dans la joie pure, mais cela est rare. Il faut qu’elle soit touchée par le désir, et alors elle s’en ira, la tristesse, par le désir et la certitude de devoir faire ce qu’elle fait. Alors l’âme ne sera plus dilettante.

Quand nous parlions d’un seul langage

Je suis le premier homme. Je ne sais si je suis une bénédiction ou une aberration. Je ne peux supporter d’être seul alors je me tourne vers mon père pour en appeler au féminin. Mais cette autre, sa présence me gêne autant qu’elle me rassure. Surtout quand elle porte ce regard là sur moi. Elle me dévisage, elle tente de me deviner. La couche sur laquelle elle est assise m’invite à me rapprocher, elle semble douillette et hospitalière. Ses pieds caressent les bouclettes du tapis, onctueuses. Je ne sais pas si elle veut faire de moi son quatre-heures, son amant ou bien son chien. Je voudrais m’allonger là, à même le sol, entre ses jambes, sentir le moelleux du tapis, la douceur de la laine. Elle me calmerait, étendu je ne pourrais plus tomber, je redeviendrais enfant.
Elle me transporterait en arrière, dans ce monde où les mots n’étaient encore que des sons, où ils ne signifiaient encore rien d’autre qu’un bain apaisant de langage, mélange de voyelles, de consonnes, d’accents et de tonalités – témoins d’une présence – paisible mélopée des berceuses qui adoucissent les premières nuits et les premiers émois d’une vie. Ses mains seraient chaudes, sa voix serait lumière, fil conducteur dans le chaos du monde. Au creux de ses bras, je pourrais tout entendre, tout dire, tout regarder d’un autre oeil. Apercevoir ce lieu chaleureux d’où nous fumes chassés, retrouver ce moment où nos corps, forgés dans l’innocence, ne réclamaient rien d’autre qu’un peu de compagnie, alter ego familier. Pas besoin de se cacher : ni secret, ni peur, ni honte – intimité non intimidante, le péché n’était pas encore inscrit dans notre chair. Depuis, le trouble s’est insinué, une impalpable perfidie règne : les mots sont devenus malentendus, les silences vides, les coeurs mous et ce qu’on a gardé en nous de ciel s’immisce entre les êtres, semblable à un impénétrable nuage, surface vaporeuse – abîme toujours – infranchissable.

On a le temps posé
sur l’étagère de la cuisine
tu attends
dans la langueur de l’été
on s’égare on t’oublie


à la lumière crue du matin
tu attends tremblant

affaibli à l’agonie
tu attends


et puis on se souvient
deux mains désolées t’emportent
il est grand temps
deux mains creusent ta place
dans la croûte de terre
tout près du thym


il suffit pourtant de presque rien
un peu d’eau de paille chaque jour
pour que ton pouls batte à nouveau
dans ce petit bout de jardin


deux mains t’espèrent attendent
l’élancement vers la lumière


il suffit pourtant de presque rien


caresser tes joues prendre soin
pour que ton corps se relève
courageux vaillant
basilic

Aimer ou être aimé. Tu aurais 8 ans, tu ferais la ploum. Tu aurais déjà du mal à choisir entre Michael Jackson qui vend des chewing-gums (wtf) ou ce cochon qui pendu au plafond (wtf 2) pondrait des oeufs (wtf 3). C’est toujours mieux que la marguerite qui te fait courir le risque qu’on t’aime « pas du tout ».
Aimer c’est mieux que d’être aimé, askip. Ça dit ça dans un chanson, ça dit ça dans la bouche de ta mère (qui en connaît un rayon). C’est comme le bien et le mal, le blanc et le noir, toi et le reste du monde, c’est toujours difficile de trancher entre les deux. Comme trancher dans le vif du poulet rôti, cuisse ou blanc ? Encore une question de choix.
Tu imagines un angelot genre Renaissance italienne, tout joufflu, boucles blondes, lèvres roses, vagues ailes au dos, qui t’expliquerait par la voix de l’un et de l’autre. Il mimerait, mimiques et voix trafiquées à l’appui.

– être aimé c’est être chouchouté, caressé, c’est être assuré que quelqu’un pense à toi. Être aimé, est-ce que tu as besoin de faire un effort pour ça ? Non tu n’y es pour rien. Tu te laisses faire. Tu n’as même pas besoin d’aimer en retour. C’est tout bénef.

– aimer non plus tu n’y es pour rien, ça te vient comme ça, et ce n’est pas un effort, c’est un état. Un état supérieur. C’est une grâce. Et puis être aimé c’est espérer de l’autre alors qu’aimer c’est donner sans rien attendre en échange, c’est avoir le cœur gonflé tout le temps. Crois-moi, je m’y connais en amour.
Toi, tu sais qu’entre les deux flotte un voile opaque, un nuage de fumée, qui fait que tu ne sais jamais si l’herbe est réellement plus verte d’un côté ou de l’autre.

Rouge/ Blanc

Blanc culmine élabore
Rouge approche efforce
Blanc empile observe
Rouge fouille fulmine
Blanc se confond avec la neige
Rouge y meurt
Rouge a peint le coeur des animaux
Blanc celui des nuages
Rouge n’ausculte met le feu pour toute réponse
Blanc patiente
Bruit blanc
Rouge colère
Un jour Blanc et Rouge s’épousent et voient la vie en rose.