Forcer, forger, prier

Plier genoux, le dos bien droit ;

les mains au sol, devant les pieds.

Et loin derrière, jeter les jambes : une planche compacte, dure comme du chêne.

Plier les coudes, toucher plexus.

Pousser la Terre, et ça remonte.

Les pieds reviennent, tout près des mains.

Retour surface, les poings aux hanches ; serrez les fesses, les omoplates.

Paris, Londres, Grenade, Amsterdam, Brest, Lisbonne, Exeter, Tbilissi, Istanbul, Bologne, San Francisco, Los Angeles, Ankara, bientôt Tokyo, Portland.

Sous la pluie, dans le soleil, la brume, l’ombre, la neige, des chambres, des couloirs, des cuisines ; contre du sable, ou du goudron, du carrelage, l’herbe d’un jardin, de la moquette ; au pied d’un volcan, avant l’aube, heureux, malade, triste.

Se forger

une ancre de mouvements.

Une prière.

De vaisselle et de vie

Ma colère s’est assise
Ma tristesse s’est levée
elle m’a conduite jusqu’à la cuisine, à l’évier
et elle m’a tendu les assiettes

J’ai noué mes mains à celles des assiettes
des poêles, des casseroles
Nous nous accrochions les unes aux autres
dans les nuages de mousse
L’éponge pleurait à mes côtés
Le robinet réchauffait l’eau pour me détendre

J’ai reposé ma vie sur le plan de travail
Elle sèche sans se flétrir
gorgée d’espoir

y

Ce qu’y pense

y brasse des opinions de genre surtout et sur tout. y sexualise les idées, les rend fluides, glissantes, sèches comme une gorge qui a trop répété. y fait des morceaux de morceaux et découpe ce qui n’est pas sécable pour échapper au jugement. 

y s’énerve beaucoup face à la neutralité. Elle exige que ça déborde. Elle est juge de qui pense et de ce qui est pensé.

Ce dont y a peur

y a peur de sa propre nudité. y la scrute et n’y comprend rien. Des bosses. Des excroissances. Des renfoncements. Des cavités. Des rouleaux de chair qui puent. y montre sa peau. y montre ses poils. y propose à tout le monde de regarder mais y ne regarde pas, y souffle, y effiloche ses pores. Son corps est une opinion éparse. Elle est juge de ce qui pense et de ce qui est pensé.

Ce dont y est fière

à peu près tout ce qui se rattache à ce qui est entre ses jambes et entre celles des autres. Autrement dit, la pensée. C’est de là qu’elle s’écoule. c’est ce que y pense en tous cas. y est souvent moralisatrice mais elle le tait.

La beauté de y

pas évidente. Parfois dans les tâches de moisissure sur son tee-shirt qui diffuse le vert de ses yeux. Peut-être que ses yeux sont beaux juste à cause du y qui les constitue. Si y n’avait qu’un œil ça n’aurait plus de sens. On perdrait le sens du regard. y est juge de ce qui pense et de ce qui est pensé.

ce qu’y chasse

tout ce qui pourrait alléger la culpabilité des amours plurielles non consenties

ce qu’y fuit

les amours plurielles non consenties 

(merde, maintenant y n’est plus là. y a déménagé)

Ce qu’y pense

peut-être faudrait-il se crever le regard

Je ne sais pas si j’aime les fleurs. Certaines. Le lilas peut-être, les coquelicots quand ils sont une armée, les tournesols l’été.

Il en pousse même en plein hiver sur la tapisserie de mamie, énormes, leurs pétales ont l’air sales, et le soir lorsqu’elle sort la vieille lampe à pétrole les tournesols ont des visages à cause des cicatrices de l’ombre. Je ne sais pas si ça me fait peur.

Il en pousse début juillet tout au bout du rang de maïs qu’une bande d’adolescents castrent d’une main distraite pour se faire quelques sous. Ça paiera le camping, les clopes, les packs de bière. Il est midi. Le soleil cogne. Derrière le champ de tournesols, il y a la rivière, ils y plongeront tout à l’heure
et ça leur fera un bien fou.
Il fut de feu l’été de ton premier salaire. De feu et de sueur.

Il en pousse dans l’odeur enivrante des manuels scolaires et dans le silence des musées. La table est plus jaune qu’eux. J’ai douze ans. Je ne sais pas si j’aime la peinture.

Il en pousse mais moins que de roses et que de myosotis dans les poèmes.
Moins que d’orties.

On m’a offert un tournesol une fois. C’était une fille, je ne me souviens plus laquelle, qui ne voulait pas qu’on l’oublie.

L’enfance

L’enfance, je l’offre 
à ces hommes 
et à ces femmes
qui marchent pressés,
les yeux rivés sur le sol
ou sur leur téléphone
et qui ont oublié
qu’un ciel existe
au-dessus d’eux.
L’enfance est pour celles et ceux 
qui ont noué la langue de leur cœur 
pour mieux laisser passer 
le rouleau compresseur
des mots de la peur.
Elle est pour tous ces gens
au regard triste
et au cœur las
qui ne savent plus
marchander les couleurs.
Elle est pour les chambres vides
de celles et ceux
qui ont perdu
leur belle naïveté
en laissant s’échapper leurs rêves
sans chercher à les rattraper.
Elle est pour les grands
mais aussi les plus petits
qui se sont fait avaler
par le vacarme du monde.
L’enfance, je la donne
à ceux qui ont pardonné
sans jamais oublier.
Et bien sûr, je la laisse 
à tous ceux qui se tiennent 
au crépuscule de leur vie
et qui gardent au fond d’eux,
dans leur jardin d’éden,
un bout du soleil
de leur jeunes années
pour les réchauffer
quand viendra l’hiver.

l’amour est pour tout le monde
les indécis les incompris
les croyants les sceptiques
les philosophes
les ignorants
les humains les non-humains
les pierres les ciels les nuages
la neige la pluie
les lichens
et les plantes sauvages
pour que chacun puisse
vivre
à son rythme
que chacun puisse
boire
à la source du partage
dans le libre-vivre du cosmos
être
d’où l’on vient
aller
où l’on va
afin de ne plus faire la guerre
car l’amour n’est pas un combat
boire à grandes lampées
l’errance primaire
des flots de vie qui courent
aller mourir lentement
se transformer
l’amour est pour les désespérés
les pathétiques
les belliqueux
les mesquins les inassouvis
les inépuisables les sordides
les envieux les ladres
pour que le long des veines
de leur haine
la beauté première
exprime
ce qu’elle est

La mer est pour ceux dont les yeux sont arides
Pour ceux qui, passifs, voient rouler les vagues
Pour les peureux qui ne plongent pas
Ceux qui voient leur visage se refléter
Scintillant comme des pierres semi précieuses
Pour ceux qui se noient dans leurs souvenirs
La mer est pour ceux qui n’ont pas appris
Pour ceux qui vont à reculons
Se contentant des embruns
Pour seules caresses.
La mer est pour ceux qui voient
L’horizon
Comme mille possibles.

Une façon de pleurer

Une façon de pleurer
C’est de penser
Laisser monter
Laisser faire

Mais une autre façon est d’y mettre du sien
Il ne sert à rien de regarder il faut
Penser à
Puis aiguiller
Exagérer
Concentrer
Ratatiner
Rentrer dans un trou
Une perle
Pleurez comme une perle

Roulez
Roulez-vous en vous-mêmes
Recrachez-vous par les yeux
Quand vous êtes plein
Et trop
En vous
Sortez de vous
Fuyez
Comme un tonneau percé de balles
Pleurez comme un western spaghetti

Des phrases bouleversent parfois
Des phrases comme
« Je ne sais pas comment c’est possible mais c’est vrai * »
Pleurez en pensant que c’est vrai

Une autre façon est le mensonge
Mentez-vous
Et puis jetez-vous la vérité
Sceau gluant de brumes
Le non-dit a condensé
Formé ses champignons microscopiques
Miasmes miasmes miasmes mon amour j’ai cru t’aimer

Cet air pollué
Inspirez
Pleurez pour des champignons
Pour le nucléaire ou pour
Pour ce qui est rampant poudreux blanc noir et jaune
Sur les murs de mon corps
Dans la cave de mon corps
Et au-dessus
Chapeau de cheveux de fumée toxique
Qui fait pleurer

Pleurez en traversant la fumée
Soleil assèche
Larmes trophées
Brillantes
À s’en aveugler
Pleurez comme une victoire amère
Pleurez comme une langue inconnue qui libère
Pleurez comme un rêve
Sous-marin
Familier

 » Je ne sais pas comment c’est possible, mais c’est vrai  » est une phrase extraite du roman d’Adrien Lafille, Le Feu extérieur, éditions José Corti, 2024. 

Une fois encore, la vieille auge me tend les bras. 
Sa pourriture nacrée met la hache dans ma main 
son fumet monte jusqu’à mes narines,
sa danse est bien rodée.
Le monde tout alourdi 
baisse d’un ton.
Et il n’y a plus que la délicieuse soupe,
grasse et voluptueuse à grands cris 
où nager libre à gros bouillon 
vaincre par la valse des grandes goulées
rejoindre enfin le plancton de l’humanité. 
La potion perlée grumelle et gît 
son orchestre résonne à tout jamais 
pour qui danse sous la lame invisible 
des craintes étouffées.

Il me parle. Il me dit de toujours m’enfoncer plus loin, dans la morsure de l’air. J’ai confiance en lui, je le suis. Il m’apaise et me plie à sa direction sans que je me sente obligée de rien, ni de le suivre, ni de rebrousser. C’est chaotique et caillouteux mais je le suis. L’impression rampante de glisser, de flotter au-
dessus. Je n’ai pas peur. C’est lui qui me fait ça, et le murmure de la rivière en contrebas, et le chant des pintades. L’eau devant, figée, me souffle le froid qu’il fait. Elle est encore gelée et, à l’endroit où sa surface se froisse, ça fait comme un sourire. Plus loin des feuilles d’érables jaunies tombent en tourbillons et le tapissent à mesure que je passe. Je m’arrête et je les regarde longuement. C’est un or hypnotique qui le pare et qui me fait continuer. Là, le chemin plonge et je déboule sur lui, sans me tordre la cheville. Ce qu’il me fait : me sentir vivante. Il génère une énergie qui s’était endormie depuis la veille. Il me régénère.

Je peux te suivre longtemps, je ne fatigue pas. Je contourne tes plaques de boue, tes flaques gelées mais c’est pour mieux coller à la sente, la plante de mes pieds à tes empierrements, la glaise qui macère sous tapis de feuilles, terre tassée-soulevée qui respire sous mes pas. L’espace délaissé par la mélancolie se charge d’humus et d’odeurs vivaces qui m’imprègnent, plus animale de te parcourir. Si tu es litière, je suis bête plus lourde de t’appartenir, pleine et renforcée. Dans l’appui, à même toi, je déroule ma bipédie comme si je progressais à quatre pattes, mon ventre à ton humide soleil, mes flancs à ta fente creusée, soulevée d’éclats de calcaire et tapissée, herbeuse, de glands et de pommes de pin. Bête parmi les bêtes, vois ce que tu fais de moi, griffes et poils, croquant le gel du matin.