Le rouge est une couleur primaire

Le rouge est une couleur chaude

Le rouge est une couleur complémentaire du vert

.

Fillettes en pèlerines et capuchons pointus

Gourmandes elles goûtent les groseilles

Tirent sur les grappes les grains en bouche

Elles avancent le long du pré

À la queue-leu-leu vers leur vie

.

Je tire sur la perle de verre rouge

Et tout le collier sort du bois

C’est connu comme le loup rouge

Cette histoire-là

.

Sort de moi une enfilade

Gouttes de sang pointillées sur fond vert

Carnivores

Printanières

Véronèse sous magenta

Gentils coquelicots nouveaux

.

Étendue sur l’herbe chaude tout près

Le delta de mon estuaire

Source de tout le rouge

Des origines à nos jours

Immobile je bouge

.

L’amour primaire brille sur le pré

Étoiles de mer

Couleur grenade sur fond fougère

De gouttelettes perlées

Sillage voie lactée

Écarlate écarquillée beauté

Rouge et vert

Complémentaires

Triste tigre

j’ai trouvé dans un livre
une tautologie
la différence fait toute la différence

je me l’approprie
ça ne répète pas la même chose
ça fait toute la différence

quelle distinction quand
le corps sourd abasourdie
il n’y a que le silence qui vaille

en révolte impuissante
pour délier ma langue

compulsive je lèche
mon pelage fauve

Et voilà ce qu’il y a

Assez
d’être exploités
maltraités
dénigrés
on a travaillé
sans protection
sans répit ni repos
solitude
harcèlement
dépression
confinement
déconfinement
reconfinement
on a enchaîné avec une guerre
sur le continent avec
les prix qui explosent
l’hôpital en lambeaux
le rail qui déraille
les profs qui démissionnent
le réchauffement climatique
canicules inondations feux de forêt
catastrophes à venir
et tutti quanti…
On en a assez !
Mais priorité des priorités
la compétition est au pouvoir
vous êtes le mépris
vous êtes sans vergogne
vous dites qu’il faut
quoi qu’il en coûte
économiser pour le PIB
repousser la retraite
renoncer aux droits humains
aux droits tout court
mais pas aux vôtres et
vous condamnez
vous dénoncez
chômeurs, grévistes, manifestants,
féministes, LGBT, queers,
écolos-radicaux, ultra-gauche,
« wokisme », « islamo-gauchisme »
et tutti quanti…
On en a assez !
De bidouillages en bricolages
de petites en grosses magouilles
dans la dépendance
du placard à balais
vous faites pitié
vous nous faites honte
on ne vous croit plus

on n’a plus confiance
on en a assez !
Assez !
Assez !
Assez !
Dans la rue
les casseroles résonnent
et vous riez !
C’est parce nos armes sont émoussées
elles ne tranchent pas assez
pas assez !

À l’avenir :
« Tremblez…
les paradis bâtis sur des enfers chancellent,
c’est la fin qui commence,
c’est la rouge aurore de la catastrophe,
et voilà ce qu’il y a
dans ce rouge que vous riez ! »

Mes yeux sont au nombre de deux ils me servent à voir

Mes yeux sont au nombre de deux et me servent à voir.
Deux est le total de mes organes de vision, les yeux sont des organes.
Les yeux ne se voient pas eux-mêmes, ils voient les autres organes.
Les membres vont par paire de deux.

Je ne prête mes yeux à personne, je ne le peux pas.
Je compte le nombre d’œil sur les autres, souvent eux aussi en ont deux.
Je regarde le reflet de mes yeux dans le miroir.


Et alors mes yeux deviennent quatre ou huit si je rajoute un autre miroir. Ils s’étendent dans la salle de bain, la salle de bain a un grand miroir. Deux n’existe plus, il s’étend dans des images d’images pour devenir minuscule et pourtant infini. Le miroir est un tunnel de lumière.
Quand je ferme les yeux ils redeviennent deux mais je ne peux plus les voir.

Aller devant

Le TGV roule vite 

Quand on court on va plus vite que quand on marche 

Le champion du monde du 200 mètres est arrivé le premier

Le cœur bat quand on est vivant 

On ne peut pas revenir en arrière 

Quand on avance on ne recule pas 

J’ai gonflé palpité essoufflé assoiffé 

J’ai cru que c’était ça j’ai mangé des records 

J’ai gagné j’ai perdu j’ai eu peur 

J’ai pleuré 

J’ai frappé ma tête sur des j’aurais pas dû 

J’y vais 

Les yeux giclés de sang la fièvre 

Et les cellules en bataillons 

Les muscles tendus par la rage 

Un déchaînement de particules 

Un souffle contenu un cœur sur le qui-vive 

Un but un objectif 

Vas-y 

Cours après les années marathone 

Que vois-tu dans le miroir quand s’égrènent les secondes 

Et les minutes et les années 

Contraint comme toi d’aller devant 

Sans pouvoir se saisir du monde 

Mais va, avance 

Tu ne peux pas reculer

Prise de sang elle s’évanouit

Prise de sang elle colère

Prise de sang elle se vide

Prise de sang elle se colore

D’abord, une perfusion de rouille pour recharger le taux de ferritine et le taux d’hémoglobine. Les clous trempés dans le verre d’eau sur la nappe en vinyle à carreaux rouge et blanc, gros, gros carreaux Vichy, la nappe aux bords francs coupés aux ciseaux, effilochés par les ans.

Le gras des jours qui se dépose en fines pellicules ajourées sur les endroits les plus nombreux de la nappe, cette eau de rouille est un remède. Un miracle. Une formule de bonne santé.

Puis, fendue en deux par l’aiguille de la santé, la veine s’offre à la silhouette en blouse blanche et lèvres vermillon, contraste éthéré :

baskets râpées rougies, cheveux roux, bouche carmin,

murs, plafond, siège blanc lavabo

équipement métallique froideur du temps du soin

Ensuite, l’élastique se desserre, le poignet se libère, l’ecchymose se dessine.

Plus loin, fendue en deux par l’aiguille de la santé, la veine explose, hématome, bleuissement, cyanotype épiderme

cartographie de l’aiguille vivement plantée dans le bras pour la journée

rébellion des molécules ajourées, danse des enzymes.

Et, résultat.

Ferritine 5 mg par litre.

Numération globulaire hématies 3,76 T/l.

Après, l’explication est brève, un appel téléphonique, les mises en garde habituelles, prenez du fer, prenez de la vitamine C. C’est bon pour vous.

Traitement approuvé, une ordonnance dans le panier,

direction la pharmacie :

« Et c’est tout ce qu’il vous fallait ? » Oui.

Or, les effets secondaires ne tardent pas à se faire sentir.

Une rose est une rose
Est une rose 1
Aucune sans épine
Etendards fragiles
Barbelés de beauté
Fils cousus d’un monde
Aux pétales brûlées


Un corps est un corps
Est un corps
Le mien grêlé d’échardes
Les yeux funambules
Sur des sarments de ronces
Ma peau, un récif d’orties
Je pique à fleur de mots


Trémière aux flancs des murs et murailles
Pétales pâlies des parfums de suie
Suie je suis et suis
La course d’un vent de foudres et d’incendies
De folies


Le monde est monde
Est immonde
Le temps écosse ses levures dans mon ventre
Avec l’haleine acide des blessures
Que la nuit ne suture plus
Je suis d’aubes et d’épines.

1 Gertrude Stein, dans son poème « Sacred Emily », 1913.

L’entropie rêveuse

On se couche pour être allongé.e, tu t’assois pour être assise. Vous pouvez rester debout pour être debout. Puis la respiration est faite d’inspirs et d’expirs. Ou d’expirs et d’inspirs. Mais pas les deux en même temps.
Quand le rêve commence, j’oublie de respirer bien sûr. Pourtant je vis, à la fois tout et à la fois rien. Je m’exalte, me disperse, me caresse…me stigmate, me courbe et me plaque lorsque je m’oublie comme alliée.
Faut-iel une énième secousse pour que le mouvement rappelle la chair. Retour tantôt droite dans mes bottes, tantôt toujours bien à côté.

Respirer

Respirer, c’est inspirer et expirer
C’est absorber l’air et le rejeter
Respirer fait battre le cœur
La respiration influence ses battements
Rythmes cardiaques et respiratoires s’accordent

Et, pourtant, les gens sans cœur respirent
Ceux dont le souffle est coupé
Ont le cœur qui bat à cent à l’heure
Et l’on respire de la même façon
Avec un cœur de pierre ou un cœur gros comme ça

Exploration intérieure
J’examine ma respiration
Air, cœur, sang, circulation
Inspirer, expirer
Battements
Il ralentit, il accélère

Le cœur se muscle,
Se met au diapason
Air, cœur, sang, circulation
Enfermé dans sa cage
Il est libre de ses battements


C’est lui qui décide
Air, cœur, sang, circulation
La simple volonté
Ne suffit pas à arrêter
Cette mécanique humaine bien huilée

Est-on vraiment libre quand on respire ?

Comment voir clair quand il fait noir ?

Ça nous sied parfois, de ne rien voir. Ça nous “arrange” de fermer les yeux, de fuir en nous-même, de se tenir à l’écart du monde et laisser le temps à sa course folle, pendant que nous nous excluons, les pouces sur les yeux. 
Stop. Pause.
Par préservation, l’espace d’un instant, on se sauve du réel, devenu insupportable, assourdissant, envahissant. Mais le plus souvent, on veut voir. Être là. Les pieds dedans, en plein. Immobile, en mouvement, captivé, par-dessus l’épaule, émerveillé, scandalisé, peiné…  on veut voir. Voir pour dire : on y est. On existe. On fait partie du Game.
Voir à tout prix. De toutes les manières. Même la nuit.

D’abord, nos yeux sont incroyables, Ils caressent la nuit, la déduisent, la poursuivent, la percent … Il faut laisser les pupilles s’acclimater, leur diamètre s’élargir afin qu’ils absorbent l’infime lumière. Car pas d’obscurité sans lumière. Elle se glisse, s’immisce dans les interstices. Il y a toujours un espace vide, une ouverture, même minuscule. Une trouée à combler. Une ombre à dessiner. Ainsi, nous voyons. 
Gris.
Oui,  “la nuit tous les chats sont gris.”

Puis, n’oublions pas notre grand pouvoir : la richesse de nos sens ; l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher et la vue.
Cinq ! Comme les doigts de la main.
Quand l’un manque, les autres prennent le relais comme si de rien n’était. Notre vue est altérée par un manque de clarté : nous nous concentrons davantage sur les bruissements, les parfums, les choses que l’on frôle.

Après, il faut compter sur la connaissance, l’expérience, l’habitude, l’usage. rangés dans un tiroir de notre mémoire. La grande armoire dans laquelle on tire une représentation : le contour, le trait, la forme, la couleur, la matière etc… ainsi nous “voyons”, mentalement.

Et l’Imagination ! Cette fabuleuse faculté ! Du latin imaginatio image, vision. Un puits sans fond, une eau vive et débordante. 
Sans limite. 
Intarissable.
Évidemment, elle est empreinte de fausseté mais ne serait-ce pas une autre manière de regarder ? Voir ce qu’on aimerait et non ce qui est.
Histoire de mettre de la lumière quand on voit tout en noir.

Sinon, il y a la lampe, dans la poche révolver, à braquer sans réfléchir, crûment.
Mais c’est d’un vulgaire !